Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

9Je commence par une interrogation. Si, dans les débats publics, « la raison du consentement » a bien été « utilisée pour défendre le port du foulard, ou exercer le métier de prostituée », je reste dubitatif sur ce rapprochement.

Il y a, me semble-t-il, une focalisation, bien franco-française, sur le premier sujet, liée entre autres, à une conception réductrice du vivre ensemble (obnubilée par l’assimilation), de la laïcité (de fait soit catho-laïcité soit laïcarde), de la communauté uniformisée, indifférente à l’inégalité réelle et généralisée (socialement construite et valorisée) des femmes, des temps longs des sécularisations, des espérances sous différentes formes, sans oublier le versant d’altérisation des musulman-ne-s (ou de celles et ceux considéré-e-s comme tel-les) et de leur religion. Sur le second sujet, un refus de prendre en compte les rapports sociaux, les rapports de domination, les questions du corps, de l’hétérosexisme, etc.

J’écris cela sans préjuger des positions politiques de l’auteure sur ces sujets. L’objet et l’intérêt du livre ne sont d’ailleurs pas là. Le rapprochement souligne, à mes yeux, aussi le peu de pertinence politique de cette notion de « consentement », une idée comme masque actif de l’inégalité, son incapacité à atteindre ses « ambitions », pour ne pas parler de « misère du consentement » comme le fera l’auteure dans son dernier chapitre. Consentement, mot masculin mais qui ne semble que décliné au féminin.

Le point de départ étant par ailleurs « public », « médiatique », il permet à l’auteure de partir d’un mot clé « le mot fait pour ouvrir la porte aux questions ».

ou pour le dire autrement « Je préfère, pour ma part, une autre méthode, mettre de coté mon opinion, sans lâcheté, et trouver « la bonne question », porte ouverte sur un chemin réflexif ».

Dans sa préface, outre la question, déjà indiquée, comme entrée, Geneviève Fraisse revient sur le féminisme, son lien historique avec l’irruption du peuple (1789, 1848), la dynamique de 68, la rupture profonde et politique « c’était politique », la conquête de l’espace public. Elle parle aussi du passé féministe « une histoire des révoltes, une pensée de la subversion », de ses recherches pour comprendre « la logique de la révolte et la logique de l’inscription historique », du féminisme comme objet théorique « inexistant, cet objet, trop militant, ou trop sexuel »…

Philosophie, épistémologie politique, subversion féministe, « partir d’un mot comme du nœud qu’il faut défaire, c’est une façon d’apprivoiser la dispute, et de lui donner du contenu ». Le cœur de l’affaire est « dans la portée politique de l’acte de consentir ». L’auteure ajoute, et cela me semble très important, « si j’imagine penser le consentement comme un concept, j’ouvre la porte du rapport, de la relation entre les êtres ».

L’ouvrage est donc un cheminement interrogatif sur « Les vertus du consentement », « Les défauts du consentement », « Les ambitions du consentement » et enfin « Misère du consentement ».

Ma lecture est influencée par la lecture récente de l’ouvrage de Carole Pateman : Le contrat sexuel, La Découverte / Institut Émilie du Châtelet (IEC) 2010, Le contrat sexuel est une dimension refoulée de la théorie du contrat, que l’auteure du présent livre, a préfacé et qu’elle cite.

Le titre de cette note est extrait de la préface.

Je ne présente que certaines analyses, comme incitation à une lecture approfondie.

« Car il y a toujours deux êtres dans cette histoire, celui qui consent, et celui à qui on consent quelque chose ». A réduire le consentement à « une affaire personnelle respectable », on ferme la porte à tout débat politique. Il faut donc reprendre la dispute. Geneviève Fraisse prend comme point de départ la Convention contre la criminalité transnationale organisée et son Protocole additionnel visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants

(http://www2.ohchr.org/french/law/pdf/protocoltraffic_fr.pdf).

Article 3, b : « Le consentement d’une victime de la traite des personnes à l’exploitation envisagée, telle qu’énoncée à l’alinéa a) du présent article, est indifférent lorsque l’un quelconque des moyens énoncés à l’alinéa a) a été utilisé »

Le consentement est indifférent. L’auteure ajoute « irrelevant‘, dit la langue anglaise, c’est à dire sans pertinence ».

L’auteure propose de discuter de trois histoires, et chaque fois de deux façons de les raconter : l’évolution du mariage et la naissance du divorce moderne, la réalité du contrat social, le consentement d’une personne comme argument politique.

Pourquoi deux façons de raconter ? Parce que le consentement n’est pas toujours « un acte de parole » : « Le consentement se dit, ou ne se dit pas, s’exprime ou se tait ». Un terme simple et pourtant… Obscurité et épaisseur, ombre et chair, contradictions et tensions…

Car c’est toujours une relation entre au moins deux êtres, non réductible à une « immédiateté ». Le consentement est comme « une chose qui circule d’un individu à un autre », un objet susceptible « à la fois de maîtrise et de vol ».

Consentir entre accepter et permettre. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Accepter, adhérer ; permettre, supporter. « Céder n’est pas consentir » écrit Nicole-Claude Mathieu. Mais j’anticipe.

Consentement. « Pas de consentement sans corps, et sans autrui ».

L’auteure termine cette première partie, par le non-consentement. « Dire non, n’est ce pas aussi un acte qui mérite l’attention, un geste porteur d’une idée du monde ? ».

Les vertus du consentement

Un peu d’histoire. Le consentement donné du père au mariage de la fille. Le consentement de l’homme et celui de la femme ne sont pas la même chose. Égalité et inégalité. Absence d’autonomie des femmes.

L’introduction du divorce marque une rupture. La femme peut consentir. Un tournant dans la « réciprocité problématique des volontés ». Le divorce comme étape de l’autonomie des femmes. « C’est bien un paradoxe : le conflit et non l’union, la déliaison et non le contrat donne un cadre à la réflexion sur le consentement et sa mutualité ».

A travers, l’étude de certains auteurs, Geneviève Fraisse traite, entre autres, de la séduction, de la volonté, de la temporalité, de la création de l’intime et du privé, de l’inégalité maintenue, du commerce, de la vente et de la marchandise, des contrats dont les contrats sexuels, de la prostitution…

Du temps. « On disait : « elles consentent » ; on dira maintenant : « je consens ». »

Les défauts du consentement

« L’acte de consentir n’a pas supprimé la dissymétrie entre hommes et femmes ».

Le contrat parle de réciprocité, nullement d’égalité, sans oublier la prégnance de l’économie.

Geneviève Fraisse souligne aussi des éléments de négativité du consentement : « acte de soumission, attitude de renoncement : toute adhésion n’est pas enthousiasmante ». Pourrait-il en être autrement, dans une société structurée par des rapports sociaux asymétriques, des rapports de domination ?

L’auteure discute aussi du contrat conjugal. Sur ce point, je rappelle que dans ce contrat, « le devoir conjugal », forme de viol socialement valorisée, n’a été aboli que très récemment dans la législation et que le viol conjugal est aujourd’hui considéré comme un crime. Parler de contrat conjugal implique aussi de parler de la société.

Geneviève Fraisse traite, entre autres, de la loi, de l’exigence démocratique, de la soumission, des normes hiérarchisantes, de la domination masculine.

« Céder n’est pas consentir ». Distinction, intériorité et distance critique. « Reste alors l’image d’un événement, d’une décision qui peut faire rupture ; et celle d’une stratégie de résistance et, pourquoi pas, de subversion ».

J’ai particulièrement apprécié les analyses autour de « L’anatomie politique » de Nicole-Claude Mathieu, de la dispute avec Maurice Godelier, de la prise en compte de la violence, de la contrainte, de l’inscription historique, de la notion de collaboration, sans oublier la subjectivité de la/du dominé-e. J’espère revenir prochainement sur ce sujet, suite à la réédition de ce livre par les éditions iXe.

Individu-e, individu-e social-e, groupe social. « La question est alors ainsi posée : soit le consentement est une conscience capable de décider de son degré d’adhésion ou de refus ; soit la conscience est empêchée par des obstacles matérialisés hors d’elle ». La/le sujet est toujours sujet dans des rapports de domination. « l’argument du consentement des dominés est un énoncé qui ne saurait faire preuve ». Un autre débat pourrait avoir lieu sur la notion de conscience.

L’auteur parle aussi du contrat, de sa fiction, de l’implicite, du consensus, du mélange subtil de chaque être…

Les ambitions du consentement

« Aujourd’hui, l’argument du consentement sert à une revendication à la fois privée et politique, plus encore, intime et politique ».

Geneviève Fraisse revient sur le viol, les soupçons pesant sur la personne violée, de l’invention de son éventuel consentement. Elle traite, entre autres, de la capacité politique, de l’éthique du consentement, du choix, de la liberté, de la volonté individuelle, de l’égalité sexuelle, du pouvoir, de la violence, etc…

Accord, acceptation, consentement. La contradiction est dans le mot même de consentement.

L’auteure parle aussi d’absence d’utopie, des principes, et non des normes d’égalité et de liberté, de transformation de la société, de l’histoire en train de se faire. Elle discute des positions de Judith Butler.

Elle propose de « renoncer à la réflexion sur le même et l’autre, et surtout abandonner ce modèle qui organise le rapport entre identité et altérité ». Elle parle de sujet et d’objet, de processus d’émancipation, de contradiction, d’utopie…

Je pense qu’il serait possible d’aborder ces sujets en termes de réponses politiques, d’actualisation de l’universalisme abstrait par de propositions pour avancer dans l’égalité concrète. Sans abandonner l’idée d’émancipation radicale.

Misère du consentement

Individualisme contemporain, lien entre individu-e et collectif. « Et pourtant, cette figure n’est porteuse d’aucun rêve ».

Geneviève Fraisse écrit : « Je ne suis pas convaincue qu’il puisse exister une politique du consentement. Plus exactement, je ne pense pas que le consentement soit un argument politique susceptible de trouver place dans un nouvel imaginaire ». Elle parle aussi de corps, de frontière, de politique sans histoire…

« C’est pourquoi, parce qu’il n’y a du corps, parce qu’il n’y a pas d’histoire et que la frontière est problématique, je pense qu’aucune politique du consentement ne peut s’énoncer comme telle »

Un livre qui en dit plus qu’il ne semble. Non seulement à cause de la méthode d’exposition, mais aussi, par le souffle vers l’émancipation qui l’anime.

«… j’ai une dernière idée : le refus, le désaccord, la contradiction, l’opposition, toutes ces formes pour dire « non », ne sont-elles pas des pistes à découvrir ? Quel est ce temps où dire « non » semble de peu d’intérêt, et où dire « oui » à la hiérarchie sexuelle devrait nous enthousiasmer ? »

Parmi les autres ouvrages de l’auteure :

La fabrique du féminisme. Textes et entretiens, Le passager clandestin 2012, La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains, réédition Le bord de l’eau 2009, Rendre au mot service toute son opacité

ainsi que différents textes :

Le « sans conclure » de l’auteure au Le féminisme à l’épreuve des mutations géopolitiques (Sous la direction de Françoise Picq et Martine Storti, Editions iXe, 2012) L’identité, définie une fois pour toutes, n’est qu’une fiction

Voir et savoir la contradiction des égalités, Voir et savoir la contradiction des égalités

La présentation de : Fanny Raoul : Opinion d’une femme sur les femmes, Le passager clandestin 2011, Comme une parole donnée à l’espace commun

Geneviève Fraisse : Du consentement

Non conforme – Seuil, Paris 2007, 139 pages, 13 euros

Réédition au Seuil en octobre 2017

Avec un texte en épilogue : « Et le refus de consentir ? »

Didier Epsztajn

Publicités

Une réponse à “Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

  1. à mon avis cette expression « qui ne dit mot consent » n’a pas aidé à la libération des individualités dominées…. Dans le domaine individuel et collectif, l’affirmation du consentement doit prendre plus de place et de force, cela donnera beaucoup plus de valeur aux oui, comme aux non ;

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s