Jules Falquet, 2013. Préface au livre de Pinar SELEK, Devenir homme en rampant, Paris, l’Harmattan.

Avec l’aimable autorisation de la préfacière et des Editions l’Harmattan (copyright Editions l’Harmattan 2014)

Au-delà des larmes des hommes 

Le service militaire ou la production sociale d’une classe de sexe dominante 

Ecrit dans un style volontairement direct et vivant pour être largement accessible, ce tout premier travail sociologique sur le service militaire en Turquie, réalisé par Pınar Selek, a connu un succès considérable. Déjà ré-édité plus d’une demi-douzaine de fois en turc, le voici désormais disponible en français, grâce à la traduction particulièrement attentive d’Ali Terzioğlu. L’interrogation première de Pınar Selek, suite aux menaces proférées par l’instigateur présumé du meurtre de Hrant Dink1, contre le romancier Orhan Pamuk et l’ensemble des écrivain-e-s et intellectuel-le-s du pays, au moment où il sortait du tribunal, était simple : qu’est-ce qui transforme au fil des années un innocent enfant en un adulte assassin ? La construction sociale de la violence, son lien avec la “virilité” et le service militaire — mais aussi de manière plus générale la (re)production de sociétés autoritaires et hiérarchiques et l’organisation de l’oppression des femmes — se trouvent au cœur de Devenir un homme en rampant.

On découvrira dans les pages qui suivent un ensemble de témoignages passionnants, auxquels il était jusqu’ici difficile d’accéder en dehors de quelques reportages journalistiques dont la généralisation était problématique. Mais si les récits, livrés parfois presque bruts, s’avèrent finalement en quelque sorte “attendus”, c’est la démonstration de Pınar Selek qui est complexe. D’un côté, elle expose la faiblesse des hommes, même les plus virils des soldats : c’est bien en acceptant de ramper durant leur service militaire qu’ils sont devenus des « hommes ». De l’autre côté, même si elle montre les larmes des hommes dans l’armée, elle ne perd jamais de vue qu’ils restent dominants dans la société. A l’heure où se développent des discours masculinistes sur les hommes comme “victimes de la domination masculine”, Pınar Selek nous permet de penser plus loin. Dans la ligne des travaux sur les hommes comme dominants, elle nous invite ici à une profonde analyse des liens entre la construction sociale des hommes et la production structurelle du pouvoir masculin et de la hiérarchie sociale.

Après avoir resitué l’ouvrage dans la riche histoire des analyses féministes du militarisme, j’en montrerai trois niveaux de lecture possible. On suivra d’abord la piste du service militaire comme mécanisme clé de la socialisation masculine. Cependant, en faisant apparaître certaines dissonances dans ce que l’on suppose généralement être la masculinité, la lecture attentive des témoignages amène à se demander si l’objectif central du service militaire est bien l’inculcation individuelle de la virilité. Je proposerai ensuite d’analyser le rôle de la brutalité et des humiliations dans le service militaire, haut lieu d’apprentissage de la violence. Mais sont-ce les traumatismes qui en résultent qui transforment les jeunes hommes en brutes bien malgré eux ? Outre qu’elle est victimiste, on verra que cette analyse ne permet pas d’expliquer pourquoi la violence n’explose que dans des circonstances bien précises : toujours des “supérieurs” vers les “inférieur-e-s”. Pour finir, on suivra Pınar Selek dans sa réflexion structurelle sur le service militaire comme apprentissage et légitimation de la hiérarchie et comme mécanisme-clé de la production sociale d’un groupe dominant.

Généalogies féministes internationales pour une

analyse du service militaire turc

Un siècle de critiques de la guerre et du militarisme

Le livre de Pınar Selek se rattache à une longue histoire de luttes et d’analyses féministes sur les questions de guerre, de paix et de militarisme. Dès le début du XXème siècle, différentes femmes ont été parmi les opposant-e-s les plus tenaces à la guerre. Ainsi, la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté2, fondée en plein conflit, en 1915, a donné ses bases à la SDN. La même année, incarcérée pour avoir exhorté les prolétaires allemands à refuser de se faire tuer pour les intérêts de la bourgeoisie, Rosa Luxembourg analysait implacablement la trahison de la social-démocratie et l’alternative nue : le socialisme ou l’impérialisme, c’est-à-dire la guerre et la barbarie3.

Au fil du siècle, des femmes ont été au premier rang des plus diverses actions pacifistes, antimilitaristes et contre les guerres. Les chercheuses ont donc beaucoup travaillé sur les modalités de leur participation à ces mouvements et les raisons de leur engagement — comme mères ou épouses de soldats, premières touchées par les exactions armées, ou encore dans une perspective résolument féministe. Le dernier livre de la sociologue britannique Cynthia Cockburn4, qui retrace les luttes des différents groupes des “Femmes en noir pour la paix” dans le monde, en est une des meilleures illustrations.

D’autres ont étudié plutôt la militarisation idéologique et matérielle de la société et ses effets d’une part sur les femmes, d’autre part sur les rapports sociaux de sexe, comme la sociologue française Andrée Michel5. Son analyse du complexe “bureaucratico-financiaro-médiatico-militaro-industriel” dévoile comment un “petit club de vieux messieurs blancs et riches” impose ses intérêts à l’ensemble de la société française. Un ensemble d’institutions et de pratiques extrêmement ramifiées, visant tout particulièrement les classes moyennes et les femmes, leur permettent de gagner la société aux valeurs militaristes. Surtout, Andrée Michel montre que le militarisme implique une augmentation des violences économiques, politiques et sociales contre les femmes, tant au Sud qu’au Nord. En effet, il implique d’abord un certain type de développement économique —priorité aux budgets militaires sur les budgets sociaux, organisation taylorisée du travail industriel, soumission du secteur civil au secteur militaire. Les guerres quant à elles aggravent les violences contre les femmes (précarisation par le veuvage, viol, déplacement forcé…). Enfin, la simple présence de bases militaires dans une région amène avec elle toutes sortes de conséquences négatives, depuis l’inflation des prix locaux jusqu’à l’insécurité, en passant par le développement d’une forte demande de prostitution dans des conditions générale très défavorables pour les femmes6.

Dans une perspective encore différente, la politologue états-unienne Cynthia Enloe7 a analysé comment le militarisme informait en profondeur la construction des normes de genre, et réciproquement l’importance du système de genre dominant pour comprendre l’organisation des relations internationales. Elle a observé notamment la gestion par les états-majors de la sexualité et des relations des soldats, mais aussi l’installation insidieuse du militarisme dans la vie quotidienne, depuis la consommation de pâtes alimentaires en forme de chars jusqu’à la mode des vêtements militaires, en passant par la promotion de certain-e-s artistes pour soutenir l’effort de guerre ou tisser des alliances internationales.

Il y a plus inconnu que le soldat inconnu,

c’est le service militaire

Le mouvement féministe semble s’être moins intéressé à l’institution militaire en tant que telle. Certes, l’on trouve des travaux sur les femmes dans les luttes armées révolutionnaires — où elles finissent généralement par être admises malgré mille difficultés, pour “faire masse” contre des armées gouvernementales extrêmement puissantes. Des républicaines espagnoles aux guérillères marxistes centraméricaines, en passant par les partisanes nationalistes kurdes, tigréennes, algériennes ou vietnamiennes (etc.), la littérature est aujourd’hui abondante. J’ai moi-même consacré une bonne part de mes recherches à ce thème8. Leurs idéaux progressistes affirmés conduisent la plupart des organisations révolutionnaires à tenter de réduire les inégalités entre femmes et hommes dans leurs rangs, notamment dans l’accès aux armes et aux responsabilités politiques. Cependant, un examen attentif montre que les femmes sont généralement préférées en cuisine que lourdement armées, et à des positions subalternes plutôt qu’aux réunions qui définissent les orientations révolutionnaires. De plus, même si elles marquent profondément celles et ceux qui y ont participé, les organisations révolutionnaires n’exercent que rarement une influence durable sur l’ensemble de la société, à la différence des grandes institutions étatiques comme l’armée ou la police.

Il existe relativement peu de travaux féministes centrés sur l’armée et la police. Ils sont généralement produits dans des pays qui ont entamé une progressive incorporation des femmes dans ces institutions, pour analyser les effets de cette ouverture. En France, signalons surtout une récente recherche de Geneviève Pruvost sur les femmes policières9, et l’enquête pionnière d’Anne-Marie Devreux10 sur les appelé-e-s du contingent. Ces travaux posent deux questions centrales : l’instauration de la mixité dans la police ou dans l’armée change-t-elle en profondeur, d’une part ces institutions, d’autre part les femmes et les hommes qui les composent ? Par exemple, les femmes deviennent-elles plus « viriles » en ayant accès aux armes, la camaraderie virile en souffre-t-elle ? Les femmes peuvent-elles contribuer à un “adoucissement”, à une “civil-isation” de la police ou de l’armée ? Leur participation peut-elle modifier les stéréotypes sexués ou conférer aux femmes un plus grand pouvoir (empowerment), peut-on y voir une quelconque avancée vers l’égalité des sexes ? Ou ne s’agit-il que d’une manière de relégitimer ces institutions, en renforçant le “rempart (féminin) des classes moyennes” analysé par Andrée Michel ? Mes propres observations m’ont amenée à penser que tant que la logique même de la division sexuelle du travail (militaire comme civil) n’était pas modifiée, et surtout, tant que la raison d’être de ces institutions ne serait pas interrogée, on n’avancerait pas d’un pouce vers l’égalité des sexes11.

La toute première enquête sociologique sur le service militaire en Turquie

Apportant sa pierre à l’édifice, Pınar Selek s’attaque ici à une institution centrale de la société turque. On sait que depuis les années 20, l’armée a joué un rôle déterminant dans la construction de l’Etat-Nation turc moderne. Son rôle s’est encore renforcé depuis le coup d’Etat et avec le développement de la guerre contre les révolutionnaires communistes et/puis les populations kurdes. L’institution militaire est extrêmement présente dans la vie quotidienne et le service militaire, rigoureusement obligatoire pour les hommes, est particulièrement valorisé12. L’incorporation fait généralement l’objet d’impressionnantes réjouissances familiales, voire du village tout entier, dont les multiples témoignages du livre donnent un aperçu très vivant. Avoir accompli son service est d’ailleurs pratiquement indispensable aux hommes pour accéder ensuite au mariage et à la vie professionnelle. Pourtant, le service militaire turc n’avait jamais fait l’objet d’une étude sociologique.

À travers 58 entretiens menés avec des hommes de différents âges et milieux socio-géographiques, Devenir un homme en rampant s’inscrit dans une démarche d’histoire orale qui vise, plus qu’à cerner objectivement ce qui se passe durant le service militaire, à saisir les souvenirs qu’il a laissé aux anciennes recrues et les discours qui l’accompagnent. Avec ce travail, Pınar Selek nous entraîne à la suite des Mehmetçik13 dans une expérience saisissante et totale. Premier arrachement au milieu familial pour beaucoup, première et parfois dernière occasion de sortir de leur village — ou à l’inverse pour les citadins de connaître des régions rurales éloignées —, le service militaire implique un véritable brassage ethnique et de classe et un tourbillon de nouveautés pour les jeunes gens. Après un moment de liesse ou tout au moins d’excitation sur le chemin, l’entrée dans les casernes marque le début de trois mois de classes particulièrement intenses et brutales. À l’issue de ces classes, les jeunes recrues prêtent serment et reçoivent une arme au cours d’une cérémonie solennelle à laquelle, souvent, assiste fièrement leur famille. Il leur reste alors 7, 9 ou 15 mois de service à réaliser, au cours desquels ils peuvent être envoyés sur un véritable front de guerre (dans l’Est, au Kurdistan, tout particulièrement), courant alors un risque très réel de se faire tuer ou d’avoir l’obligation de tuer. Cependant, en montant en grade ou tout simplement en tant qu’“aînés”, la plupart des soldats s’installent peu à peu dans une routine dans laquelle ils parviennent à échapper aux pires brimades et corvées.

Un “point de vue situé” féministe

Devenir un homme en rampant donne accès, sans fards et de l’intérieur, à une institution mythifiée, entourée de mystère et de silences. Cette plongée de l’autre côté du miroir est particulièrement intéressante pour les lectrices — à qui en tant que femmes, ces expériences sont soigneusement dissimulées ou présentées sous une forme édulcorée. Il n’est pas anodin que l’ouvrage ait été réalisé par une sociologue, mais surtout par une chercheuse féministe. De fait, beaucoup se sont laissées décourager par la difficulté d’accéder en tant que femme à une parole honnête ou libre des enquêtés sur cet “entre-soi” masculin par excellence. Pour sa part, si elle a recueilli elle-même un tiers des entretiens, Pınar Selek s’est aussi appuyée pour les autres sur deux amis ayant eux-mêmes effectué leur service militaire. De plus, elle souligne qu’il lui a été difficile d’analyser seule l’énorme quantité de matériel recueilli : sa volonté d’empathie se mêlait à la lassitude devant la banalité répétitive des récits, mais aussi à des sentiments de distance, de rejet parfois. C’est grâce à un travail collectif qu’elle a réussi à trouver la “bonne distance” pour donner à voir un ensemble d’éléments que beaucoup d’autres n’avaient pas observés, sur lesquels ils avaient préféré jeter un voile pudique, ou qu’ils taisaient délibérément pour préserver certains secrets entre dominants — comme affirma l’avoir fait Maurice Godelier dans sa célèbre présentation des initiations masculines chez les Baruya14.

Première lecture : le service militaire, inculcation individuelle de la “virilité” ?

Dans une perspective microsociologique ou psychologique, le livre de Pınar Selek peut apparaître au premier regard comme une description détaillée de la construction de la masculinité hégémonique turque. Faisant suite à l’obligatoire circoncision, le service militaire peut être lu comme une deuxième étape, paradigmatique, de la socialisation masculine, qui transforme chaque individu réputé né mâle en homme. Cependant, les dissonances qui apparaissent rapidement dans la masculinité des soldats amènent à se demander si l’institution du service militaire a vraiment pour but d’inculquer individuellement des normes viriles. La question de la sexualité nous met au contraire sur la piste de la construction d’un collectif basé sur l’exclusion d’autres groupes.

Des armes et des larmes

Le service militaire est l’occasion pour les jeunes hommes — et eux seuls —, d’accéder aux armes et d’apprendre à en faire usage. Il renforce les liens déjà étroits des hommes à ces redoutables objets. D’une part, le service militaire construit une équivalence trouble entre femme et arme : dans les pages qui vont suivre, on apprend en effet que l’arme confiée aux recrues symbolise leur honneur. Comme leur propre femme, ils la possèdent entièrement, dorment avec elle et ne doivent la prêter à personne. Ces observations rejoignent celles d’Anne-Marie Devreux sur l’imaginaire de l’arme comme femme-compagne chez les appelés en France15. D’autre part, l’ouvrage rappelle que l’apprentissage systématique du maniement des armes pendant le service militaire cimente le monopole masculin de l’exercice de la violence, confirmant largement les analyses de Paola Tabet16. Même si l’ouvrage révèle que presque la moitié des enquêtés savaient déjà manier un fusil avant leur service militaire, il ne s’agissait pas de modèles aussi meurtriers, ayant parfois même déjà servi à tuer. Les témoignages invitent également à analyser la puissante symbolique de la transmission collective et solennelle de ces armes aux jeunes hommes par les aînés qui les ont utilisées avant eux.

Cependant, malgré la fierté de se voir finalement confier un fusil, plus d’un jeune soldat ressent au cours de la cérémonie du serment, non pas un sentiment de puissance mais de peur face à cette arme. L’ouvrage met au jour un certain nombre d’autres réactions “peu masculines” des hommes durant leur service militaire. Dans les récits des Mehmetçik, la peur, les larmes et le sentiment d’impuissance affleurent sans cesse. Les soldats qui font leurs classes ont des angoisses, des insomnies, ils s’évanouissent d’épuisement, ils pleurent souvent et n’en font pas mystère, comme le souligne l’auteure. Les jeunes soldats affirment également à plusieurs reprises que les gradés pleurent aussi, par exemple quand il sont “obligés” de se montrer durs et de frapper ou punir brutalement les appelés. Ceux-ci ne s’offusquent nullement des larmes (dissimulées mais connues) de leurs supérieurs : elles leurs paraissent au contraire un signe de leur noblesse d’âme et de l’amour paternel qui sous-tend les sévères punitions qu’ils leur imposent. Dans l’ensemble, les soldats s’avèrent plutôt émotifs et ne le cachent guère — ce qui est difficile à comprendre à partir d’une grille d’analyse qui concevrait la masculinité comme un ensemble rigide de traits identitaires “masculins”.

La question “trans” : se revendiquer homme importe plus que l’apparence

Pınar Selek — qui a beaucoup travaillé avec des homosexuels et des personnes trans d’İstanbul — aborde frontalement la question des trans M to F17à l’armée. Il faudrait bien entendu réfléchir sur plusieurs cas, cependant elle présente un premier témoignage particulièrement intéressant. Sofya possède en effet un pénis mais également des seins bien développés et vit de la prostitution depuis plusieurs années. Ses parents, qui la considèrent comme un garçon, n’ont toutefois pas perdu l’espoir d’en faire un “vrai” homme et de le marier à une “vraie” femme. Sofya elle-même s’est convaincue de ce projet et s’efforce tout d’abord de rentrer dans le moule en s’enrôlant pour le service militaire. Ainsi, en dépit de ses seins, la présence d’un pénis l’autorise à tenter de prouver qu’elle est un homme. Une personne trans F to M non opérée serait-elle pour sa part admise au service militaire ? Tout porte à croire que non : les entretiens répètent à l’envi qu’à l’arrivée à la caserne, les jeunes hommes sont sommés de montrer au médecin et aux autres recrues, leur pénis circoncis et leur pubis rasé, sous peine de se couvrir de honte.

On remarque ici un premier indice montrant le service militaire comme une institution qui, plus qu’homogénéiser tous les corps porteurs d’un pénis autour d’un modèle masculin unique, réunit et unifie le groupe des hommes malgré sa diversité, sur la base d’une adhésion “morale” à la masculinité. Effectivement, ce n’est que lorsqu’elle renonce finalement à “devenir un homme”, que Sofya se voit retirer son arme. Le service militaire n’oblige ainsi pas tant à développer un corps réputé viril qu’à se revendiquer “homme”, à se fondre dans un collectif masculin.

L’exclusion des femmes plus importante que l’hétérosexualité

La question des homosexuels éclaire elle aussi les logiques profondes du service militaire. La loi les en exclut s’ils parviennent à prouver leur homosexualité — ce qui n’est pas nécessairement chose facile. De fait, un certain nombre d’entre eux ne peuvent ou ne souhaitent pas apporter ces preuves. Or, du moment qu’ils taisent et invisibilisent leurs pratiques et leurs attirances homosexuelles durant leur service militaire, ils peuvent et doivent y participer. Certes, des violences particulières menacent les trans M to F et les hommes homosexuels qui dévieraient de la masculinité hétérosexuelle apparente. Cependant, du moment qu’ils donnent des gages pendant une période déterminée, ils ne sont nullement exclus du service militaire en tant que personne, à la différence d’autres groupes.

Alors, sur quoi repose l’unité du collectif militaire ? Pas exactement sur l’hétérosexualité, puisque le service militaire exclut l’ensemble des femmes hétérosexuelles et inclut certains hommes homosexuels du moment que leurs pratiques sont invisibles. Il ne repose pas non plus sur la construction individuelle d’une apparence masculine, puisqu’il exclut les lesbiennes “butch”18 mais inclut les trans M to F qui s’identifient momentanément comme hommes. Ne sont pas exclus par principe les trans en général (au nom de la virilité), ni les homosexuels en général (au nom de l’hétérosexualité). Le sont, en revanche, les femmes, dans leur ensemble et sans appel. L’institution militaire turque repose donc au fond sur un pacte entre porteurs de pénis, même très divers, pourvu qu’ils acceptent de « jouer le jeu » de se considérer comme des hommes par opposition aux personnes désignées comme femmes ou efféminées.

Il est également intéressant d’analyser la place des pratiques hétérosexuelles dans le service militaire turc. Nombre de jeunes recrues font preuve d’une faible ou nulle connaissance en la matière — même si certains sont mariés, voire déjà pères de famille. On peut y voir le poids d’une ruralité qui implique souvent un moindre accès à l’éducation et aux informations, l’influence de la pudeur, du moralisme, de la sous-déclaration des pratiques sexuelles réelles, ou encore d’une interprétation rigoriste de la religion. Les témoignages confirment cependant que le service est l’occasion pour une partie des jeunes hommes d’accéder à des pratiques relationnelles et sexuelles jusque-là inconnues ou impossibles, tout particulièrement à travers des pratiques sexuelles payantes. Les soldats se rendent souvent, seuls ou en groupe, au bordel — on découvre dans l’ouvrage qu’on dit après leur première visite qu’ils sont devenus “nationaux”. Simultanément, d’autres récits font apparaître différentes formes de “respect” pour les femmes ou pour certaines d’entre elles19. Une partie des jeunes s’insurgent notamment contre les spectacles érotiques organisés par certains chefs pour distraire les soldats. Pınar Selek a d’ailleurs tendance à minimiser les récits sexuels des recrues et à souligner leur possible vantardise — on se rend compte alors qu’on manque cruellement de données statistiques sur leurs pratiques sexuelles réelles20. Toujours est-il que l’analyse attentive des témoignages amène à penser que la solidarité entre hommes, si elle passe bien ici par l’exclusion des femmes, ne s’appuie pas toujours nécessairement ou systématiquement sur leur chosification sexuelle ou sur une exacerbation des pratiques hétérosexuelles, contrairement à ce que l’on observe dans les armées mixtes française ou états-unienne21.

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A ce stade, force est de constater qu’une lecture du service militaire comme instance clé de la socialisation masculine ne rend qu’imparfaitement compte de la persistance d’attitudes et de corps que l’on peut estimer “peu viril-e-s” chez les jeunes hommes. Ce qui apparaît plutôt, c’est un accord tacite entre des personnes porteuses d’un pénis, permettant de s’insérer dans un collectif qui est avant tout défini, non pas tant par la “masculinité” ou même par l’hétérosexualité, mais par l’acceptation d’une appartenance commune basée sur l’exclusion systématique des « autres ».

Deuxième lecture : comprendre le rôle de la violence

Une violence considérable et ses effets

Même si elle ne semble pas spécifique au service militaire turc et qu’on la retrouve dans toutes les armées, la violence incessante, arbitraire et brutale qui est exercée contre les jeunes recrues, tout particulièrement pendant la première période — celle des classes — constitue l’un des thèmes les plus saillants des témoignages.

Dès l’entrée dans la caserne, commence la description parfois difficilement soutenable de la violence exercée par ce qui apparaît comme une institution totale — rappelant les prisons, les hôpitaux psychiatriques, voire même les camps de concentration. Tous les éléments de la déshumanisation se déploient l’un après l’autre : tonte systématique de jeunes recrues, mise à nu pour l’examen “médical”, traitement anonyme et pluie d’injures. Les uniformes grotesques, de taille inadaptée, l’entassement dans des lieux inconnus, l’obligation d’user d’un langage hiérarchique et dépersonnalisant, organisent l’humiliation et le dépouillement de l’individualité, provoquant un sentiment d’aliénation poignant chez la plupart des recrues. Ces premiers mois de classes sont faits d’appels interminables dans l’aube glacée, d’humiliations incessantes et de violence physique permanente. Beaucoup évoquent cette période avec horreur, soulignant que la principale tactique possible pour la supporter consistait, ils s’en sont vite rendu compte, à “devenir intelligent”, c’est-à-dire accepter de courber l’échine et de ramper.

Non seulement les récits rapportés sont choquants, mais Pınar Selek souligne les effets traumatiques à moyen terme de ces violences, qui induiraient un certain nombre de comportements durables. Pour qui s’intéresse aux effets psychodynamiques de la torture ­— comme j’ai eu l’occasion de le faire22— il est particulièrement significatif de retrouver chez les recrues le syndrome “d’impuissance apprise”, qui converge avec l’idée de “devenir intelligent” et consiste à ne pas réagir devant l’insupportable, à se laisser faire quand l’on n’a manifestement pas le rapport de force.

Cependant, les recherches en psychologie sociale montrent bien que la violence n’a rien d’une “pulsion” pré ou a-sociale : elle n’existe que grâce à un contexte matériel et idéel (des mécanismes de justification et de légitimation) qui lui donne sa forme et son sens23. En ce sens, il est intéressant d’analyser la rationalisation par les soldats des violences subies, sur laquelle Pınar Selek revient plusieurs fois. Comme on l’a vu, un des mécanismes de légitimation consiste pour les jeunes recrues à penser que la violence des gradés exprime un “amour” paternel, qu’elle est justifiée par un principe supérieur, “maintenir l’ordre” et défendre la Patrie. Le caractère “inévitable” de la relation où s’exercent les violences et la légitimité sociale des personnes maltraitantes joue également un grand rôle dans l’organisation de la violence du service militaire, dans son acceptation et dans ses effets.

Ne pas se laisser aveugler par les larmes des hommes

Le constat de l’importance considérable de la violence peut conduire à deux séries d’interprétations. La première consiste à compatir avec les malheureux Mehmetçik ainsi maltraités, violentés et meurtris. Cependant, ce regard empathique envers des jeunes hommes malmenés, voire brisés par une structure totalitaire, peut conduire à plaindre les soldats en mettant en avant leur humanité mais en oubliant tout contexte. Par exemple, on souligne que des hommes pleurent et on en déduit que ces larmes signifient qu’ils souffrent même si c’est parce qu’ils viennent de brutaliser une jeune recrue. De l’empathie choquée à l’idée que les hommes sont victimes, puis du victimisme à l’indulgence, le glissement est facile. En considérant les ex-soldats comme traumatisés, victimes d’un effet retard des sévices endurés qui les conduirait malgré eux à reproduire la violence, on peut en arriver à comprendre, voire à justifier, les violences que certains exercent ensuite envers leurs subordonnés dans l’armée, puis éventuellement comme époux, pères ou “hommes” dans la vie civile. L’idée de la violence traumatisante les dédouanerait au moins partiellement de leur responsabilité.

Or, cette lecture est précisément celle des groupes masculinistes24, groupuscules ultra-conservateurs qui ont développé des lectures victimisantes d’abord des violences, puis plus généralement de l’ensemble des contraintes que la socialisation masculine impose aux hommes, sans les relier à l’acquisition d’un statut dominant. Dans leur interprétation, la violence, l’homosocialité et le déploiement de certaines pratiques homosexuelles occupent une place particulière. S’appuyant notamment sur le travail déjà mentionné de Maurice Godelier, La production des Grands hommes25, certains insinuent que la socialisation masculine dans les sociétés occidentales ressemble à l’initiation des hommes Baruya — où les aînés imposent aux plus jeunes une brusque séparation du monde des femmes, une violence soudaine, brutale et terrifiante, l’apprentissage de la douleur et l’ingestion de sperme répétée, dans l’entre-soi de la Maison des hommes. Selon eux, la virilité serait produite par la violence exercée par les hommes plus âgés sur les plus jeunes et la manipulation homophobe de l’homosocialité. Ils placent l’accent sur la souffrance des jeunes hommes et évacuent entièrement la question des femmes elles-mêmes. Or Godelier, bien au contraire, souligne surtout la violence que les hommes Baruya exercent collectivement contre les femmes — l’objet de son livre étant justement d’analyser les ressorts de la domination collective des hommes sur les femmes, la “production sociale” de cette domination. En réalité, ce que Godelier met en lumière, c’est la double construction des hommes comme classe sociale, et comme classe dominante.

En plein développement aujourd’hui, les travaux sur la masculinité sont sans cesse menacés de glisser —involontairement ou délibérément — vers des lectures masculinistes qui individualisent et déresponsabilisent les hommes, voire les posent en victimes, effectuant des symétrisations hâtives entre femmes, hommes, homosexuels et trans (en invisibilisant complètement les lesbiennes). Pourtant, ces groupes sont très clairement hiérarchisés dans la société réelle et définis les uns par rapport aux autres dans des rapports d’oppression. En misant le livre de Pınar Selek, il faut nous garder de cet écueil. Certes, les dominant-e-s souffrent aussi. On ne naît pas homme, et pour le devenir il faut payer son écot — mais c’est une souffrance qui “vaut la peine”. Comme nous allons le voir, la violence infligée aux (futurs) dominant-e-s par d’autres dominant-e-s n’a qu’une ressemblance superficielle avec celle infligée par les dominant-e-s aux dominé-e-s.

Une violence contrôlée et pédagogique

La lecture attentive des récits montre qu’en réalité, le déferlement apparemment arbitraire de brutalité est tout ce qu’il y a de plus organisé — des règlements précis lui imposent d’ailleurs certaines limites. Savamment contrôlé, il évoque un processus de conditionnement qu’on peut rapprocher, par exemple, de l’entraînement méthodique des Kaïbiles, les soldats contre-révolutionnaires “d’élite” des années 80 au Guatemala. Basée sur une première phase d’humiliation et de violence suivie d’une promesse d’impunité totale, cette formation synthétisant les connaissances de l’OAS, des dictatures du Cône Sud et de l’armée états-unienne26 transformait des hommes “normaux”, souvent Indiens et paysans, en terrifiants assassins capables, à froid, d’arracher avec leurs dents la tête d’un coq vivant, pour traumatiser la population civile.

Le travail passionnant de l’activiste-artiste états-unienne Coco Fusco27 converge avec cette perspective d’analyse. Profondément choquée par la “révélation” de la torture exercée par des femmes à Abu Graïb, Coco Fusco a voulu comprendre comment des personnes lambda devenaient des tortionnaires accompli-e-s. Pour approcher de vrai-e-s profesionnel-le-s, elle s’est intéressée au business en pleine expansion développé par d’anciens militaires et policiers revenus d’Afghanistan ou d’Irak, qui consiste à proposer des formations de résistance à la torture aux travailleur-e-s expatrié-e-s des ONGs et entreprises envoyé-e-s dans des pays “dangereux”. Or, tous les spécialistes le savent, pour comprendre pleinement les logiques de la torture, rien de tel que d’expérimenter les deux côtés de la violence.

Précisément, les récits rapportés par Pınar Selek montrent bien qu’après la cérémonie du serment, les soldats recyclent rapidement l’expérience de la violence qu’ils ont traversée pour l’exercer à leur tour, consciencieusement, sur les nouveaux “bleus”. Loin de l’image de victimes déboussolées d’une violence qu’ils reproduiraient de manière involontaire et erratique, ces hommes s’avèrent pour la plupart parfaitement capables de ne pas être violents tant qu’ils sont en position dominée, mais aussi d’exercer la violence à leur tour dès que leur position hiérarchique supérieure leur confère la légitimité nécessaire. Ainsi, la lecture psychologisante d’une violence incompréhensible qui s’entretiendrait toute seule en produisant des séquelles individuelles conduisant à d’autres comportements violents incontrôlables, échoue à expliquer les pratiques réelles d’exercice ou d’abstention de la violence. En restant au niveau purement individuel et comportementaliste, elle masque l’organisation d’un véritable entraînement à subir puis infliger la violence, à contrôler son administration. Surtout, elle nous détourne de l’acteur qui organise cet entraînement — l’institution militaire et in fine, l’Etat-nation.

Troisième lecture : l’acceptation de la hiérarchie comme clé de la production de la classe des hommes

Voyons maintenant ce qui apparaît lorsque l’on parvient à aller au-delà des larmes des hommes. Au bout de trois mois, on l’a dit, les Mehmetçik quittent le rang des “bleus” pour devenir des soldats à part entière. Une nouvelle vie commence pour eux, dans laquelle ils peuvent se décharger des pires corvées sur une nouvelle génération de recrues à qui ils font subir à leur tour vexations et brimades. Même si certains ont des états d’âme, il s’agit globalement d’un mécanisme bien huilé donc le fonctionnement repose sur un renouvellement permanent des soldats “à la base” et sur la progression prévisible de chacun dans la hiérarchie, par le simple effet du temps passé dans l’armée.

La violence pour rendre la hiérarchie désirable

Pınar Selek insiste sur l’importance de la hiérarchie, comme étant l’un des apprentissages essentiels du service militaire. Or, c’est grâce à un mécanisme en deux temps que le service militaire inculque aux jeunes hommes la désirabilité — et du coup, la légitimité — de la hiérarchie. D’abord, en leur faisant subir la violence brutale et massive déjà analysée, qui leur donne le désir de quitter cette position au plus vite, tout en leur fournissant une connaissance intime de la violence qui leur sera utile par la suite. Puis, immédiatement après, en leur donnant le droit d’exercer à leur tour, de manière parfaitement légitime, leur violence sur d’autres soldats plus jeunes, droit qui repose sur leur avancement automatique dans la hiérarchie. Autrement dit : sans hiérarchie, pas d’espoir de cesser de subir la violence ni de pouvoir l’exercer à son tour !

Au lieu d’une violence aveugle et incompréhensible, on voit alors apparaître différents rôles de la violence or­ganisée du service militaire : enseigner à ceux qui la subissent comment l’exercer ; rendre désirable, pour l’éviter, l’ascension rapide dans la hiérarchie, en légitimant la hiérarchie elle-même ; et en prime, aveugler les recrues tout comme le regard extérieur sur ce qui se passe réellement dans l’institution militaire.

Il faut remarquer que les traumatismes potentiellement engendrés par les violences sont minimisés dans le cas du service militaire par la certitude que la violencen’est que passagère. On l’a dit, la violence n’est pas une entité transcendante possédant un sens et des effets universels et atemporels : le sens que donnent les personnes à des gestes dépend éminemment du contexte dans lequel ces gestes sont effectués28. Chacun-e sait que dans un cadre S/M consensuel, le pincement appuyé d’une partie sensible du corps ou une humiliation sont vécus de manière très différente de ce qu’ils évoqueraient dans une cellule29.

Des liens entre hiérarchie, exemption des corvées,

vie civile et professionnelle

La survisibilisation de la violence à laquelle il faudrait à tout prix échapper peut également cacher un autre mécanisme clé du désir de progresser dans la hiérarchie : l’exemption des corvées que dans la vie civile, on nomme “travail domestique”. On retrouve ici à nouveau certains éléments analysés par Devreux. Celle-ci n’avait pas manqué de s’étonner de l’apparent paradoxe qui veut que les hommes accomplissent dans l’armée des tâches qu’ils ne font “jamais” gratuitement dans la vie civile — cuisiner, laver leurs vêtements à la main, faire leur lit au carré ou balayer avec application. Or, Devreux utilise le même genre de grille d’analyse que celle de Godelier : non pas l’inculcation individuelle d’une “masculinité” somme toute difficile à cerner, mais la production sociale et collective des hommes comme dominants. Elle constate du coup que les soldats acceptent d’autant mieux d’effectuer ces tâches humiliantes car assimilées aux tâches domestiques réputées féminines, qu’ils savent qu’il s’agit d’une simple parenthèse dans leur vie. En effet, quand ils se rendent en permission, ils trouvent tout naturel de confier à nouveau leur linge sale à leur mère/compagne/sœur. Surtout, Devreux a souligné qu’au sein de l’institution militaire elle-même, se décharger de ces tâches sur des soldats moins gradés constituait une puissante motivation pour tenter de monter dans la hiérarchie.

En d’autres termes, les hommes comprennent tout l’intérêt de la hiérarchie en découvrant qu’elle leur permet d’échapper aux corvées du travail domestique.

Enfin, l’apprentissage de la hiérarchie entre hommes — la connaissance précise et l’acceptation de la place que l’on y occupe — peut être aisément mobilisé et constitue pour les hommes un “plus” dans d’autres domaines de la vie sociale, en particulier dans la vie professionnelle. La féministe dominicaine Magaly Pineda30 suggéra un jour que la pratique assidue du football, en équipe, ancrait chez les garçons des habitudes d’agir ensemble efficacement, chacun à sa place, habitudes qu’ils pouvaient ensuite facilement recycler dans d’autres espaces. Andrée Michel pour sa part a bien montré l’existence de liens profonds entre l’emploi civil et le complexe-militaro-industriel, notamment dans le domaine de la taylorisation du travail induite par les logiques de production de l’industrie militaire31. En tout état de cause, l’acquisition à travers le service militaire d’un ensemble de qualifications techniques mais aussi de savoir-être (en particulier la docilité et le conformisme tant que l’on ne peut progresser dans la hiérarchie), s’avère extrêmement importante pour l’insertion privilégiées des hommes sur le marché du travail.

Produire la classe des hommes

Comme on le sait depuis la critique fondatrice du naturalisme par Colette Guillaumin32, femmes et hommes ne sont pas des catégories naturelles mais des construits sociaux, plus précisément des classes de sexe33. L’une des grandes difficultés des femmes, comme l’avait déjà souligné Flora Tristan en affirmant qu’elles devaient elles aussi “faire leur 89” et se structurer en classe34, est d’acquérir une conscience commune. Généralement séparées les unes des autres dans leurs unités familiales, elles n’ont que peu d’occasions dans les sociétés dites complexes, d’accéder à des expériences collectives et exclusives qui les “souderaient”. Pour les hommes en revanche, le service militaire tel que Pınar Selek nous le donne à voir, se révèle une pièce clé du dispositif qui les transforme en membres d’une classe de sexe unifiée, consciente d’elle-même — et dominante.

Ainsi, le service militaire permet d’abord de réunir matériellement les hommes et de les unir symboliquement dans une idéologie patriotique commune hautement valorisée, sous l’œil ému des familles. Il permet de dépasser momentanément leurs profondes différences de classe et de “race”. L’important est de créer une unité apparente, organisée ici autour d’un critère somatique précis : sont potentiellement admis dans ce groupe, pour peu qu’ils fassent un effort d’adaptation-simulation-conformité durant quelques mois, tous les porteurs de pénis, et eux seuls. L’exclusion radicale et systématique des femmes définit en creux la classe des hommes et surtout lui donne sens. C’est en effet l’existence des femmes et simultanément leur exclusion qui rend acceptable, pour les hommes, leur nécessaire période en tant que “bleus”. En effet, les hommes peuvent accepter de passer un moment au plus bas de la classe des hommes, parce qu’ils savent pertinemment qu’il y a encore quelqu’un en dessous d’eux — l’ensemble des femmes. Cela rend beaucoup plus supportable leur position subordonnée de « bleus », de toute façon assez brève (90 jours dans une vie). Cette idée rejoint ce que Paola Tabet35 appelle “la grande arnaque”, lorsqu’elle montre que l’homme le plus misérable et dominé trouve presque toujours la possibilité, au moins, de s’offrir une pute36.

Pour résumer, l’institution du service militaire permet (1) l’inculcation aux hommes de la légitimité de la hiérarchie (2) en les unifiant au sein d’une classe de sexe où chacun accepte sa place (3) parce que cette classe de sexe est créée sur l’exclusion de l’ensemble des femmes, qui se trouvent du coup de facto au degré “moins un” de la hiérarchie sociale, en dessous de l’homme situé au plus bas de la hiérarchie masculine. Cette hiérarchie, réinvestie par les hommes sur le marché du travail et dans vie politique et sociale, leur permet aussi, ce qui est loin d’être négligeable, de s’exempter collectivement de nombreuses corvées liées à la reproduction sociale anthroponomique. C’est sans doute aussi ce qui explique que malgré les scènes dantesques de violence et d’arbitraire qui ponctuent les récits des appelés, il y ait aussi peu de résistances. Pourquoi s’opposer à une institution qui vous promet, après quelques épreuves, une vie de privilégié ? Une fois passés par la formation militaire, malgré et même à cause de ses désagréments, les jeunes hommes ressortent prêts à occuper une position dominante relativement aux femmes et aux « réformés », dans la vie familiale et professionnelle.

***

Pour conclure cette introduction au remarquable travail de Pınar Selek, récapitulons quelques éléments centraux et soulignons l’importance de ce livre aujourd’hui, en France.

Nous avons vu d’abord pourquoi il était heuristique, mais aussi important politiquement, de dépasser la lecture micro-sociologique en termes de construction de la masculinité et ses possibles dérives masculinistes. Certes, le service militaire constitue le lieu de l’apprentissage individuel d’un certain nombre de savoirs-faire (notamment le maniement des armes et d’autres formations techniques) et de normes comportementales (avec l’incitation à des pratiques hétérosexuelles et à la consommation prostitutionnelle notamment). Il est également certain qu’il peut laisser des traumatismes profonds, comme l’a constaté plus d’une amie, mère, sœur ou compagne en retrouvant un appelé après son service militaire. Cependant, voir les anciens appelés comme des victimes et surtout justifier leur éventuel usage postérieur de la violence comme une conséquence individuelle et non maîtrisée de ces traumatismes, serait une grave erreur. En effet, ce serait faire fi de la dimension collective, institutionnelle et structurelle du service militaire et, au-delà de lui, de l’armée. Comme si l’on prétendait observer, par exemple, l’institution scolaire à partir de la seule observation d’une salle de classe, et analyser son poids dans la reproduction sociale à travers les seules punitions aux élèves indisciplinés. Au contraire, Devenir un homme en rampant incite à analyser le service militaire comme une institution qui produit et reproduit sur le long terme une classe dominante (dans ce cas, une classe de sexe : les hommes), et qui incite les membres de cette classe à considérer la hiérarchie entre hommes comme légitime et désirable parce qu’elle garantit leur domination collective sur le reste de la société.

En France pourtant, aux États-Unis ou encore en Israël, des femmes sont entrées dans l’armée. De plus, l’obligation de la conscription a disparu dans certains pays — en France notamment. Alors : l’analyse qu’on vient d’exposer à partir du service militaire turc serait-elle dépassée, obsolète, et le cas turc, une situation lointaine qui ne nous concerne guère ? En aucune façon, bien au contraire. Il y a de fortes raisons à cela.

La première, c’est Coco Fusco qui l’expose dans sa longue lettre à l’auteure de Trois Guinées37. Elle y déplore, mais souligne, qu’après Abu Graïb, les féministes ne peuvent plus prétendre que les femmes, exclues de la vie politique et sociale, sont également étrangères à la guerre, comme Virginia Woolf l’avait écrit en son temps. Non seulement on constate aujourd’hui la présence de femmes dans l’armée, mais elles peuvent parfaitement se comporter de manière aussi abusive que n’importe quel soldat des armées exclusivement masculines. Pour Coco Fusco, les images des soldates états-uniennes torturant des prisonniers Irakiens rappellent seulement que les femmes ne sont pas “douces” et incapables de violence par nature. Ajoutons : que les femmes n’ont pas de nature, pas plus que les hommes, dont elles ne sont en aucune manière différentes par essence. Ce sont des époques et des institutions bien précises qui les construisent. Tout comme le service militaire en Turquie produit une classe des hommes, en prenant comme critère l’exclusion des non-porteurs de pénis, une autre institution militaire peut parfaitement inclure des corps sans pénis : les mécanismes de séparation et de construction employés ne reposent pas nécessairement sur ce modeste appendice38, mais sur l’exclusion d’un groupe, peu importe comment ce groupe est défini. De même, le service militaire ne vise pas tant à construire de la masculinité individuelle, qu’à produire de la domination collective à travers la construction d’un “nous” qui se place au-dessus des “autres”. Le soi-disant sexe biologique, là-dedans, n’est qu’un détail, un cas de figure empirique qui n’altère pas fondamentalement la logique institutionnelle d’ensemble. Les porteurs de pénis n’ont aucune qualité ni défaut particulier qui les prédisposerait à dominer.

La deuxième raison pour laquelle le travail de Pınar Selek est d’une actualité brûlante, c’est que même si le service militaire n’est plus obligatoire en France, l’armée comme institution est loin d’avoir disparu. Les logiques et les structures du complexe militaro-industriel continuent d’imprégner profondément la société à d’innombrables niveaux, (re)produisant et creusant les inégalités de sexe, mais aussi de classe et de « race ». De plus, malgré la fin du service militaire obligatoire, l’armée française est intervenue très concrètement, directement, dans de nombreux pays de deux continents depuis. Non sans cynisme, les pouvoirs publics tentent de légitimer ces attaques par une volonté de “sauver les femmes” (des pays attaqués)39 et de “défendre les valeurs et le bien-être des populations civiles” (des pays attaquants)40. Pourtant, comme on s’en convaincra avec Devenir un homme en rampant, l’armée produit de la hiérarchie et défend des modèles sociaux qui vont radicalement à l’encontre des intérêts des femmes et des populations civiles. Radicalement à notre encontre. Autrement dit, l’armée, mixte ou masculine, de conscription ou de métier, française ou turque, nous fait quotidiennement du tort, nous appauvrit, nous violente et nous détruit, en temps de paix comme en temps de guerre. Aujourd’hui en plus, elle le fait en notre nom. Combien de temps encore tolérerons-nous ce mensonge, ce scandale ? Combien de temps continuerons-nous à faire comme si tout cela ne nous concernait pas parce que nous ne portons pas l’uniforme ? Vingt-six pays dans le monde ne possèdent pas d’armée41. C’est peu, mais c’est déjà un bon début vers la sortie de la barbarie.

Jules Falquet, copyright Editions l’Harmattan 2014

1 Important intellectuel, journaliste et écrivain arménien dont l’assassinat en janvier 2007 a indigné l’opinion.

3 Luxembourg, Rosa, 1915, La crise de la social-démocratie, Brochure de Junius, http://www.marxists.org/francais/luxembur/junius/index.html

4 Cockburn, Cynthia. 2007. From Where We Stand: War, Women’s Activism and Feminist. London and New York. Zed Books. 226 p.

5 Michel, Andrée. 2012, Féminisme et antimilitarisme, Paris, Editions iXe.

6 J’ai tenté de montrer les liens dialectiques entre le marché du travail réservé aux hommes non-privilégiés et celui réservé aux femmes également non-privilégiées dans l’actuelle mondialisation néolibérale : Falquet, Jules, 2006. “Hommes en armes et femmes “de service” : tendances néolibérales dans l’évolution de la division sexuelle et internationale du travail”. Cahiers du Genre, Travail et mondialisation. Confrontations Nord/Sud, n° 40, pp 15-38.

7 Par exemple : Enloe, Cynthia. 1989. Bananas, Beaches and Bases: Making Feminist Sense of International Politics. Berkeley. University of California Press; et 2000. Maneuvers: The International Politics of Militarizing Women’s Lives. Berkeley. University of California Press.

8 Notamment : 1997. Femmes, projets révolutionnaires, guerre et démocratisation : l’apparition du mouvement des femmes et du féminisme au Salvador (1970-1994), Thèse sous la direction de Christian Gros ; 1999. « La coutume mise à mal par ses gardiennes mêmes : revendications des Indiennes zapatistes ». Nouvelles Questions Féministes, Vol 20, n°2, pp 87-116.

9 Pruvost, Geneviève, Profession : policier. Sexe : féminin, Paris, MSH, coll. Ethnologie de la France, n° 28, 2007, 340p.

10 Devreux, Anne-Marie, 1997, « Des appelés, des armes et des femmes: l’apprentissage de la domination masculine à l’armée », Nouvelles Questions Féministes, Vol. 18, No. 3/4, pp. 49-78.

11 Falquet, Jules, 2003. “Division sexuelle du travail révolutionnaire : réflexions à partir de la participation des femmes salvadoriennes à la lutte armée (1981-1992)”, Cahiers d’Amérique Latine, n°40, IHEAL-CNRS, Paris. Pp 109-128.

12 Un fort courant d’opposition à la conscription traverse cependant les milieux communistes et/ou kurdes.

13 Nom générique affectueux donné aux jeunes recrues.

14 Godelier, Maurice, 1982, La production des Grands hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 370 p.

15 Devreux, op. cit.

16 Tabet, Paola. 1979, « Les Mains, les outils, les armes ». In: L’Homme, tome 19 n°3-4. Les catégories de sexe en anthropologie sociale. pp. 5-61. 

17 Personne socialement catégorisée comme « homme » et souhaitant être catégorisée comme « femme ».

18 Dans le sens le plus commun, butch désigne les lesbiennes d’apparence « masculine ».

19 Certains hommes manifestent des réticences à avoir des relations sexuelles tarifées avec des femmes de leur région.

20 Notamment, il est très difficile de savoir si les soldats, tout en réprouvant certaines pratiques, ne sont pas amenés à y participer afin de ne pas être eux-mêmes violentés.

21 Par exemple, l’armée états-unienne a été maintes fois épinglée pour les très nombreuses violences sexuelles que les hommes soldats exercent sur les femmes soldates : http://www.au.af.mil/au/aul/bibs/sex/haras.html

22 Falquet, Jules, 1997. « La violence domestique comme torture, réflexions sur la violence comme système à partir du cas salvadorien ». Nouvelles Questions Féministes, Vol. 18, 3-4, pp 129-160.

23 Bandura, Albert,1975, Análisis del aprendizaje social de la agresión. In Ribes Iñesta, Emilio; Bandura, Albert (compilateurs) (1975). Modificación de la conducta : análisis de la agresión y de la delincuencia. México : Trillas.

24 Illustration de la facilité de « glisser » d’une position critique à une position complaisante : historiquement, un courant du masculinisme trouve sa source chez des hommes se considérant pro-féministes et progressistes, qui s’interrogeaient sur leur « être masculin » : Blais, Mélissa ; Dupuis-Déri, Francis, (eds.), 2008. Le mouvement masculiniste au Québec. L’antiféminisme démasqué, Montréal, Les Éditions du remue-ménage, p. 258.

25 Godelier, op. cit.

26 Robin, Marie-Monique. 2004. Escadrons de la mort, l’école française. Paris : La Découverte. 456 p.

27 Fusco, Coco, 2008, Petit manuel de torture à l’usage des femmes-soldats, traduit de l’américain par François Cusset, Paris, Les Prairies ordinaires, 128 p.

28 Martín Baró, Ignacio (compilateur). 1990. Psicología social de la guerra : trauma y terapia. San Salvador : UCA.

29 Même si des liens complexes peuvent être culturellement établis entre les deux situations.

30 Commentaire lors d’un atelier de réflexion féministe, San Salvador, novembre 1993.

31 Michel, op. cit.

32 Guillaumin, Colette. Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de Nature. Paris : Côté-femmes.

33 Ces deux classes sont dialectiquement liées par les rapports sociaux de sexe, organisés en l’occurrence par le sexage, ou appropriation physique directe, individuelle et collective.

34 On verra aussi à ce sujet le travail théorique d’Elsa Galerand sur la mobilisation d’un collectif de « femmes » dans le cadre de la fédération internationales de groupes de femmes la Marche mondiale des femmes : Galerand, Elsa. 2006. « Retour sur la genèse de la Marche mondiale des femmes (1995-2001). Rapports sociaux de sexe et contradictions entre femmes ». Travail et mondialisation. Confrontations Nord/Sud. Cahiers du Genre, n°40. Pp 163-202.

35 Tabet, Paola. 2004. La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel. Paris, l’Harmattan, 207 p.

36 En général, une membre de la classe des femmes, éventuellement, un homme socialement féminisé.

37 Fusco, op. cit.

38 On lira avec intérêt le travail de Nicole-Claude Mathieu, qui explique que certaines sociétés ou groupes conçoivent les rapports entre sexe et genre sur un modèle naturaliste où le sexe (les organes génitaux) déterminent le genre (mode I, dominant dans les sociétés occidentales), et d’autres, sur une modèle culturaliste, où le genre, plus important que le sexe, est déterminé par l’appartenance à un collectif masculin ou féminin (mode II) : Mathieu, Nicole-Claude, 1991. « Identité sexuelle, sexuée, de sexe ? Trois de conceptualisation de la relation entre sexe et genre », dans Mathieu, Nicole-Claude, L’anatomie politique, Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes, pp. 227-266.

39 Spivak, Gayatri Chakravorty. 2009 [1988]. Les Subalternes peuventelles parler?, Editions Amsterdam, 122 p.

40 Eisenstein, Zillah. 2010. “W pour Women ? Réflexions sur le féminisme et « la guerre de/contre la terreur »”. In Jules Falquet, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Brahim Labari, Nicky Lefeuvre et Fatou Sow (coords.).Le sexe de la mondialisation.Genre, classe, race et nouvelle division du travail. Paris. Les Presses de Sciences Po. 278 p.

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