Ne pas abdiquer devant la non-pensée normative qui prétend respecter le pluralisme

9Le propre de certains livres, c’est le plaisir des phrases, du rendu des situations ou des questionnements, des réflexions, au-delà des divergences sur tel ou tel sujet traité. C’est aussi, comme ici, la liberté, les inventions contre la fermeture aux autres.

Edwy Plenel dans une belle préface « Un semeur de vérité », parle de l’autobiographie comme une sorte d’auto-affrontement, du « Je comme un Autre » et écrit : « Tenter de se faire historien de soi-même dans le souci non pas de l’exceptionnel, mais du commun : ce qui se partage, ce qui s’échange, ce qui rapproche ». Le préfacier souligne que la vie de Jean Baubérot est une vie « qui sut dire « non ». Un « non » d’ouverture au contraire des refus qui signifient repli sur soi et fermeture aux autres ». Refus et passion de l’égalité « à l’opposé de cette passion de l’inégalité qui, sous couvert d’uniformité républicaine, nie diversités et pluralités, au profit d’une norme majoritaire dont la logique d’exclusion ruine l’égalité véritable », du ensemble « dans le respect de nos origines et de nos croyances, de nos apparences et de nos appartenances, de nos genres aussi ».

Comme le rappelle aussi justement Jean Baubérot, évoquer les autres, c’est énoncer seulement les regards portés sur elles/eux à un moment de sa vie, ce n’est pas écrire sur les personnes elle-mêmes.

J’ai particulièrement été touché par la façon dont Jean Baubérot revisite ses carnets d’adolescent, la place du protestantisme, de la guerre d’Algérie, les cheminements personnels et intellectuels. Le choix même du mot « hérétique » comme auto-définition, souligne son positionnement, « Hérétique face aux politiciens et aux adultes, englués dans la guerre d’Algérie ; hérétique face à la distribution des rôles entre garçons et filles ; hérétique, enfin, face au nouveau pasteur et au conseil presbytéral, ensemble de laïcs qui, en protestantisme, dirigent une paroisse ». En lisant ces pages sur les années 50, la lectrice et le lecteur saisiront les ferments qui pousseront, au-delà des chemins empruntés, une large partie d’une génération à se révolter. Révolte multiforme, révolte contre la sale guerre d’Algérie, révolte contre la morale autoritaire… Certains titres de chapitre en disent plus long que bien des descriptions : « Laure : peut-on être heureux dans un monde cruel ? » ou « Marie-Josée et l’indéfinissable douceur de vivre », sans oublier la métamorphose de Jean-Ernest en Jean.

Mai 68, son avant et son après, l’événement, la question de la révolution, le surgissement ambigu des possibles, « Extension à l’amour du domaine de la lutte », le protestantisme et la revue « Semeur », l’Union des étudiants communistes (UEC), Michèle, l’École pratique des hautes études (EPHE), la conjonction du militant et du chercheur, les séjours au moyen-orient…

« Le mandarin hérétique », la gauche au pouvoir, les revues, la leçon de la Révocation (édit de Nantes), les bureaucraties universitaires et gouvernementales, la laïcité et la religiosité laïque, au ministère de Ségolène Royal, la réforme de l’EPHE, la « douceur totalitaire », la commission Stasi, ceux et celles qui prétendent « mieux savoir que l’autre ce qu’il doit être et ce qu’il doit vivre », qui réduisent l’individualité à un élément, qui pensent être eux-même déjà « libéré-e-s » et veulent « fixer aux autres le chemin obligatoire de leur libération », la laïcité falsifiée.

De multiples éléments de réflexion sur l’agir maintenant et la construction du futur, sur la laïcité, sur l’ouverture aux pratiques et pensées des différents groupes humains, sur la recherche, la liberté et les responsabilités, sur l’engagement, sur le refus de se taire…

Jean Baubérot : Une si vive révolte

Les Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine 2014, 230 pages, 21 euros

Didier Epsztajn

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