Pour ne pas rater l’occasion de rencontrer le rêve, je dois me montrer prêt à voyager à tout instant

1Le Caire, Port-Saïd, Alexandrie, Amman, Jérusalem, Istanbul, Athènes et Paris.

Moi qui voyage plus souvent dans les livres que sur les chemins du monde, je perçoit néanmoins ce que veut dire Benny Ziffer dans « je n’ai voyagé que dans des endroits que je connaissais déjà… ».

Des livres, des boutiques, des bibliothèques, des marchés aux livres. Peut-on commencer autrement des carnets de voyage ?

Des livres, des carnets à feuilleter, voyages et littérature. « La littérature de voyage n’est pas une recherche sociologique ou politique. Elle contemple le monde à travers une vitre. Son plaisir est de regarder pour apercevoir dans la vitre le reflet de soi-même. Elle a quelque chose d’insensible, voire de sadique. Mais sa nature, c’est exactement cela ». Qu’importe alors les désaccords, quelquefois, avec les positionnements politiques de l’auteur, qu’importe ses regards partiels. Benny Ziffer croise des individu-e-s, relié-e-s souvent par les imaginaires juifs, il anime ses voyages, promenades, rencontres, sourires, des couleurs de l’espoir…

Les paysages révèlent les traces profondes de longues cohabitations, d cultures métissées.

Et comment mieux rendre compte de ce livre, que d’en extraire des passages, des sensations, d’assumer la subjectivité d’un lecteur promené, dans l’espace et le temps, invité à croiser Naguib Mahfouz, Constantin Cavafy, Gustave Flaubert, Mark Twain et des hommes et des femmes plus anonymes, dans des cheminements aléatoires, des errances, des rues ou des devantures bigarrées…

Une certaine unité du pourtour méditerranéen, lieu de rencontres, de migrations, d’invasions, de colonisations…

Le Caire. « Toutes les théories s’évaporent devant le désir de se tenir au milieu d’un pont et de contempler le courant au-dessous de moi, la ville entassée autour de ses flots, superflue et nécessaire comme un décor du Nil, ou comme devant exister pour se refléter dans le Nil, et pour que l’être humain comprenne combien il est laid, inutile et stupide ».

Les carnets. « au milieu de minuscules humiliations qui, au fil du temps, se sont accumulées, ont enflé en moi et ont fait que je remplirais plus tard des carnets, des cahiers et des bouts de papier de mots, de mots, de mots, dont chacun, et même les espaces entre eux, incarne les revanches tardives sur toutes les discriminations pédagogiques mineures ».

Les marchés. « Au marché du vendredi de Bassatine, on ne foule pas le sol, mais les restes préhistoriques des marchés du vendredi d’antan, et de ceux qui les ont précédés, et ainsi de suite à l’infini : des jambes de poupées et des pièces d’outils, des clous et des vis, des lambeaux de cartables et des pages de cahier déchirées ».

Khan al-Khalili. « C’est là le véritable théâtre national du Caire : l’occasion de notre vie d’être à la fois spectateurs et acteurs d’une représentation permanente dans laquelle nous sommes censés nous laisser tenter par l’achat des mensonges d’autrui et la vente des nôtres ».

Alexandrie. « Alexandrie m’a appris à ne pas croire un mot de ce qu’on raconte à son sujet. Et donc, ne croyez pas un mot des histoires que je colporte sur son compte avant de la visiter par vous-mêmes, et, à votre tour, vous rapporterez de merveilleux bobards, et vous tenterez d’autres personnes pour qu’elles constatent ses prodiges, déambulent sous le charme, et reviennent raconter ses merveilles. Et ainsi de suite ».

Spiritualité. « Les chants entonnés par les voix en solo des hommes assis par terre étaient tristes et monocordes. Quiconque rencontrerait ces hommes dans la vie quotidienne ne soupçonnerait peut-être pas leur voix intérieure. C’est là que s’exprime le doux pouvoir si séduisant de la religion en général, et de l’islam en particulier, le pouvoir de l’homme pauvre qui ne se distingue pas au-dessus de la masse ».

Istanbul. « Ce n’est pas à la recherche du temps perdu que je me suis rendu à Istanbul mais pour me plonger, yeux clos, dans le parfum de ses armoires où m’attend, justement, le temps à venir, un temps tyrannique qui me fait signe du doigt ».

Rue Istiklal. « déambuler au crépuscule au milieu de la cohue de la rue Istiklal, et les rumeurs nous attirent, nous enveloppent et nous expédient, dans une coquille mélodieuse, vers les temps à venir dans lesquels nous aurons, nous aussi, notre part dans ce qui s’efface, puis revient puis s’efface, jusqu’à la fin des temps ».

Poète. « En somme, quelqu’un qui ne laisse aucune trace dans la mémoire des hommes et dont toute l’œuvre poétique n’est que la manifestation de l’instant, un souffle d’air, un sillage blanc qu’une barque dessine fugacement sur l’onde ».

Des films, des cinéastes, des commerçant-e-s, des tableaux et des peintres, des rues et des immeubles, des noms de lieu, des nuits et des jours, le sel de la mer, la poussière, les terres calcinées, les cafés, la fabrication du miel de la mélancolie, les bateaux, ne faites pas attention où vous mettez les pieds…

Déambuler sous les charmes, enfiler ses sandales, raconter des merveilles, surmonter les pensées de l’injustice, et, pas à pas, s’en aller, « ne croyez pas un mot des histoires que je colporte ».

Benny Ziffer : Entre nous, les Levantins

Carnets de voyage

Traduits de l’hébreu par Jean-Luc Allouche

Actes Sud, Arles 2014, 579 pages, 23,80 euros

Didier Epsztajn

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :