A l’instant même, mon enfance a fondu comme neige au soleil

3Marie-France Casalis, dans une courte préface, parle de briser la loi du silence, des victimes « Autour d’elles une véritable conspiration des oreilles bouchées les avait abandonnées, livrées à la cruauté, à la violence des adultes, dont la mission était au contraire de les protéger, de les aider à grandir, à devenir autonomes, adultes, libres ».

Jeanne Cordelier propose quelques textes, dont de très poignants extraits de « La mort de Blanche-Neige ». La romancière insiste sur le plaisir tiré « de ce qu’il voit dans mes yeux ».

Avoir la mort dans la tête. « En abusant de moi, mon père m’avait fait accoucher de mon monstre ». Les rêves de lui mettre les tripes à l’air, « la main d’une enfant violée n’est pas comme la main des autres, elle a toujours au creux un manche de couteau, de hache, une pierre, un flingue », et le fait de n’avoir tué « qu’une ombre ».

Regards, silence, plaie, « C’est une plaie à jamais inscrite dans le corps de la petite fille », le refus de l’oubli, le crachat.

Le titre de cette note est extraite du second texte « Le majeur droit ».

« Que tout se taise enfin,

Que se closent nos mots,

Que nos mains prennent la parole. »

Mélusine Vertelune indique « Pour la rédaction de ce texte, j’ai choisi de ne pas me soumettre à la règle de grammaire qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin. C’est pourquoi, sauf lorsque j’emploie des termes épicènes, les mots qui désignent des personnes des deux genres sont accordés aux deux genres. Ainsi, il apparaît dans le texte des « Es » et des termes comme « elleux », « celleux », « illes », etc… ». Je souligne cette indication, contre la banalisation du sexisme ordinaire de la grammaire usuelle.

L’auteure parle, entre autres, du silence imposé aux victimes, des délais de prescription, « cadeau offert par l’État aux violeurs et autres agresseurs sexuels d’enfant », des ressources psychiques nécessaires à la révolte, de son histoire, de ce récit où elle doit employer des pseudonymes, prescription…

Le frère et le « climat de terreur entre lui et moi », l’éducation des mâles, le retournement de culpabilité, « il avait réussi à faire en sorte que je me perçoive moi-même comme une petite chose, vicieuse, sale et coupable », pipi au lit, viols, redoublement en classe, dépendance affective envers la mère, bouc-émissaire à l’école, racisme, pornographie tolérée pour le petit mâle, les « femmes-choses interchangeables et destinées à la consommation » et la sensation « de ne pas être tout à fait vivante »…

La nudité imposée, la prostitution présentée comme « une profession à part entière », des discours sur une certaine sexualité, « J’avais l’impression de n’être qu’un bout de viande exhibée et transpercée de toute part »…

Les adultes, être en sécurité dans ses rêves éveillés, la lecture, l’émerveillement, « garder espoir », les grands-parents, le sentiment de culpabilité, les souvenirs de viols qui « remontaient à la surface »…

Le dire tout haut, comme des mots échappés, la culpabilité, les réactions de la mère, la minimisation des faits…

Boulimie, anorexie, les progrès scolaires, la découverte des libertaires, une rencontre, le retour du passé, les psy, la lecture de Simone de Beauvoir « Le deuxième sexe », voyage, le père, la prise de conscience « je n’étais pas la responsable-coupable de l’inceste – que ce que m’avait fait subir Esteban a un nom : viol ».

L’indignité et l’indécence de la mère, « elle n’était pas simplement responsable mais coupable, au même titre que son fils ». La loi du silence brisée.

« Ce n’est pas le pardon qui libère.

Il est mortifère, dégradant et non pas apaisant de se voiler la face en niant la réalité et de vouloir « dédramatiser » un acte qui est bien pire que déshumanisant.

Le viol est un acte chosifiant qui pérennise un système de domination ultra-violent avec ou sans tarification et servitude volontaire.

Ce qui libère, c’est affronter la réalité en la regardant bien en face, de détruire la loi du silence, de ne pas taire la gravité du viol qui est une torture physique et mentale »

Dans sa postface, « Viol, inceste et anarchisme », Mélusine Vertelune critique des problématiques occultées chez des « libertaires » (il est possible d’élargir le propos à de multiples groupes politiques), le refus de faire appel à la « justice bourgeoise ». L’auteure souligne que « les violeurs sont des agents actifs et volontaires d’un système d’oppression », il est possible d’élargir le propos aux prostitueurs. « Le viol n’est pas un « passage à l’acte », il est le fruit d’une décision conçue en toute lucidité ».

L’auteure revient sur les discours masculinistes, les oppressions, les violences machistes. Il faut y opposer « une lutte politique sans compromis ni ambiguïté ». L’inceste est un pilier du patriarcat.

« Qui se voit imposer une pénétration en est « réduite » au genre féminin pour les hommes et les garçons ou rappelEe à ce même genre en ce qui concerne les femmes et les filles. Celui qui pénètre un être comme s’il pénétrait un jouet, un instrument, un produit de consommation, affirme avec cette pénétration sa supériorité de genre ».

« La peur et la honte doivent changer de camp et ce n’est pas en étant bienveillants avec les oppresseurs que l’on met un terme à l’oppression ».

Jeanne Cordelier et Mélusine Vertelune : Ni silence ni pardon. L’inceste : un viol institué

M éditeur, Mont-Royal (Québec) 2014, 109 pages

Didier Epsztajn

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3 réponses à “A l’instant même, mon enfance a fondu comme neige au soleil

  1. Bonjour,
    J’ai répondu à deux interviews à propos de notre livre et de notre combat.
    – La première pour le magasine l’émiliE avec l’association Viol-Secours :
    http://www.lemilie.org/index.php/ici/619-viol-ni-silence-ni-pardon
    – la seconde est en ligne sur le site ci-dessous :
    http://clas.olympe.in/spip.php?article153
    – Un deuxième poème qui fait suite à « Enfance violée » a été également publié sur le site Sisyphe.org :
    http://sisyphe.org/spip.php?article4809
    Salutations féministes,
    Mélusine Vertelune.

  2. Je vous remercie pour cette note de lecture. Plus récemment, j’ai écrit un petit texte intitulé « Enfance violée » qui est en ligne sur les sites de Sisyphe et du CLAS :
    http://sisyphe.org/article.php3?id_article=4766
    http://clas.olympe.in/spip.php?article126

  3. Pour celles et ceux qui chercheraient à se procurer le livre « Ni silence ni pardon. L’inceste : un viol institué », sachez qu’il est disponible à la Librairie du Québec à Paris. http://www.librairieduquebec.fr/livres/ni-silence-pardon-9782923986906.html

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