Marre de parler aux hommes

J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes.

Je sais que je ne suis pas censée dire ça. Je sais qu’en bonne petite féministe de la troisième vague, je suis censée vous expliquer gentiment à quel point j’aime et j’estime les hommes. Je suis censée faire état du mari avec qui je vis depuis cinq ans, de mon fils, de tous mes amis et parents de sexe masculin, et les exhiber fièrement comme une sorte de médaille du mérite, comme preuve que je ne hais pas les hommes. Je suis censée montrer patte blanche et vous prouver à quel point je suis inoffensive et gentille. Surtout, je suis censée vous caresser dans le sens du poil, vous les hommes, cajoler vos egos, vous dire à quel point vous êtes importants dans le combat pour l’égalité. C’est la bonne manière de s’y prendre, enfin c’est ce qu’on m’a dit. À en croire ma mère, c’est avec du miel qu’on attrape le plus de mouches…

Mais quand même. J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes.

J’en ai marre d’expliquer aux hommes que le mouvement féministe leur bénéficiera, comme aux femmes. J’en ai marre de tenter de leur vendre l’égalité des sexes comme si j’étais une sorte de concessionnaire auto tentant de leur fourguer une jolie nouvelle bagnole, avec un max d’options. J’en ai marre de sourire en tentant d’ignorer un lot de micro-agressions irréfléchies, marre de toujours fournir des preuves, marre d’être interrogée sur Chaque. Foutu. Détail. J’en ai marre d’avoir à prouver que ces micro-agressions existent, à prouver l’injustice de ces demandes de preuves et de ces questions qu’on me renvoie toujours. Dans un mouvement qui est censé promouvoir et autonomiser les femmes, pourquoi ai-je l’impression de devoir passer autant de temps à anticiper comment ma façon de parler et d’agir sera reçue par des hommes?

J’en ai marre des hommes qui s’insèrent dans les espaces féministes pour y prétendre qu’on leur fait de la peine. J’en ai marre des hommes qui parviennent toujours à tout ramener à eux. J’en ai marre des hommes comme celui qui a récemment été confronté par le réseau Facebook d’une amie pour avoir traité le féminisme de « con », puis qui a tenté de faire la leçon à ces femmes pour avoir réagi de façon « trop hostile ». J’en ai marre des hommes qui mecspliquent que je comprends mal le féminisme et la culture du viol, comme si ce n’étaient pas des sujets que j’ai étudiés à fond. J’en ai marre des hommes qui prétendent être des alliés féministes, puis qui abusent de cette position à leur propre avantage. Bordel, j’ai déjà ras le bol à l’idée que, tôt ou tard dans ce texte, je vais devoir dire que oui, je reconnais que tous-les-hommes-ne-sont-pas-comme-ça. Je vais devoir mentionner que certains hommes sont de bons alliés. Et toutes ces choses sont vraies ! Et vous, tous les bons alliés, méritez des cookies ! Mais honnêtement, ce que j’en ai marre d’offrir ces cookies à des gens pour s’être simplement comportés décemment.

J’ai participé aujourd’hui à une table ronde au sujet de la culture du viol et, même si l’expérience a été dans l’ensemble passionnante, je me suis sentie totalement découragée par le nombre de panelistes qui ont multiplié les efforts pour convaincre les hommes présents que la culture du viol leur nuisait à eux aussi. On ne cessait de ramener le cliché « La culture du viol n’est pas un problème de femmes, c’est un problème collectif », et même si je comprends l’intérêt de présenter les choses ainsi, la logique de cette approche me donnait envie de gerber. Parce que ce que l’on est réellement en train de dire, c’est que si l’on voit la culture du viol comme un problème de femmes, alors elle perdra de l’importance aux yeux des hommes.

Les hommes devraient avoir à cœur la culture du viol non dans la mesure où elle peut leur nuire mais parce qu’elle nuit à tout le monde! Les hommes devraient avoir à cœur la sécurité des femmes, un point c’est tout, sans qu’il y ait besoin que ce souci soit centré sur eux d’une manière ou d’une autre. Tout le monde devrait se soucier du bien-être de tout le monde – c’est ce que les gens bien sont censés faire.

Est-il vraiment si difficile d’être préoccupé de quelque chose qui ne vous nuit peut-être pas directement?…

Je trouve que plus je m’engage dans le militantisme, plus les hommes semblent penser que mon temps leur appartient. Il semble exister chez eux cette illusion que si j’assume un rôle d’éducatrice au sujet du féminisme, du genre et des droits des femmes (oui, je le fais et c’est un rôle qui me plaît, en général), alors je devrais, pour une raison ou une autre, dégager du temps dans mon agenda surchargé pour expliquer aux hommes les concepts féministes de base. Si je ne le fais pas, on m’accuse de toutes sortes de choses – de ne pas suffisamment étayer mes propos par des faits (bien que ces faits soient facilement accessibles à ceux qui les réclament), de ne pas me soucier suffisamment de « convertir » les hommes qui risquent d’être réceptifs (même s’ils pourraient très bien se convertir eux-mêmes s’ils le voulaient vraiment) et de ne pas être assez forte ou intelligente pour me prêter à n’importe quelle discussion (même si nous savons tous les deux qu’elle n’ira nulle part). Je me suis longtemps épuiser à répéter patiemment mes arguments, à orienter ces hommes vers des ressources, à ne jamais tourner le dos à une discussion qu’elle qu’en soit l’importance. Mais je ne m’inflige plus ça aujourd’hui. C’est mon espace ici, et c’est moi qui décide ce qui s’y passe. Si je n’ai pas envie de réagir à un commentaire, alors je ne le fais pas. Si je n’ai pas envie de débattre avec quelqu’un, alors je l’ignore. Oui, je suis ici pour informer et expliquer, mais rien ne m’oblige à faire quelque chose que je n’ai pas envie de faire. Ce n’est pas mon boulot. Si vous avez envie d’en apprendre plus, c’est votre boulot.

Je fais maintenant appel à tous les lecteurs de ces lignes qui se considèrent comme des alliés pour leur demander de monter au créneau et de joindre le geste à la parole. Lorsqu’une femme est aux prises avec un mecsplicateur, soyez celui qui intervient et confronte cet homme. Lorsque vous voyez un groupe d’hommes échanger des blagues misogynes, soyez celui qui les envoie paître. Lorsqu’un type réclame des « preuves », n’attendez pas qu’une femme les lui fournisse – soyez celui qui le guide vers des ressources. Montrez-nous quel bon allié vous êtes en montant vous-même en première ligne et, si vous le faites, ne vous retournez pas immédiatement pour nous réclamer des louanges.

J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes, mais les choses n’ont pas à demeurer comme ça. Le fardeau de ce débat n’a pas à incomber aux femmes, nous n’avons pas à porter cette cause à nous seules. Alors s’il vous plaît, hommes qui lisez ceci : au lieu de votre réflexe habituel devant ce genre de texte – lever les yeux au ciel en disant « Super… une autre féministe qui chie sur les hommes » –, je vous demande plutôt de vous impliquer et de faire de votre mieux pour améliorer les choses. Je ne vais pas vous prendre par la main et tenter de vous expliquer en quoi cela rendra le monde meilleur, je vous crois tous assez intelligents pour comprendre cela vous-mêmes.

 

pf-mansplain

Cette image Creative Commons est apparue quand j’ai interrogé Google pour le mot « mansplain » (mecspliquer). AJOUT : Il s’agit apparemment de Milan Greer, un type qui parlait aux chats dans les années 50 : il était apparemment assez radical et féministe, alors je me demande pourquoi quelqu’un l’a désigné comme un mecsplicateur. PREUVE QUE L’ON APPREND QUELQUE CHOSE DE NOUVEAU À CHAQUE JOUR, HEIN?

 

par Anne Theriault, dans le blog « The Belle Jar »

http://bellejar.ca/2014/03/15/tired-of-talking-to-men/

Traduction : Mathieu Adoutte, Manuel Cascales, Martin Dufresne et Yeun Lagadeuc-Ygouf, avec l’accord de l’auteure.

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9 réponses à “Marre de parler aux hommes

  1. Je suis de ceux qui pensent que, particulièrement depuis l’épisode des #moiaussi, l’heure est effectivement venue, pour ceux qui ont compris le fond de la question, de parler aux autres hommes. Pour cette bonne raison que pour ceux qui n’ont pas encore compris, ce que disent les féministes leur entre par une oreille (parfois) et leur sort par l’autre (toujours). Seuls des hommes possédant aux yeux de ces derniers un indiscutable « statut d’homme » (whatever that means!) sont en mesure d’exercer un impact sur leur esprit (quand ils en ont un, cela va de soi). J’essaie déjà de faire ma part dans des forums appropriés (blogues sportifs, par exemple).

    De leur côté, malheureusement, les féministes vont devoir poursuivre des discussions sérieuses avec l’ensemble des membres de leur propre sexe, et ce, sur trois fronts :
    a) avec toutes celles qui ne partagent pas leurs vues d’emblée ; des points de vue divergents comme celui représenté par Catherine Deneuve et ses co-signataires ne prévalent pas seulement chez « quelques bourgeoises déconnectées »..!

    b) du côté de celles qui, depuis qu’elles ont commencé à défendre leurs droits, en sont venues à répandre l’idée que de pouvoir choisir son « genre » à la carte ouvre la porte du bonheur. Les seuls qui ont raison de s’en réjouir sont les compagnies pharmaceutiques (qui ne demandent pas mieux que de les obliger en leur faisant payer toute une gamme de cochonneries chimiques censées les aider) et quelques chirurgiens en mal de coups de scalpels.

    c) du côté de cette idée (a priori généreuse, mais en réalité très pernicieuse) de fusionner le combat féministe avec les autres formes de combat sociaux (contre le capitalisme, le racisme, etc.). Pareille fusion ne peut mener qu’à UN SEUL résultat : DILUER les revendications en faveur des droits des femmes et les SUBORDONNER aux autres jugées plus « prioritaires » (on se doute par qui).

    Désolé, Anne Thériault, mais vous avez encore beaucoup de pain sur la planche. Inutile de vous égosiller du côté des hommes obtus, cependant, vous avez mieux à faire ailleurs.

  2. Concrètement je ne vois pas ce que le féminisme peut apporter à un homme et ça ne m’intéresse pas trop pour être honnête. Ceci dit il faudrait un peu arrêté de rêver, les droits ne s’obtiennent pas en les demandant gentiment, il faut se battre pour les obtenir, et ce n’est pas les gens qui ne sont pas directement concernés (hommes soit disant feministes) qui vont faire le boulot à votre place, pas plus que le pouvoir en place… C’est comme ça depuis la nuit des temps : louis 16 ne s’est pas guillotiné lui-même, pas plus que les anglais ne l’ont guillotiné pour nous… ce ne sont pas les patrons qui ont offert aux salariés des congés payés, etc… Vous voulez qu’on vous considère ? Qu’on voit les femmes comme fortes et indépendantes ? Agissez sans nous demander de l’aide, gagnez ce combat toutes seules comme des grandes et vous en aurez tout le mérite ! Vous êtes plus de 50% de la population mondiale j’estime que c’est suffisant pour gagner ce combat. Je ne me considère pas comme féministe, je le suis peut être beaucoup plus que certains qui croient que vous ne pouvez pas vous en sortir sans eux.

  3. un gars paumé sur le web

    Bah tu as raison. Point.

  4. Le féminisme au masculin, je sens que ça va être extrêmement dur ! la couche est épaisse et ancienne, donc il faudra continuer à compter sur nous-mêmes. Même les messieurs pleins de bonne volonté ont la prétention de penser qu’ils savent eux ce qui est bon ou pas pour les femmes et surtout que celle qui est à côté d’eux. Dans la société, ils sont les meilleurs pourquoi ne le seraient ils pas dans le féminisme?
    Ils vont nous faire la leçon de féminisme, ils vont sans tarder nous inventer comme vous dites un féminisme au masculin qui sera supérieur à l’autre, celui des archéos féministes qui luttent depuis des siècles contre une phallocratie solidement enracinée même si par moment elle prend un tour qui se veut compatissant. Quand un homme se montre féministe il faut beaucoup le féliciter pour le garder dans notre camp.
    Quand les hommes accepteront-ils que le féminisme c’est leur liberté et pas seulement celle des femmes.?
    L’article d’Anne est bienfaisant !

  5. Bonjour les filles,
    Bien d’accord avec vous, je suis souvent choquée de la présence d’hommes dans des réunions Femmes
    C’est déjà pas simple de se retrouver en nous alors STOP, laissez nous tranquille
    Nous n’avons pas besoin d’eux pour nous parler, nous découvrir
    Je trouve ça incroyable quand un homme dit qu’il est féministe. Je ne m’imagine pas entendre une femme dire quelle est masculiste

    Je vous embrasse Marie 57 ans

    • Oh, je suis un peu triste de cette façon de voir, même si je la comprends. Je fais partie des hommes qui se considèrent féministes, parce qu’en réalité je suis égalitariste, mais la balance du pouvoir penchant tant du côté des hommes, il faut agir sur la libération des femmes pour arriver à l’égalité.

      Il me semble important de comprendre qu’il est toujours difficile d’appréhender pleinement la vie d’autrui. Un homme ne faisant pas la même expérience de la vie que les femmes, il doit décortiquer, déconstruire son analyse et la reconstruire du point de vue des femmes. Pour ce faire, même avec la plus grande des ouvertures d’esprit, il faut l’information, il faut voir des femmes nous dire comment elles vivent dans le monde. On ne peut pas partir d’un raisonnement dans l’absolu.

      En somme ce sont les hommes qui ont besoin des femmes pour comprendre les femmes. La présence des hommes peut être superflue (elle peut aussi être utile, car la confrontation des points de vue l’est toujours, si les points de vue sont de bonne foi).

    • OH que oui, tout a fait en accord avec vous !! Nous avons besoin de nous re-trouver ensemble, non pas pour parler « chiffon » comme certains veulent bien dire !! Nous aussi pouvons, et, désirons refaire le monde. Vous etes bien heureux messieurs de vous trouver « souvent » entre mec. Et bien nous aussi «  » et sans les gamins… aussi !!

  6. Je suis d’accord avec Anne et je rajoute que nos efforts pour convaincre les mâles ou les amadouer nous épuisent inutilement : ce ne sont jamais les colonisateurs qui décolonisent les colonisés. De plus, cela nous amène chaque fois à leur redonner le pouvoir d’habilitation.
    Notre boulot de féministes ce n’est pas de convaincre les hommes du bien fondé de notre lutte, c’est prioritairement de construire avec les femmes les moyens de notre décolonisation. La difficulté c’est que nous vivons au quotidien des relations affectives avec les mâles de notre famille, de notre entourage, sans parler des relations amoureuses.. et que ce sont pour nous des relations précieuses. Cette difficulté là mérite une clarification et une réflexion stratégique approfondie pour désaliéner les rapports d’interdépendance.
    C’est le travail que je mène dans le Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle.
    J’aimerais beaucoup en discuter avec d’autres féministes
    Nicole Roelens
    Ps : je prépare la sortie du tome 4 : lutte des femmes et reconversions de la violence colonisatrice Un travail de fond sur l’économie de la violence sexiste.

  7. Merci ! Pour moi qui n’arrive pas à poser des limites aux mansplainers ‘féministes’, et qui me crois toujours obligée de rappeler que le féminisme est profitable aux hommes parce que si ce n’est qu’aux femmes ce n’est pas acceptable, ce texte fait du bien ! Non seulement on cherche à inventer un féminisme au masculin parce que les personnes concernées ne sont pas assez motivées pour le faire, mais en plus on recoit des critiques sur la qualité du service ? Il y a comme un problème…

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