L’obligation de subir nous donne le droit de savoir, pour agir contre les crimes industriels

thebaud-mony-science-asservieDans son avant-propos, Annie Thébaud-Mony parle d’Henri Pérezat, physico-chimiste et toxicologue, son compagnon de vie et de lutte. Elle et lui ont considéré « que nos recherches scientifiques devaient pouvoir servir de support à l’action contre les atteintes à la santé dans l’activité de travail, dans un contexte environnemental dominé par les risques industriels ». Elle et lui ont « toujours refusé de dissocier notre démarche de chercheurs de l’ancrage dans une coopération avec ceux – individus ou collectifs – que nous pouvons considérer comme des sentinelles de santé ». Il s’agit dans ce domaine de « construire des contre-pouvoirs face à la mise en danger sur les lieux de travail ». Cette dimension de contre-pouvoir me semble essentielle.

En introduction, l’auteure souligne deux objectifs du livre :

  • « Le premier objectif de ce livre est d’analyser comment les scientifiques, dans leur majorité, ont été amenés à s’inscrire dans un processus de confiscation et de corruption de la science au service des intérêts privés des grands groupes industriels et de leurs actionnaires, avec la complicité active de l’Etat ».

  • « Le second objectif est de montrer comment une recherche fondée sur d’autres valeurs et visant d’autres finalités que celles d’un développement industriel et financier répondant aux exigences de l’enrichissement de quelques-uns conduit à engager des démarches scientifiques alternatives qui mettent en synergie des savoirs complémentaires : ceux d’« experts-citoyens » et de « citoyens-experts ». »

L’auteure parle aussi de restitution du devenir-devenu de courants scientifiques dominants, de solidarité active, d’histoire des connaissances et des falsifications, de pouvoirs et de contre-pouvoirs, d’une autre conception de la pratique scientifique.

Dans une première partie « Risques industriels et recherche en santé publique », Annie Thébaud-Mony insiste sur la « stratégie du doute » déployée par les firmes industrielles et des scientifiques, sur « l’instrumentalisation de l’épidémiologie dans la construction de l’invisibilité des victimes des risques industriels ». Elle parle, entre autres, des partis pris de la recherche, des inégalités sociales face au cancer, de la mise hors sujet du travail et des origines professionnelles des maladies, de confusion entre « rigueur » scientifique et approche quantitative et/ou mathématique, de domination de « l’idéologie comportementale » et de renvoi à des causalités individuelles, de science asservie. Elle montre le caractère dépourvu de sens de la notion de « risque acceptable ».

Dans cette partie, l’auteure traite aussi des effets toxiques du plomb, de l’amiante, de la construction méthodique du doute sur la toxicité des produits, du concept de « valeur limite d’exposition (VLE) », de la non prise en compte de l’expérience du « travail exposé », de cancers, de la nécessaire « production continue de connaissances des liens entre les pathologies observées et les facteurs de risque en cause », des victimes invisibilisées… Elle poursuit sur le nucléaire, en revenant sur le « projet Manhattan », les victimes des bombes et des retombés radioactives des essais nucléaires, de « l’indifférence affichée des responsables pour les conséquences sanitaires », du masquage des réalités derrière le secret défense, des expérimentations humaines, de l’omerta et des chercheurs et chercheuses « non-aligné-e-s »… Elle souligne la non validité du postulat « d’une dose seuil ».

Un chapitre est consacré aux périls chimiques. Annie Thébaud-Mony y analyse, entre autres, les biocides, les atteintes à la vie, la chimie et l’agro-alimentaire, « la croissance indéfinie des substances chimiques et… de l’ignorance toxique », les effets génétiques transgénérationnels, la contamination in utero, les phénomènes de résistance biologique, la fantasmagorique dose « inoffensive »…

J’ai particulièrement été intéressé par le dernier chapitre : « La « mort statistique » ou l’incertitude reconduite ». L’auteure y discute de causalité réduite à des bases statistiques, revient sur le paradigme du doute, présente une double histoire du cancer. « Cette double histoire aux variations infinies rend impossible, au moment où se manifestent les signes cliniques du cancer chez une personne singulière, la reconstitution biologique précise de ce qui s’est passé dans les cellules de cette personne au cours des trois ou quatre décennies précédentes ». Elle analyse les connaissances uniquement basées sur la mortalité, les méthodologies statistiques, les « excès de cas de cancer » en écho avec la fameuse « dose tolérable »… Le doute doublé par le doute statistique pour restreindre les recherches… sans oublier les entraves construites par les industriels aux actions des institutions, aux chercheurs et chercheuses non asservi-e-s. « Les mathématiques complexes utilisées pour cette production de l’incertitude donnent à la démarche l’apparence de la rigueur, de l’objectivité, pour tout dire de la science. Surtout, elles rendent quasi impossibles l’échange et la discussion entre, d’une part, les travailleurs et citoyens, victimes d’empoisonnement par ces toxiques, et, d’autre part, les scientifiques qui jonglent avec les chiffres, abstraits et anonymes, de milliers de cas de cancer. La « mort statistique » fait écran à la connaissance des catastrophes sanitaires engendrées par les risques industriels ».

Dans la seconde partie de l’ouvrage, « Contre-pouvoirs scientifiques et luttes citoyennes contre le doute et l’invisibilité », Annie Thébaud-Mony parle de contextualisation, d’épidémiologie « qui ne reconnaît que peu ou pas la relation entre travail et cancer », de mécanismes de contamination, de l’inhalation, de formes oxydantes, de processus d’action des molécules, des inégalités de santé, de santé publique, des accidents chez les sous-traitants permettant à certaines grandes entreprises, comme EDF, d’afficher un taux d’accidents sans rapport avec la réalité…

Elle poursuit sur les relations entre précarisation sociale et santé, insiste particulièrement sur l’histoire du combat contre l’amiante, l’invisibilisation des victimes,. Elle interroge les expert-e-s et leur fameux doute… Elle souligne aussi l’effacement des traces, comme dans le secteur minier, les logiques assurantielles des politiques de « réparations » des maladies professionnelles.

Il faut comme l’auteure nommer les choses, il s’agit bien de crimes industriels

Le chapitre sur la négation « scientifique » des conséquences sanitaires du risque nucléaire est solidement argumenté. L’auteure insiste sur la réduction à un seul type d’exposition, sur le masque du « secret-défense », sur les productions des chercheurs et chercheuses dissident-e-s, sur la protection à organiser contre « la mort nucléaire » pour notre génération comme pour les suivantes.

Annie Thébaud-Mony montre bien le rôle de la sous-traitance dans les travaux de maintenance des centrales nucléaires, de la sous-traitance en cascade, et l’impossibilité organisée de recensement des salarié-e-s travaillant dans ce secteur. Elle interroge : jusque quand les soit-disant « expert-e-s » vont-elles/ils rester prisonnier-e-s du mythe de l’atome sans danger, de leur enfermement dans un rôle mortifère.

Elle parle aussi des risques chimiques, du droit de tuer que se sont octroyé les industriels du secteurs.

L’auteure termine sur le refus du « hors-sol » et donc la nécessaire prise en compte des relations travail-cancers, car les maladies professionnelles, sont des maladies éliminables. Elle souligne des expériences concrètes de co-constructions de connaissances.

En conclusion, Annie Thébaud-Mony revient sur le mépris des « expert-e-s » engagé-e-s dans la justification « scientifique » de l’industrie, sur les politiques de privatisation de la recherche publique, sur le droit des victimes à obtenir justice et réparations… Le titre de cette note est extrait de la dernière phrase de cette conclusion.

La parole scientifique n’est jamais située dans un espace objectif auto-référentiel et désincarné. Les arguments « scientifiques » ne sauraient être hors de l’histoire, des rapports sociaux, de la politique comme choix démocratique…

De ce point de vue, il est plus que temps, que les industriels, les actionnaires et les scientifiques soient redevables devant la justice des conséquences, sur la vie d’autrui, de leurs actes. Car il s’agit ici de pratiques mortifères, d’empoissonnements, de meurtres plus ou moins lents…

En complément possible :

Fabrice Nicolino : Un empoisonnement universel. Comment les produits chimiques ont envahi la planète, LLL Les liens qui libèrent 2014, combien-de-maux-combien-dannees-de-vie-en-bonne-sante-perdues-combien-de-mort-e-s-combien-de-silence/

Hélène Adam et Louis-Marie Barnier : La santé n’a pas de prix. Voyage au cœur des Comités Hygiène Sécurité et Conditions de Travail, Editions Syllepse 2013, retrouver-les-chemins-de-la-remise-en-cause-de-la-societe-entiere/

Notes de la Fondation Copernic, coordonné par Louis-Marie Barnier : Travailler tue en toute impunité…, Editions Syllepse 2009, La délinquance patronale doit être sanctionnée 

Annie Thébaud-Mony : La science asservie

Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs

La Découverte, Paris 2014, 310 pages, 21 euros

Didier Epsztajn

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Lire aussi entretien du 11 mai 2015 sur Bastamag : Risques toxiques : comment les cancers des ouvriers sont occultés par les industriels

http://www.bastamag.net/Risques-industriels-On-veut-faire-disparaitre-ceux-qui-ont-ete-contamines

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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