Ruptures et continuité dans l’ordre social et colonial

couv_c« Ce tome quatre de la série Midi rouge s’organise en trois parties. La première dresse un état des lieux des Bouches-du-Rhône, pendant l’été 1944, après l’écrasement des maquis de juin 1944, analyse les rapports de forces entre occupants, vichystes, collaborationnistes et résistants, tente de faire le point sur le déroulement du débarquement et des combats de la Libération. La deuxième s’intéresse à la mise en place des nouveaux pouvoirs, à leur action jusqu’au début de l’année 1945, ainsi qu’aux mouvements de Résistance, partis et syndicats, créés ou reconstitués, et leurs organes de presse. Le jeu des organisations ouvrières et des rapports sociaux donne une clé pour comprendre ces quatre mois. Le rappel de Raymond Aubrac, en janvier 1945, ouvre une nouvelle période. Le retour à un fonctionnement démocratique républicain, étudié dans la troisième partie, attribue désormais la première place aux élections et aux organisations politiques. Les bilans de l’épuration, de la démographie, de la vie économique, sociale et culturelle du département permettent, ensuite, de mettre en évidence les ruptures et les continuités qui caractérisent ces trois années, à Marseille et dans sa proche région ».

Le débarquement en Méditerranée est un peu oublié. Et pour cause. Les « plages » étaient plus « rouges », les luttes sociales moins « consensuelles ». Entre contes et légendes et réelles politiques menées par les directions des organisations majoritaires du mouvement ouvriers, Robert Mencherini analyse les zones d’ombres et de lumières.

De ce riche ouvrage, je choisis de ne mettre l’accent que sur certains points.

L’auteur explique que « la notion d’insurrection nationale a permis d’intégrer dans le processus libérateur la Résistance intérieure ». C’est une reconnaissance pour celles/ceux nommé-e-s hier encore des terroristes, une reconnaissance de leur force sociale.

J’ai notamment été intéressé par le chapitre sur « La mise en place des nouveaux pouvoirs », l’expression d’une volonté profonde de transformation sociale traduite par l’emploi fréquent du mot « révolution », le rôle des Comités départementaux de Libération (CDL) puis leur marginalisation au profit de « l’ordre républicain » dans la représentation des populations.

Robert Mencherini détaille, entre autres, les moyens de ravitaillement, la relance de la production, les internements, l’épuration, le maintien de l’ordre… Il consacre un chapitre à la presse, aux courants politiques, aux organisations syndicales, aux organisations de Résistance de jeunes et de femmes…

Un autre chapitre traite du patronat, de la confiscation des biens des « traitres », de la réquisition des entreprises, de la question de la gestion ouvrière des entreprises, « En France, c’est la première fois, que se pose, avec autant de force, la question de la gestion ouvrière des entreprises. Le pays n’a pas connu l’expérience de l’Italie des années 20. La seule occupation des entreprises au moment du Front populaire est apparue comme une violation du droit de propriété, vivement dénoncée à droite ». L’auteur analyse les revendications et actions syndicales, la politique du PCF (« la direction du Parti communiste n’a pas la volonté d’organiser le pouvoir résistant en concurrent du GPRF » ou « Mais si le PCF essaie de s’assurer des positions de pouvoir à la fois dans les organes et associations issus de la Résistance et au sein de nouvelles institutions républicaines, sa stratégie, définie en grande partie en fonction des intérêts de l’URSS, n’est pas celle d’une prise de pouvoir », le PCF développe une « stratégie légaliste et d’union nationale »), l’absence de campagne « en faveur de l’extension des comités de gestion », le processus de normalisation…

Elections, projet de constitution, guerres coloniales, mobilisations des Indochinois, le PCF entre dénonciation de la guerre coloniale et participation gouvernementale, l’abstention (non le vote contre) le budget militaire, massacres à Madagascar, « bataille pour la production »… « Le retour aux normes républicaines se fait au détriment des pouvoirs et institutions issus de la clandestinité et de la Libération ». Ni l’ordre social ni l’ordre colonial ne sont globalement contestés par les partis majoritaires…

L’auteur examine plus particulièrement les réalités de l’épuration dans les Bouches-du-Rhône. Contrairement aux mythes développés par certains, il n’y a pas eu de « bain de sang », mais une épuration limitée. L’auteur parle aussi des femmes tondues, cette indignité, « ce phénomène d’ampleur, mais occulté ».

En conclusion, Robert Mencherini souligne la rapidité avec laquelle le système électoral prend une place majeure après quatre ans de « régime autoritaire » et il revient sur la politique du PCF…

Liberté retrouvée, nouveaux droits sociaux et démocratiques « dont l’héritage est, aujourd’hui encore, très loin d’être négligeable », mais aussi arrêt « dans l’ordre républicain » des potentialités, des remises en cause plus profonde de l’ordre capitaliste, des aspirations autogestionnaires et émancipatrices. Tout n’était peut-être pas possible, mais ce possible à été dénié et combattu… : soutien aux luttes des peuples colonisés pour leurs indépendances contre l’Etat français à Madagascar, au Vietnam ou en Algérie ; extension du contrôle sur les entreprises et appropriation sociale ; refus de la priorité à la production dans l’ordre d’exploitation maintenu… « Midi rouge, ombres et lumières ».

Du même auteur :

Robert Mencherini : Vichy en Provence, Midi rouge, ombres et lumières 2

Une histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône de 1930 à 1950, Editions Syllepse 2009, chirurgie-lourde-et-non-simple-pansement-pages-dune-revolution-nationale-francaise/

Robert Mencherini : La libération et les années tricolores (1944-1947). Midi rouge, ombres et lumières 4

Une histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône de 1930 à 1950

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_65_iprod_606-la-liberation-et-les-annees-tricolores-1944-1947-.html#, Paris 2014, 446 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

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