Toute conception émancipatrice de l’hégémonie se doit d’être beaucoup plus inclusive que celle de l’hégémonie capitaliste

arton239Comme l’écrivent Maxime Combes et Nicolas Haeringer, dans leur préface, il est nécessaire d’approfondir « la critique du développement pour sortir de la crise ». Ils ajoutent que cette critique « n’est pas un luxe de nantis ».

« Les auteur-e-s,intellectuel-le-s et militant-e-s, se sont fixé pour objectif d’interroger les fondements idéologiques du « développement », une notion entendue comme le vecteur central de la modernité occidentale, dont la prétention à générer le bonheur et l’horizon de mise en oeuvre seraient universels et sans limite ». Mais la critique du réel existant ne saurait suffire, il faut aussi « dresser les contours de ce que seraient des « alternatives au développement ». ».

En Amérique du Sud, des expériences, des débats sont encours. S’il faut les étudier, les discuter, les notions élaborées, (comme le « buen vivir », la « Terre-Mère », les « droits de la nature »), dans des contextes politiques et historiques spécifiques, ne peuvent être importés « sans aucune distance critique ».

Les préfaciers parlent de l’idéologie du progrès, d’imaginaire d’émancipation lié au développement, d’empreinte écologique des activités humaines, de critiques du développement favorisant/reconduisant l’accumulation et la valorisation du capital, d’extractivisme, de re-primarisation des économies, de déplacement des frontières territoriales du capital, des rôles de l’Etat…

Ils soulèvent la question des « vecteurs et acteurs de la transformation sociale et écologique » et parlent de « tournant éco-territorial des luttes », de décolonisation, d’occultation « des expériences, des connaissances et des pratiques alternatives ». Je reste plus dubitatif sur les formules de décolonisation ou de déconstruction de nos imaginaires.

Quoiqu’il en soit, nous pouvons nous nourrir « de la situation et des expériences sud-américaines ».

Contexte historique et politique, mobilisations… « C’est en partant des contradictions internes aux gouvernements progressistes en place en Amérique du Sud que les auteur-e-s de ce livre nous invitent à nous emparer de la puissante critique du développement qu’ils dressent dans les pages qui suivent ».

Dans son prologue « Crise de civilisation et défis pour les gauches », Miriam Lang revient sur certains aspects de la crise globale qui touche le monde, l’imaginaire collectif dominant. Elle insiste particulièrement sur la Bolivie, l’Equateur et le Venezuela, sur les mouvements paysans, les femmes, les quartiers d’indigènes « qui sont parvenus à aller au-delà de leurs revendications sectorielles pour ébaucher de nouvelles propositions pour le pays »

Dans les trois pays cités des « Assemblées constituantes ont représenté le moment le plus démocratique, participatif et bouillonnant de ces processus de transformation », des changements encours marquent « une rupture importante avec l’ère néolibérale ».L’auteure souligne quelques contradictions, espaces de conflits qui seront détaillés dans autres textes de l’ouvrage.

Elle présente le « Groupe permanent de travail sur les alternatives au développement » : « L’objectif est de coordonner la production de plusieurs disciplines académiques et courants de pensée – écologiste, féministe, économiste anticapitaliste, socialiste, indigène et subalterne occidental – qui remettent en question le concept même de développement et cherchent à construire des alternatives au modèle actuel hégémonique de développement ».

Je ne discuterai pas ici du vocabulaire choisi, en particulier du terme développement que l’auteure rattache à « un outillage technocratique, quantitativiste et économiciste ». Pour exacte qu’en soit la description et les dégâts décrits, elle masque cependant à la fois le système de production et d’exploitation hégémonique, le capitalisme et les intérêts des classes dominantes.

Miriam Lang parle aussi des pratiques alternatives : « projets de vie, réseaux agroécologiques de production et de commercialisation, réseaux de troc, formes alternatives d’organisation et de revendications de quartier dans les villes, etc. ». Elle souligne les contradictions des politiques déployées, ce qu’elle nomme « le paradoxe latino-américain » et qui seront analysées dans d’autres articles de l’ouvrage.

Je n’aborde que certains thèmes traités.

Les auteur-e-s font une critique étendue de la notion du « progrès », du « développement », de la « croissance », de la consommation de masse, en regard de la finitude des ressources matérielles, des dégâts causés à notre environnement. Elles et ils insistent sur l’extractivisme, la dépendance aux matières premières, l’insertion subordonnée dans la mondialisation, sans oublier les dimensions plus générales comme l’anthropocentrisme. Ces critiques pourraient être étendues aux rapports sociaux d’exploitation et de domination.

La conception hégémonique, linéaire et économiste, du progrès et/ou du développement, écarte, aujourd’hui comme hier, des alternatives réelles, d’autres formes d’agencements sociaux, rapports à l’environnement et rapports entre les êtres humains… Mais il n’y a pas d’un (mauvais) coté la modernité et de l’autre des (bonnes) pratiques qui plongeraient dans un passé ancestral. L’une et les autres sont inscrites dans l’histoire, dans des rapports sociaux et dans leurs contradictions. Une chose est de respecter, voire de valoriser certaines dimensions des organisations choisies/construites par des « communautés », de leur reconnaître le droit à l’autodétermination, d’en souligner les apports comme alternatives à l’ordre/désordre du monde, autre chose est de leur attribuer des vertus trans-historiques ou « naturelles ».

L’approche féministe présentée par Marguarita Aguinaga, Miriam Lang, Dunia Mokrani et Alejandra Santillana est plus qu’intéressante, malgré la notion d’« essentialisme stratégique » qui me semble inadéquate ou l’accent mis sur la place des discours.

Les auteures reviennent sur les années 70, la non inclusion des femmes dans « les politiques de développement », l’oubli de leur travail « tant au sein du foyer qu’au-dehors, a toujours contribué à la pérennité de ces sociétés », leurs doubles journées de travail, l’absence de prise en compte de « la subordination de genre », la division travail productif (pour les hommes) et travail reproductif (assigné aux femmes). Comme l’expliquent les auteures, cette division est au fondement de l’oppression des femmes.

Avec les politiques de « retrait de l’Etat », les « femmes ont dû prendre en charge les politiques sociales abandonnées par l’Etat néolibéral ». Les auteures parlent de la Deuxième Conférence mondiale des femmes à Nairobi, des féministes socialistes, des féministes « postcoloniaux », de la nécessité d’historiciser le genre, de la place de « l’hétérosexualité reproductive »…

Elles insistent particulièrement sur « l’association dévalorisante qu’établit le patriarcat entre les femmes et la nature », présentent des positions éco-féministes, « l’importance des biens communs, de la solidarité entre communautés et des prises de décision communautaires soucieuses de l’intérêt collectif »

Marguarita Aguinaga, Miriam Lang, Dunia Mokrani et Alejandra Santillana critiquent les mythes des sciences économiques hégémoniques, dont l’homo economicus asexué et le rôle central du marché, insistent sur « le travail non rémunéré réalisé dans le cadre du foyer, qui entretient la force de travail des personnes de ce foyer », travail souvent non pris en compte dans les analyses se référant au marxisme (voir sur ce sujet, Danielle Kergoat : Se battre disent-elles…, La dispute, legenredumonde 2012, travailleuse-nest-pas-le-feminin-de-travailleur/)

Plus discutable me semble, la mise au centre de stratégies politiques du « travail des soins » ou la survalorisation de « l’économie du care ». Ces éléments devraient être eux-mêmes historicisés, contextualisés, afin d’en comprendre la construction, les contradictions… Quoiqu’il en soit, les auteures mettent en avant « la réduction drastique du temps de travail à quatre heures par jour » pour un autre usage du temps…

Les auteures parlent aussi des politiques des gouvernements progressistes et souvent néo-développementistes d’Amérique latine, des « féminismes andins, populaires et communautaires », des Etats pluri-nationaux, d’un nouveau type d’universalité, des relations patriarcales de pouvoir au sein de la famille, des droits des femmes « en tant que femmes au sein de la justice indigène originaire »…

Dans son article, Alberto Acosta analyse l’extractivisme sous ses formes anciennes et actuelles. Il en souligne les « pathologies », dont la spécialisation dans l’exportation de biens primaires, l’hétérogénéité structurelle des appareils productifs, les distorsions économiques sectorielles, les dettes surdimensionnées, la concentrations des revenus et de la richesse, la « dénationalisation » des économies, le peu d’emplois générés, les problèmes socio-environnementaux et leurs coûts cachés, les relations sociales clientélistes…

Il souligne aussi que la critique portée sur le contrôle des ressources naturelles ne saurait suffire en absence d’interrogations sur l’extraction elle-même.

Alberto Acosta insiste sur la renforcement de l’Etat policier, les problèmes liés à la surabondance relative des ressources financières, aux dépenses et investissements, à la monopolisation des décisions, aux conflits de répartition… en l’absence de « participation citoyenne large et durable »

Il oppose au « développement sénile », des politiques de « buen vivir », la subordination des objectifs économiques au respect de la dignité humaine et à l’amélioration de la qualité de vie des personnes et des communautés (qui ne sauraient être des systèmes naturels, contrairement à ce qu’écrit l’auteur)…

Les autres auteur-e- abordent les changements actuels en Amérique latine, les rôles de l’Etat et des politiques publiques, les continuité avec les modèles énergétiques fondés sur les hydrocarbures, les insertions dans la mondialisation, la re-primarisation des économies, les processus démocratiques, l’absence de « propositions de transition politiquement viables à court terme », le concept hégémonie, les horizons de l’Etat pluri-national, l’accès effectif à la terre, le droit à l’autonomie et à la libre détermination…

Sont également traités, les savoirs de contre-expertise, les luttes eco-territoriales, le « bien vivre », sumak kawsay, suma qamańa, le pétrole du parc national Yasuni…

De nombreux points me semblent discutables, valorisation acritique de certaines pratiques dont le care, relativisation des rapports sociaux de classe et de sexe (et donc de l’exploitation et des dominations), essentialisation de la famille ou de la nature, absence de propositions « institutionnelles » pour rendre inclusive la démocratie, sous-estimation des contradictions restant présentes dans tous les « montages » démocratiques. On pourra aussi discuter des notions de peuple originaire, de nation ou de culture peu historicisées, des contradictions de leurs rapports à leur environnement…

Je regrette aussi que la notion d’appropriation sociale ne figure pas dans les analyses. Appropriation sociale et non étatique comme l’expriment trop souvent des pans entiers de la gauche. Sur la notion d’appropriation sociale et sa place dans les écrits de Karl Marx, voir par exemple Karl Marx /Friedrich Engels : Propriété et expropriations. Des coopératives à l’autogestion généralisée, Textes présentés par Pierre Cours-Salies et Pierre Zarka, Editions Syllepse 2013, remettre-en-cause-le-sacro-saint-principe-de-la-propriete-patronale/. Nous sommes ici loin des lectures économistes… ou de la réduction du marxisme à l’idéologie occidentale du progrès…

Un ouvrage qui donne à réfléchir. Des débats et de riches expériences à intégrer pour construire une nouvelle hégémonie, nécessairement inclusive et majoritaire, pour l’émancipation. Et comme l’écrit Miriam Lang, à la fin de son prologue, « un des défis les plus importants dont débat le Groupe permanent de travail, et qui sera abordé dans de futures publications, est de savoir comment construire le vivre bien dans les espaces urbains, qui constituent l’habitat de la majorité de la population et sont en même temps le bastion du mode de vie hégémonique ». Lieux d’habitation et modes de vie, certes, mais aussi lieux de travail et de « production » pour la majorité de la population mondiale.

En complément possible :

Alberto Acosta : Le buen vivir – Pour imaginer d’autres mondes : construire-collectivement-une-autre-facon-de-vivre/

Alternatives Sud : Industries minières – Extraire à tout prix ? : crises-sociale-et-energetique-generees-par-le-modele-extractiviste/

Miriam Lang et Dunia Mokrani (dir.) : Au-delà du développement

Critiques et alternatives latino-américaines

Editions Amsterdam, Paris 2014, 267 pages, 21 euros

Didier Epsztajn

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