Si l’utopie eut son lot d’écorché-e-s, elle fut la sève de chemins de traverse heureux

27246100611320LJulie Pagis commence son introduction par une interrogation : « Pourquoi réfléchit-on si rarement à ce qui fait tenir l’ordre social ? ». L’auteure parle de ces rares moments où l’ordre établi vacille, le temps ordinaire devient comme suspendu, ce qui semble habituellement accepté est remis en cause… Le sentiment de faire l’histoire remplace celui d’en être le jouet.

En tant qu’auteure, Julie Pagis n’oublie pas se situer (puissent toutes et tous les auteur-e-s en faire autant !). J’ajoute que ce temps, comme une vague non encore épuisée m’a personnellement atteint et a transformé les possibles biographiques.

Je ne ferais pas ici la critique de certains concepts sociologiques, me semble-t-il, trop étirés, ni d’un certain jargon ou de la réduction en catégories gommant le plus souvent les contradictions, les tensions. Il convient, en lecteur/lectrice profane d’accepter de lire, ce qui ressemble plus à une thèse universitaire allégée qu’un livre. Pour rendre justice à l’auteure, le souffle du refus, de rupture, de bifurcation, les couleurs des libérations et de l’espérance, présents dans les récits des hommes et les femmes enquête-e-s, colorient chaleureusement l’ensemble de l’ouvrage.

L’auteure nous propose d’aller au delà de bien des représentations de mai 68, de réinscrire des existences, d’hommes et de femmes, dans une histoire, dans un présent transformant les possibles et de jeter justement un oeil sur les futurs réellement advenus…

« Deux questions principales sous-tendent la réflexion menée dans le cadre de cet ouvrage : celle des rencontres entre trajectoires individuelles et événement politique, celle des incidences de la participation aux événements de Mai-juin 68 sur deux générations familiales » Et comme elle l’indiquera dans sa conclusion, il convient de garder à l’esprit que « l’événement ne fait pas les acteurs comme ils le font ».

Julie Pagis présente son enquête, ses enquêté-e-s, « des soixante-huitards caractérisés par des stratégies éducatives singulières », l’articulation entre statistiques et récits de vie…

Sommaire :

  • Chapitre 1 : Les racines de l’engagement en mai 68

  • Chapitre 2 : Faire l’événement – Registres et effets socialisateurs de la participation

  • Chapitre 3 : Les empreintes sur le long terme de mai 68

  • Chapitre 4 : Travailler à ne pas reproduire l’ordre social

  • Chapitre 5 : Changer sa vie pour changer la vie ? – La politisation de la sphère privée

  • Chapitre 6 : Des micro-unités de génération 68

  • Chapitre 7 : Un effet ricochet sur la deuxième génération ?

  • Conclusion : L’événement, cadre de resocialisation politique

Les analyses de Julie Pagis permettent de comprendre les facteurs qui favorisèrent les ruptures, les heurts dans les « trajectoires », le peu de sens de la notion de « génération unique », les effets socialisateurs du « contact » ou de la participation, les rencontres « improbables » et les émotions qu’elles suscitent, les effets de ces rencontres et/ou de ces émotions…

Pratiques et interactions. « Seule l’articulation de ces deux dimensions permet de comprendre à la fois comment les acteurs font l’événement et comment celui-ci agit sur eux en retour. Autrement dit, les soixante-huitards ne font pas exception : ils ne sont ni de simples produits, ni de simples acteurs de leur histoire, ils sont agis en agissant »

Leçon, peut-être banale, mais au temps des pseudo « identités » et de leur fantasmatique « fixité » ou « nature », il est bon de souligner les effets (re)constructeurs (« tout devient – provisoirement – possible ») de l’action collective et individuelle sur les hommes et les femmes. De souligner aussi, les indispensables auto-organisation, activité collective, auto-détermination…

L’auteure parle aussi des empreintes, non réductibles aux effets du présent vécu, « on ne peut comprendre ce que produit le militantisme sans analyser conjointement ce dont il est le produit »…

Julie Pagis a raison de souligner que ces « micro-unités », ces morceaux de génération, ne sont pas assimilables à « une génération unanimement opportuniste ». Les pages sur les galères, les prix payés, les difficiles « reclassements », les coûts de prise de risques et de mise « en marge », sont particulièrement intéressantes.

Je souligne particulièrement les chapitres « Travailler à ne pas reproduire l’ordre social » et « Changer sa vie pour changer la vie ? La politisation de la sphère privée ». L’auteure parle des effets genrés des « changements ». J’indique, une fois de plus, que la catégorie « classe moyenne » ne me semble pas adéquate.

Elle poursuit sur les effets dans/sur la génération suivante, en n’insistant pas assez, me semble-t-il, sur les changements de contexte, dont la difficulté à entrer dans des emplois stables à contrat à durée déterminée ou plus généralement les problématiques d’autonomie possible… Construire des relations plus égalitaires, favoriser l’autonomie, encourager les possibles… tout cela n’a certes pas changé le monde, mais a bien participé à la modification de certaines relations inter-personnelles.

Un livre plus qu’utile en nos temps de dénégation violente des « apports » 68. Il y eu les pavés, la plus grande grève générale de l’histoire en France, la (ré)activation des contestations de l’ensemble des rapports sociaux… Il y eu aussi de multiples pavés dans les existences, l’impact de certaines ondes se poursuit…

Le titre de cette note est inspiré d’une phrase de l’auteure.

En complément possible, l’ouvrage cité par Julie Pagis :

Doug McAdam : Freedom Summer. Luttes pour les droits civiques Mississippi 1964, contre-la-negation-du-passe-militant-dans-la-construction-de-lhistoire/

Voir aussi un extrait sur le site de ContreTemps :

http://www.contretemps.eu/lectures/à-lire-extrait-mai-68-pavé-dans-leur-histoire-julie-pagis

Julie Pagis : Mai 68, un pavé dans leur histoire

SciencesPo. Les Presses, Paris 2014, 340 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

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