L’Histoire comme phénomène

Avec l’aimable autorisation de la préfacière

Geneviève Fraisse : préface pour Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche (1993), éditions Téraèdre, 2015.

9782360850600rHistoire

On comprend les historiens. Un livre affronte un événement du passé, la tonte des femmes à la Libération, fin de la Seconde Guerre mondiale; une réflexion s’adosse à la réalité des faits, c’est indéniable; mais il n’y a, dans cet ouvrage, ni reconstitution, ni récit; plutôt une foultitude d’analyses, et, par là-même aucune interprétation décisive. A la suite de quoi, les historiens ont, dans un double mouvement, entendu la critique, celle qui leur dit brutalement qu’une pièce du tableau est manquante (qui a analysé le moment de la tonte des femmes au début des années 1990 ?) et salué la richesse de la compilation des textes sur et autour de ce phénomène.

Compilation, bien évidemment, n’est pas le bon mot. Car c’est le philosophe qui, par l’accumulation des références historiques et des incidences textuelles, institue ce moment historique, vraiment « moche » en « phénomène » Un phénomène, à distinguer d’un « événement », est un fait sensible, une expérience multiforme qui se donne à voir. Et « moche » dit à la fois la laideur et le mal. Ainsi, si cet ouvrage n’est pas un livre tel que les historiens peuvent l’estampiller, on reconnaîtra qu’une telle richesse d’informations est un matériau pour l’analyse et la réflexion, matériau ni aléatoire, ni hasardeux. L’érudition est trop grande pour que cet éclairage sur un « angle mort » de la Libération de la France soit soupçonné d’exagération. L’organisation thématique du propos ne néglige d’ailleurs aucune source. Disons qu’elles ne sont pas organisées, ces sources, selon les critères de scientificité de la discipline historienne.

En phénoménologue, l’auteur, le philosophe Alain Brossat, accumule les « regards », dans sa première partie, avant de prendre le temps d’interpeller à nouveau les savants, pour égrener, enfin, dans sa dernière partie, les interprétations. L’adresse aux historiens, qui fut aussi une apostrophe insistante, était comme un signe intellectuel avant-coureur. Ce livre fut publié en amont des travaux d’aujourd’hui, et notamment de la thèse de Fabrice Virgili. Cette thèse organise les hypothèses autour d’un axe, celui de la « France virile », dans un contexte historiographique précis qui n’est plus seulement le décor d’un phénomène théâtralisé. Alors que dire de la réédition de cet ouvrage, deux décennies après sa première publication ? C’est un document de ce qui était encore les « lendemains » de la guerre, difficile exercice de mémoire et d’histoire. Et justement, comme document, il est un espace toujours ouvert sur le processus où histoire et philosophie se croisent.

Car, comment a-t-on pu manquer à ce point de travaux sur les « femmes tondues » de la Libération, événement spectaculaire des derniers instants de la Seconde Guerre mondiale ? Comment cet épisode violent et douloureux de l’histoire française est-il longtemps resté à l’état d’image, une célèbre photo de Robert Capa d’une part, un parallèle provoquant avec Hiroshima chez Marguerite Duras d’autre part ? Le photographe et la scénariste sont des artistes du récit historique, non pas des savants… Ne pas l’oublier. L’image est, par définition, isolée, signifiante, et en même temps dé-contextualisée ; emblématique photo De Capa, ou problématique raccourci littéraire de Duras. Pourquoi la curiosité des historiens a-t-elle fait défaut ? Pourquoi ont-ils banalement accepté que les « femmes tondues » soient des images, dans les livres et les films, les romans et les biographies ? Évocations nombreuses, nous apprend la lecture de ce livre.

Si présentes dans l’imaginaire, mais si absentes de l’historiographie ; telle était la situation, singulière, au début des années 90. Décalage temporel compréhensible au regard d’une histoire récente, même pas 50 ans, ou indice d’une difficulté plus grande ? Telle est la question que cette étude élabore en énumérant les symptômes, celui du refus de savoir des Français, celui de la censure académique des savants. Mais plus encore peut-être, et c’est pourquoi la détermination de ce livre résonne si fort: comment s’écrit désormais l’histoire des femmes, celle du sexe pris dans l’histoire de tous, et des violences qui s’y attachent loin du contrôle de la morale ou de la raison ?

Nous nous arrêterons sur le mot proposé par l’auteur, le mot de « phénomène ». Il signifie d’abord un événement répété plusieurs fois sans que ces répétitions soient le fait d’une institution déterminée, d’une volonté officielle. Un phénomène, c’est donc une confluence de moments et de faits qui se ressemblent. Ensuite, un phénomène est ce qui se donne à voir, ce qui se manifeste sous la lumière vive des regards multiples et croisés, une réalité dont il faut dessiner ou redessiner les contours tant le fait s’impose et réclame qu’on le comprenne. Alors, un phénomène est toujours facteur d’étrangeté, voire de secret, part de l’invisible dans le visible, visible d’une profondeur inépuisable. Enfin, désigner un phénomène, c’est une façon de comprendre l’Histoire, d’appréhender la difficulté de l’écrire, et du coup, d’en révéler les supports épistémologiques. A commencer, je le souligne encore, par la sexualité et le sexe féminin: comment cela fait-il histoire ?

Un livre de philosophe s’autorise de mettre ensemble des matériaux disparates, des articles de presse avec des témoignages autodidactes, des morceaux de romans avec des commentaires d’experts. La démarche foucaldienne a d’abord valu comme méthode, méthode qui consiste à faire de la philosophie avec n’importe quel texte, à construire une problématique, ici celle du non traitement des « femmes tondues » par les historiens, à rendre légitime une question en écho à une énigme, la violence « carnavalesque » d’un peuple. Au côté de la méthode foucaldienne, on perçoit vite l’influence de la phénoménologie, de la pensée sécularisée du XXème siècle qui sait qu’un phénomène ne cache pas une essence, une substance de vérité, et qui comprend par là-même que ce phénomène peut livrer le visible tout en découvrant l’invisible. En mettant le projecteur sur le phénomène de la tonte, on perçoit des faits et des apparences ; on recueille des bribes de récit qui semblent sans intentionnalité. Ces figures de la tonte pourraient faire la lumière sur un tableau d’ensemble ; mais lequel ? Car de tableau, il n’y a pas. Ce manque de reconstitution historique pourrait, par sa négative, être stimulant. Toutes les pistes interprétatives sont requises. Étudier un phénomène n’implique aucune extériorité de la conscience réflexive, ne délivre aucune signification. Il s’agit plutôt d’une « méditation sur la connaissance », résume Jean-François Lyotard dans son précis de phénoménologie.

Historiens et non historiens considèrent toujours avec circonspection la vérité en histoire. Et la tonte des femmes en 1944 met sur la place publique ce qui n’est pas censé appartenir au politique. Faut-il alors rappeler que le privé est politique, que le privé est historique ?

Herméneutique

Il est temps d’en venir au phénomène lui-même, la tonte, et de confronter le flou du discours avec le statut de cet objet d’histoire. La tonte n’est pas un tabou mais un angle mort, nous a dit l’auteur. C’est moins le silence de l’après que l’énigme du passage à l’acte qui nécessite l’interprétation. Et si le silence coexiste avec une « mémoire proliférante » c’est parce que le témoin qui raconte est omniprésent. L’étude du phénomène s’alimente autant des scènes, vues, revues, photographiées, racontées, que des témoins ou écrivains qui en font le récit. Les images des femmes tondues semblent inséparables des regards portés sur elles. Témoins ou commentateurs veulent partager leurs émotions disparates, de la compassion à la froideur. Rappel, à nouveau de Robert Capa et de Marguerite Duras… Le sujet qui relate est toujours impliqué par la scène qu’il décrit ou commente. Car cette scène fut instaurée pour être vue et racontée. Ainsi est précisément le phénomène, entre l’événement et sa théâtralité, l’acteur et le spectateur. Voir ou être vu ?

Un phénomène est une manifestation visible. Aussi, on peut être aveuglé par un phénomène. La tonte montre une histoire dissimulée, brusquement jetée dans la lumière. La « collaboration horizontale » (peut-être comme toute collaboration) est dénoncée par le passage du dedans au dehors, mise dans l’espace public de ce qui avait lieu dedans, dans l’espace privé. Réalité aveuglante de l’intime. De même, la tension entre le visible et l’invisible est imagée par l’attribut du corps humain, le poil. Les poils qui cachent, poils en extériorité, les poils qui repoussent.. Les enlever ne blesse pas le corps, mais l’esprit; c’est « réparable », on le sait. La « tonte » est un geste qui touche au concret du corps (une torture), et à l’abstrait du châtiment (une peine de prison). Les poils, cheveux, repousseront et le phénomène se sera évanoui ? On sait que non; l’apparence est trompeuse.

Un décor, une mise en scène, une lumière; quel texte peut y délivrer du sens ? Viennent les mots pour dire ce passage du dedans au dehors.

Les mots du carnaval : le « carnaval » semble à l’auteur le terme le plus approprié pour désigner un instant de l’histoire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, un défilé dans la rue, défilé où la transformation du corps (cranes tondus) et la sexualité exhibée par le désordre des vêtements indiquent un passage à la limité autorisé, assumé. Alors, après, on peut compléter par le « jeu », la « fête », voire le « mime », toute terminologie qui indique une exceptionnalité, une parenthèse dans une temporalité ordinaire.

Les mots de la catharsis: une souffrance à exorciser à travers une cérémonie, une pratique ritualisée pour évacuer l’insupportable de la guerre. La purification d’une société ne peut relever des tribunaux, car elle se résume dans un tabou, le sexe. Si ces femmes peuvent être un bouc émissaire, porteuses de plus que leur faute, c’est parce que cette faute est confuse : amoureuse d’un allemand, forcée par un allemand, prostituée assumée ou pragmatique ; qui le sait ? La catharsis comme conséquence du carnaval ? Après l’instant extraordinaire, le processus de transformation ; retour vers le nouveau.

Les mots de la faute : s’il y a « collaboration horizontale », c’est parce que la population française joue un rôle dans la guerre. Pas soldats sans doute mais acteurs et actrices de la guerre. Alors si la femme compromise est une « putain de la nation », si donc elle est coupable, c’est qu’elle est responsable, politiquement et historiquement parlant. Tout historien aujourd’hui met en parallèle cette faute collective des femmes pendant la guerre, coucher avec l’ennemi, et le statut qu’il est grand temps de leur reconnaître, celui de citoyenne (obtenue la même année, au printemps 44). La culpabilité des tondues va de pair avec la responsabilité d’un possible agir politique. Ce n’est pas sans conséquence pour l’écriture de l’histoire.

Les mots du politique : la perspective est large, entre la « fraternisation » avec l’ennemi qui signe la traîtrise d’une personne et la « condition humaine » qui s’y exprime ; entre la condamnation pour faute morale et son châtiment dans l’espace public ; entre la putain rejetée par la victoire et la citoyenne consacrée par le droit de vote. Pourquoi cette « fraternisation », mot du masculin, du frère, sépare le peuple français en deux sexes ? Et comment ne pas voir du politique dans la partition sociale des putains : la grande artiste parisienne ne sera pas tondue, quand personne n’hésite pour la campagnarde ou la provinciale, de classes sociales secondaires. Or, si la femme artiste est épargnée, c’est parce qu’elle s’inscrit dans la tradition de l’influence et de l’espionnage féminins ; loin de la modernité d’une sexualité « de masse ».

Horizontalité/verticalité

Les mots s’inscrivent, s’énoncent dans un décor. L’auteur et le lecteur hésitent entre deux représentations de ce décor, l’histoire de la longue durée (le phénomène est repérable comme dans une histoire des mentalités) et l’histoire politique d’un peuple scandée par l’événement. Entre riche décor et multiplicité des significations, il y a des sujets, pris dans l’Histoire. L’image de l’horizontalité du sexe traître fait face à celle de la verticalité lors de l’exhibition du châtiment; et nous dit la difficulté à qualifier la position de ces sujets. Coupables, victimes..et sujets responsables de l’Histoire. En matière de réflexion sur « femmes, sexe, genre », il faut encore démontrer et prouver de quoi on parle. Il me semble que ce livre permet d’aborder cet enjeu sans hésitation.

Pour cela, on quittera la perspective principale, celle qui croise l’histoire de la longue durée avec l’instant carnavalesque ; on laissera la symbolique de la cérémonie et la réalité de la masse qui fait peuple ; on comprendra tout l’imaginaire du charivari et les inversions, ou plutôt l’inversion qu’elle ritualise. Et on s’arrêtera sur une des pistes évoquée, celle de l’histoire des femmes, histoire, Alain Brossat y insiste, prise entre le signe (faire signe) et le sujet (l’actrice). Entre les putains de la nation et les Sabines mythologiques, on rencontre alors nécessairement les sorcières. Car la sorcière, on le sait depuis longtemps, est une réminiscence historique chronique. Type même du bouc émissaire, elle appartient à la réalité du passé comme à l’imaginaire du présent. Surtout, elle a une singularité, celle de ne pas avoir de représentant dans l’Histoire. Aucune descendance n’est là pour revendiquer sa place d’actrice, pour demander des comptes à l’Histoire. Elle est un Autre qui participe à la mécanique du temps des peuples sans obtenir de reconnaissance propre. Pourtant, elle est à la fois un signe, porteur d’images et de significations, et un sujet, une femme réelle de l’Histoire. La thèse de Silvia Federici, Caliban et la sorcière (2004, trad. française 2014) montre à quoi ont « servi » les sorcières dans la transition du féodalisme au capitalisme. Comme un pion essentiel à une rupture économique et politique.

Sans comparaison aucune, on remarquera que les tondues de la Seconde Guerre mondiale, elles aussi, n’ont aucune « représentante » aucun porte parole. Qu’est-ce donc que l’histoire de ces femmes, d’une histoire qui s’intègre si mal dans la grande Histoire ?

L’enjeu, dans son évidence, est qu’il s’agit de sexe et de sexualité, et pas seulement de la catégorie « femmes » dans l’histoire. Lorsque paraît le livre d’Alain Brossat aux débuts des années 1990, le viol en temps de guerre est quasiment absent de l’historiographie. C’est encore l’image du « dommage collatéral » qui prévaut. Mais l’actualité d’alors, guerre en Bosnie, génocide au Rwanda, cette actualité exige de poser la question du viol comme « arme » de guerre, comme un phénomène axial et non périphérique. Depuis, on fait retour sur les guerres du XXème siècle : le viol des femmes à Berlin à l’arrivée des Russes, ou la reconnaissance des « femmes de réconfort » utilisées par l’armée japonaise, obligent à faire face, c’est-à-dire à faire état du sexe comme production d’histoire.

On soulignera d’ailleurs, à ce propos, l’hommage rendu par l’auteur, à une chercheuse, Marie-France Brive, pionnière de l’histoire des femmes, qui n’hésita pas, dès les années 80, à poser la mauvaise question, celle de la tonte à la Libération, dans les enceintes académiques. Je dis hommage car la référence se répète, indiquant une figure de l’intellectuelle intempestive, marquée sans nul doute par un féminisme souvent perçu alors, par les savants, comme déplacé.

Pour finir, on retiendra deux questions posées par ce « phénomène » historique de la tonte : quelle place, entre l’événement historique et la structure sociale, donner à la sexuation du monde comme facteur historique ? Quelle élaboration épistémologique nouvelle peut naître de cette problématique ? Nombre de penseurs traitent encore cette sexuation du monde comme une contingence, un épiphénomène au regard du sérieux historique. Cependant, à la simple échelle du phénomène des « femmes tondues » on comprend qu’il faut réfléchir à son impact dans notre modernité ; réfléchir aux frontières supposées par les pensées de l’époque contemporaine : amour ou prostitution, vie privée ou vie publique, pouvoir des hommes et dépendance des femmes, autonomie de l’individu ou appartenance familiale.

Ainsi, un phénomène, en résistant à l’analyse historique, offre plusieurs pistes de lecture. On insistera, pour finir, sur celle de la causalité en histoire. Loin d’être un simple affect ou un expédient convenu, les femmes jouent un rôle efficient. Malgré elles, elles sont toujours, à la fois, une monnaie d’échange et un lieu de l’échange politique. Aussi, on clame qu’elles sont des sujets. Oui. L’Histoire sait qu’elles sont des actrices. Reste à en donner toute la portée, épistémologique et politique.

Geneviève Fraisse,

https://cnrs.academia.edu/genevieveFraisse

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