Introduction du livre d’Andrés Ruggeri : « Occuper, résister, produire » Autogestion ouvrière et entreprises récupérées en Argentine

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

occuper2Douze ans après

En avril 2002, dans le quartier de Pompeya, à l’image de ce qui advint dans beaucoup d’autres usines et entreprises de la ville de Buenos Aires, un conflit social avait provoqué l’irruption de huit véhicules d’assaut de la police, à l’extérieur de l’atelier graphique Gaglianone. Les huit ouvriers restés à l’intérieur étaient déterminés à défendre leur usine et les machines. À leurs côtés, on dénombrait des dizaines de voisins, de membres d’assemblées de quartier, de militants et de membres d’autres entreprises récupérées, venus soutenir les travailleurs de ce qui deviendrait par la suite, la Coopérative Chilavert Artes Gráficas (Chilavert arts graphiques), une des entreprises récupérées les plus emblématiques d’Argentine.

Chilavert fut occupée durant huit mois. La détérioration de l’entreprise sous l’ancienne direction patronale avait été constante depuis plusieurs années auparavant. Petit à petit, les conditions de travail s’étaient dégradées, l’investissement et la maintenance de la machinerie cessèrent et les arriérés de salaires s’accumulaient, tout comme le paiement par bons1, les licenciements et la précarisation permanente des conditions de travail. Sur les trente travailleurs qu’employait Gaglianone quelques années auparavant, les huit derniers qui résistaient à une issue tragique durent mener une lutte difficile et rude avant que la législature de la ville de Buenos Aires ne leur octroie l’expropriation temporaire de l’entreprise, le 17 octobre 2002. Ils avaient déjà relancé la production grâce à la solidarité de quelques clients et de voisins. Le premier livre imprimé sous la gestion des travailleurs, intitulé Que sont les assemblées populaires ?, put sortir de l’usine en déjouant la surveillance policière permanente qui avait pour mission, par décision judiciaire, d’empêcher l’entrée et la sortie de matériels de l’imprimerie. Grâce à l’ouverture d’une brèche dans le mur d’un voisin, les livres purent être extirpés de l’atelier sans éveiller de soupçons, et cet épisode est venu nourrir ainsi l’histoire épique de Chilavert.

Durant ces jours critiques, les occupations d’entreprises se succédaient, marquées par de nombreux épisodes conflictuels et admirables. Ce sont ces moments qui, en toute logique, sont restés gravés dans la mémoire populaire et qui parvinrent à obtenir une couverture médiatique, y compris dans la presse internationale. Des documentaires comme The Take de Naomi Klein et Avi Lewis, ont rendu célèbre la lutte des travailleurs des entreprises récupérées dans le monde entier, grâce à la fascination qu’engendraient les événements survenus dans un pays traversé par les mobilisations et les réactions populaires en réponse à une situation insoutenable et qui démontraient au reste de la planète les conséquences prévisibles d’un capitalisme néolibéral effréné.

Cependant, si l’on devait relater la manière dont se déroule le processus de récupération d’entreprises par les travailleurs, le récit ne serait pas complet si l’on s’en tenait à cette unique scène qui met en évidence le point le plus critique du conflit. Il faudrait ainsi inclure le processus antérieur, long et quotidien, de précarisation constante des conditions de travail, la souffrance des ouvriers, résignés à devoir accepter cette situation devant la perspective d’être jetés à la rue sans possibilités de trouver un autre emploi, ou face aux manoeuvres frauduleuses de nombreux entrepreneurs et malgré les efforts honnêtes d’autres (moins nombreux) qui ne purent pas sauver leur entreprise sous l’effet des conditions macroéconomiques prédominantes.

Ensuite, ce récit devrait également retracer le moment du dénouement, lorsque les employés qui travaillaient jusque là dans l’entreprise, arrivèrent un jour devant la porte de l’usine et la trouvèrent fermée, la plupart du temps avec son contenu pillé et transporté vers d’autres hangars où l’entrepreneur, responsable du pillage2, essayait de reconstruire une autre usine similaire, en se défaisant des anciens travailleurs sans payer d’indemnisation, sans s’acquitter des dettes ou des crédits, et en employant d’autres ouvriers, eux-mêmes désespérément en quête d’un travail, à des salaires substantiellement inférieurs à ceux des travailleurs antérieurs. Souvent, comme à Chilavert, les travailleurs parvenaient à rester à l’intérieur de l’usine et l’occupaient pour défendre leurs postes de travail menacés, ou pour veiller sur les machines afin qu’elles ne disparaissent pas et que le pillage ne soit pas ainsi achevé. Ils résistaient aux tentatives d’expulsion, parfois mises en oeuvre par des décisions de justice ou du fait de la complicité entre la police et l’ancienne direction patronale, voire même organisées dans d’autres cas, de manière totalement illégale, par le recours à des briseurs de grève payés par les escrocs. Dans quelques cas regrettables, le syndicat organisait lui même la tentative d’expulsion et de dissolution du collectif de travailleurs, sur la base d’un arrangement avec les propriétaires3. Dans d’autres cas, les travailleurs ont organisé « el aguante » (la résistance) depuis l’extérieur, en campant à la porte de l’usine, en protégeant les biens de l’entreprise contre leurs propres propriétaires, donnant ainsi lieu à une situation paradoxale : le travail qui tente d’empêcher que le capital ne se vole lui même.

Ce récit devrait ensuite se poursuivre par le travail et les efforts quotidiens des années suivantes. Un travail moins impressionnant, moins héroïque en apparence et qui n’attire pas les caméras de télévision, mais qui démontre pourtant que ces usines, abandonnées au motif qu’elles étaient soi disant non viables, pouvaient en fait continuer à fonctionner. Sans doute étaient elles non viables à l’aune des profits extraordinaires requis par la rapacité du patron pilleur, mais elles le sont largement pour garantir le travail de ceux qui les portent à bout de bras.

La visibilité acquise durant ces conflits est également tributaire de la grande solidarité sociale que les travailleurs des ERT suscitèrent alors et dont ils continuent de bénéficier. Dans une société qui avait eu pour idéal de vie le paradigme du « plein-emploi », imposé au milieu du 20e siècle par les politiques du premier péronisme4, la crise du travail qu’engendra le néolibéralisme sauvage, éleva le travail au rang de valeur rare et fit de la défense de l’emploi un objectif des plus légitimes pour la majeure partie de la population. Les travailleurs qui résistaient, physiquement et avec la volonté de travailler, à la fermeture des usines abandonnées par les patrons, suscitèrent alors un vaste consensus social. Celui ci se traduisit par une capacité de mobilisation solidaire qui démultiplia leur capacité de résistance et qui, dans la majorité des cas, parvint à éviter l’intervention voire même à repousser les instances répressives qui entendaient mettre fin aux occupations par des tentatives d’expulsion. Le slogan « Occuper, résister, produire » que reprit le tout jeune Movimiento Nacional de Empresas Recuperadas (Mouvement national des entreprises récupérées, MNER), inspiré de la consigne du Mouvement des sans terre brésilien, vint synthétiser cette phase décisive qui permit de consolider définitivement l’existence des entreprises récupérées.

Si l’on compare la situation critique dans laquelle un grand nombre d’entreprises récupérées ont débuté leur existence, en tant qu’unités économiques collectives aux mains de leurs propres travailleurs, avec la situation actuelle, on retrouve certaines constantes. Les entreprises récupérées existent parce que les travailleurs ont lutté pour conserver leurs postes de travail et créer une nouvelle forme de gestion, une nouvelle forme économique de concevoir et de conduire une entreprise. En outre, cette volonté et ce défi ont été rendus possibles grâce à l’énorme solidarité déployée par d’autres mouvements issus de la société qui, bien qu’ils ne soient pas toujours parvenus à perdurer dans le temps (pour le moins dans leur forme originelle), sont restés bien présents au travers de leurs conquêtes. L’existence des entreprises récupérées est, en partie, l’une d’entre d’elles.

Dans la réalité actuelle des ERT, plus de dix ans après, ces constantes demeurent et se voient réactualisées par de nouveaux défis. Les entreprises récupérées débordent de volonté, débordent de travail et débordent de solidarité, celle qu’elles reçoivent et celle dont elles font preuve. Les travailleurs ont largement restitué ce soutien qui leur a permis de tenir durant les moments critiques. Ceux de Chilavert en particulier, se sont solidarisés avec toutes les causes nobles des luttes populaires. Ainsi, dans leur atelier fonctionnent, sans que ne soit réclamé en contrepartie le paiement d’un loyer, de charges ou de quoique ce soit d’autre, un centre culturel, un bachillerato popular (baccalauréat populaire5) et le Centre de documentation que le programme d’extension universitaire et de recherche de l’Université de Buenos Aires (UBA), coordonné par l’auteur de ces lignes, a mis en place de concert avec la coopérative des travailleurs depuis 20046. Les ouvriers de Chilavert ne manquent pas de sens de l’effort et de créativité.

De plus et contrairement à ce que l’on pense d’habitude, les entreprises récupérées sont toujours plus nombreuses en ce début 2014. À ce stade, il ne s’agit pas seulement des « vieilles » entreprises récupérées, les pionnières, qui depuis la fin des années 1990 et, bien entendu, durant les années critiques comprises entre?2001 et?2003, ont donné forme au mouvement, mais aussi de plus récentes qui sont venues grossir les rangs lors des moments de plus grande stabilité et de croissance macroéconomique. Durant les premières années postérieures à la crise, à une fréquence modeste, elles sont apparues à la manière d’une sorte de goutte-à-goutte qui s’est accentué sans cesse jusqu’à se convertir en un petit courant qui, avec persistance, a fait croître le nombre d’entreprises et de travailleurs de l’autogestion. À l’heure actuelle, les ERT sont plus de 300, réparties sur une grande partie du territoire argentin, et tout indique une accélération de la fréquence de ces cas durant les deux dernières années. Les travailleurs semblent ainsi ne plus être des sujets passifs face aux man?œuvres des entrepreneurs, face aux menaces de fermeture, face aux démantèlements et aux fraudes, et leur réaction ainsi que leur capacité d’anticipation face au risque de se retrouver sans emploi se manifestent en général de manière plus rapide et affirmée. Le scénario typique du début de la décennie passée, où les travailleurs arrivaient devant l’usine et se retrouvaient face à la porte principale fermée avec un cadenas, avec personne pour assumer ses responsabilités, n’est plus aujourd’hui le processus le plus répandu. À présent, ce que l’on retrouve en général, c’est un conflit qui va crescendo jusqu’à en arriver à l’occupation et à la formation de la coopérative, et ce alors que les travailleurs sont ceux qui sont le plus au fait du possible dénouement d’une telle situation. Évidemment, tous les groupes ne réagissent pas de la même manière et des entreprises continuent de fermer, dans de nombreux cas, en toute impunité. Mais la vulnérabilité n’est plus une fatalité.

À cet égard, un bon exemple est celui de l’usine Acetatos Argentinos (acétates argentins), à Quilmes, qui ferma ses portes après un long processus de détérioration provoqué par l’ambition de ses derniers propriétaires, un pool d’entrepreneurs désireux de monter une grande affaire immobilière avec les terrains de l’usine, dans une zone où la construction de quartiers privatisés était en plein essor. Lorsque la décision finale du démantèlement fut prise, les travailleurs, dotés d’une représentation syndicale combative et très active, non seulement occupèrent l’usine mais avaient déjà, de plus, formé leur coopérative. Pour l’heure, le conflit n’a toujours pas trouvé d’issue ; en effet, l’enjeu étant de taille, l’enchevêtrement des intérêts immobiliers, financiers et spéculatifs, des difficultés légales, des labyrinthes inextricables de la politique de Buenos Aires et la volonté de lutte des travailleurs, maintiennent le conflit ouvert, et ce, alors que l’usine est la seule dans le pays à fabriquer ce type de produit textile et qu’elle ne manque pas de débouchés, des conditions qui sont autant d’atouts pour que la coopérative soit une réussite. Dès lors, la lutte non seulement continue mais s’intensifie.

Pourtant, d’importantes choses manquent encore aux entreprises récupérées, qu’elles soient anciennes ou nouvelles. Il leur manque du capital. Il leur manque un apport en technologie. Il leur manque également et très souvent, une spécialisation et une qualification technique. Mais ce qui leur fait principalement défaut, c’est une politique d’État qui puisse consolider cet ensemble d’expériences d’autogestion ouvrière d’une valeur inestimable, et qui puisse contribuer à créer les conditions pour que les autres aspects manquants prennent forme. Non pas que l’État, en particulier au niveau national, n’ait pas appuyé ou ne se soit préoccupé des ERT. À notre avis, ce qui manque c’est d’assumer pleinement le fait qu’il ne s’agit pas d’une forme supplémentaire de « contention sociale7 », d’auto-génération d’emploi, de formes économiques « sociales » ou destinées aux pauvres, ou de simple légalisation de situations existant de fait. Il faut que le travail autogéré soit considéré comme une forme de travail porteuse d’une plus grande qualité humaine et d’un potentiel économique en devenir, comme un point de départ et un modèle possible pour une société plus juste et plus humaine. Il faut ensuite agir en conséquence.

Dès lors dans ce livre, nous allons essayer de proposer un panorama général du phénomène complexe et du processus connu sous le nom d’entreprises récupérées par leurs travailleurs. Cette vision que nous proposons dans les pages suivantes, provient de plus de dix ans de travail de recherche, mais principalement, d’accompagnement, de soutien et d’engagement au coeur de ce processus dans le cadre de la direction d’un programme universitaire d’extension de la faculté de philosophie et de lettres de l’Université de Buenos Aires. Durant ce temps, nous avons eu l’opportunité d’apprendre des travailleuses et des travailleurs qui sont les acteurs de ce mouvement et qui nous ont éclairés sur les réussites, les inconvénients et les complexités de l’autogestion ouvrière. Nous tentons de le faire suivant une perspective qui n’idéalise pas ces expériences mais qui tâche de comprendre aussi bien la complexité que les sacrifices, les problèmes, les difficultés et même les échecs, de la construction d’unités économiques qui non seulement génèrent de l’emploi et permettent de faire vivre ceux qui les font fonctionner jour après jour, mais qui permettent également de créer des formes de gestion collective, démocratiques, justes et par dessus tout, dénuées d’exploitation. Des choses qui, comme le comprendra aisément le lecteur, ne sont nullement faciles.

Andrés Ruggeri : « Occuper, résister, produire »

Autogestion ouvrière et entreprises récupérées en Argentine

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_631-occuper-resister-produire.html, Paris 2015, 194 pages, 15 euros

1. NdT : L’auteur se réfère aux bons monétaires ou de troc, qui avaient un cours parallèle au peso lors de la période de crise autour de 2001, et qui servaient en particulier à l’achat de denrées de première nécessité.

2. NdT : Tantôt désigné par les termes de « pillage », de « démantèlement » ou de « dépouillement » dans le texte en français, le « vaciamiento de empresas » (littéralement « vidage d’entreprise ») est une pratique frauduleuse utilisée par certains « patrons voyous », en Argentine ou ailleurs, qui consiste à vider illégalement une usine de son outil productif, avant que la faillite ou la liquidation judiciaire ne soit consommée.

3. Comme à Gatic San Martín, aujourd’hui CUC (Cooperativa Unidos por el Calzado, Coopérative unis pour la chaussure) ou dans quelques autres entreprises de transport qui n’ont pu se remonter sous la forme coopérative.

4. NdT : On parle en Argentine de « premier péronisme » pour désigner la période comprise entre la formation du mouvement péroniste et le coup d’État qui mit fin au gouvernement de Juan Domingo Perón, soit entre?1945 et?1955.

5. NdT : Les bachilleratos populares sont des écoles en marge du système classique d’enseignement public. Souvent autogérées ou créées à l’initiative de mouvements sociaux, elles permettent à des personnes, sorties du cursus traditionnel, de valider en trois ans un diplôme reconnu par l’État argentin.

6. Le programme Facultad Abierta (« Faculté ouverte ») est un programme de recherche et d’extension universitaire coordonné par l’auteur depuis 2002, dépendant de la faculté de philosophie et de lettres de l’Université de Buenos Aires (UBA), qui s’est spécialisé dans la recherche, le soutien et le conseil aux ERT. Depuis 2004, parmi d’autres actions, le programme gère le Centre de documentation des entreprises récupérées au sein des locaux de la coopérative Chilavert Artes Gráficas. C’est également dans le cadre de ce programme que sont organisées depuis 2007, les Rencontres internationales « La Economía de los Trabajadores » (« L’économie des travailleurs »).

7. NdT : « L’objet de la contention sociale est d’établir les conditions basiques de vie indispensables, qui promeuvent le développement culturel et économique du citoyen et de sa famille, et qui consolident la paix sociale et un vivre ensemble harmonieux » (cf. Projet de loi de contention sociale, Chambre des députés de la nation argentine, titre?I art. 2, 27?novembre 2003.) Si le terme est utilisé en français dans d’autres domaines (psychologie, architecture, pharmacologie…), la contention, appliquée au domaine social, renvoie donc en Argentine à l’idée d’englober une population ou un groupe, au travers de bénéfices accordés par un programme spécifique donné et destiné à éviter l’explosion sociale.

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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