Le strapontin dont je parlais, je l’ai déplié moi-même, sans attendre qu’on m’y autorise

9782355220777« Or, dans une époque aussi dure et désorientée, il me semble au contraire qu’il peut y avoir sens à repartir de nos conditions d’existence ; à repartir de ces actions – à peine des actions, en réalité – et de ces plaisirs élémentaires qui nous maintiennent en contact avec notre énergie vitale : trainer, dormir, rêvasser, lire, réfléchir, créer, jouer, jouir de sa solitude ou de la compagnie de ses proches, jouir tout court, préparer et manger des plats que l’on aime ».

Si je ne pense pas que cela soit « à l’écart d’un univers social saturé » ou que « la maison desserre l’étau », je partage l’idée de « plages de temps où on n’est plus là pour personne ».

En introduction, Mona Chollet, parle du logement, de la violence des inégalités et des rapports de domination, du temps, « Pour se laisser dériver entre ses quatre murs, il faut disposer d’une quantité généreuse de temps, cesser de compter les heures et les minutes », du travail domestique assigné aux femmes, de perpétuation du modèle de la famille nucléaire, de « rêves de maison »…

Mona Chollet nous propose un livre d’autant plus intéressant qu’il brasse de nombreuses dimensions du « chez soi » et qu’elle s’y raconte en puisant dans ses souvenirs, vies et espérances. Dans ce foisonnement nécessaire pour rendre compte des différentes facettes et contradictions de « l’espace domestique », je choisi, subjectivement de n’évoquer que certains points.

La chambre, une chambre à soi, se poser malgré « une valorisation sociale plus générale du mouvement perpétuel et de l’arrachement à soi », développer un « univers personnel »…

L’auteure parle de voyages, « Une vision étonnamment réductrice de l’esprit humain laisse donc croire que le voyage suffit à faire un voyageur », des écrivains, de recul, de lenteur, de plénitude rêveuse, de cette injonction que les « grand-e-s » lectrices et les lecteurs connaissent si bien depuis l’enfance : « Arrête de lire ! Sors, vis ! ».

Individualisme et société de consommation, « Toute une industrie nous vend de la félicité domestique jusqu’à l’écoeurement », des artefacts pour survivre, des entraves à « notre capacité d’habiter », l’antre, la cachette…

Internet, la foule dans son salon, interminable divagation interactive, être esclave des flux, une attraction irrésistible, les face-à face avec l’écran, « J’ai muté. J’ai dans la tête un tumulte infernal », se dilater, des communications en pointillés, « la trace de mes visites régulières à divers bivouacs numériques »…

Habiter, avoir de l’espace, la vulnérabilité du sommeil, avoir un toit, les patrimoines immobiliers, les expulsions, « décider de tout balancer, ce n’est pas la même chose que de devoir tout balancer », les dettes, les sans-logis, « le délire de toute puissance que peut susciter la possession du moindre placard susceptible d’être mis en location », les coups dans la rue, les héritier-e-s, les ghettos des riches, la difficulté à se loger, les tâches quotidiennes, le logement ne se réduit pas un son aspect « pratique », le small living, le graal de la propriété, « la volonté de rendre les classes populaires propriétaires à tout prix vire souvent à l’entreprise criminelle », notre interdépendance fondamentale

Le temps, « habitons-nous vraiment nos maisons, nos appartements ? », le travail domestique et l’estime de soi, toujours recommencer, « L’éléphant au milieu du couloir : le travail », le temps des horloges, le temps abstrait, le « quadrillage et la confiscation du temps », nos bulles temporelles, se poser et les verrous mentaux (« la morale de la mobilisation permanente »), nous sommes malades de l’efficacité, « Rêvasser,paresser, lire, écrire, écouter de la musique, regarder des films, jouer, dormir, faire l’amour, dessiner, converser… », le sommeil, « on est condamné soit à manquer de sommeil soit à manquer le sommeil », le temps des grèves et des paralysies de transports, la course folle et le sentiment d’immobilisme…

La patate chaude du ménage, ces tâches qui sont plus que des tâches, ce « travail long, répétitif, fatigant, salissant », faire et faire faire, « l’invisibilité à peu près totale exigée des domestiques », domesticité « cette exploitation féroce reste le sort banal de millions de femmes », les mal-nommés services à la personne, la création délibéré « des emplois de mauvaise qualité et d’une « utilité sociale médiocre » », ce travail qui ne se voit que quand il n’est pas fait, l’invention de dispositions innées, l’apprentissage d’un rapport spécifique au domestique, le souci des tâches, la gestion des relations avec les personnes employées « en oubliant que ce qui est sous-traité n’est pas son ménage à elle, mais bien celui du couple », le sexy et le viril, l’amour, la naturalisation de la famille mononucléaire…

Je ne partage pas ni les positions de l’auteure sur le revenu garanti, ni ses développements sur « la revendication d’un salaire ménager », mais elle bien raison de faire remarquer qu’« une grande partie des arguments formulés en faveur d’un salaire ménager recoupent ceux avancés pour défendre l’idée d’un revenu de base universel »…

Bonheur, famille, hypnose du bonheur familial, la construction des rêves de conformisme, vendre la famille aux femmes, travail domestique des femmes et carrière des hommes, le chantage au bien-être des enfants, les images des séries télévisées, revenir sur l’histoire de la séparation de la « sphère publique » et de la « sphère privée », l’invention du travail domestique « en tant qu’activité distincte et isolée », amour et cohabitation, « nos images du bonheur manquent d’audace et de diversité », l’habitat groupé, faire chambre à part, être âgé-e et conserver son domicile, « ne jamais se résigner à l’extinction des lampions »…

Autrement, des palais plein la tête, nouveaux habitats, choix architecturaux et urbanistiques, l’écrasement de l’espace, l’usage de l’espace, le délabrement au lieu du vieillissement, détour par le Japon, construire et se construire, ville compacte et urbain diffus, aberrations urbanistiques, aspiration à l’individualisme et idéologie libérale…

« Un jour, la sorcière derrière la fenêtre, ce sera moi »

Précédent livre de l’auteure :

Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, lomnipresence-de-modeles-inatteignables-enferme-nombre-de-femmes-dans-la-haine-delles-memes/

Mona Chollet : Chez soi

Une odyssée de l’espace domestique

Zones, Paris 2015, 328 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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Une réponse à “Le strapontin dont je parlais, je l’ai déplié moi-même, sans attendre qu’on m’y autorise

  1. Ce que vous prônez, est très sympathique, mais c’est d’ un luxe inouï pour les femmes « travailleuses » pas trop bien payées voir en dessous du SMIC.
    Je crois que les réflexions sur le temps sont un peu en dehors non du temps mais des réalités vécues par le plus grand nombre.
    En ces périodes de chômage personne n’ose même murmurer la revendication de réduction du temps de travail

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