A l’affiche en salle, cette semaine, Le Facilitateur…

(De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Samantha Ekberg – 2, avenue de l’Europe – Bry-sur-Marne – Val-de-Marne, 7 Juillet 2015)

Samantha et moi sommes aujourd’hui en visite aux Studios de Cinéma de Bry-sur-Marne  pour le compte de la rubrique Savoirs et Culture du Journal. Lors de leur construction en 1978, les Studios de Cinéma de Bry-sur-Marne étaient alors les plus grands d’Europe : 8 plateaux, un magasin d’accessoires de 5000 m² et 1500 m² de décors extérieurs. Le groupe Euro Média, propriétaire des studios depuis 2001, envisage aujourd’hui de s’en séparer, revendant les 12 hectares du site à un promoteur immobilier, destination de l’opération : logements et bureaux. À la veille de leur fermeture, rentabilité oblige aurait glissé confidentiellement la Ministre de la Culture, nous sommes allés sur place, Samantha et moi, visionner leur dernière production. Sortie en salles cette semaine, aujourd’hui mercredi : Le Facilitateur.

Vous connaissez tous, chers lecteurs, les célèbres blockbusters américains, ces films à gros budget publicitaire et aux trépidants rebondissements, destinés à produire des profits records, nous vous en citons quelques-uns : Le Canardeur, L’Alpagueur, Le Fusilleur, Le Terminateur et même L’Exterminateur. Il y en a d’autres. Et dans ce genre, le suffixe eur est loin de nous garantir l’esthétisme et le bon goût. 

Vous connaîtrez maintenant Le Facilitateur, titre préféré au dernier moment à celui, plus tarabiscoté, de Frankie le Philhellène. Pas très bon pour l’affiche, ont estimé les producteurs, restons en un titre en eurLe Facilitateur, tourné à la hâte et avec de modestes moyens, par deux jeunes metteurs en scène français, Laurent Foffrin et Arnaud Letartuffier, espoirs du cinéma et du storytelling à la française, nous immerge d’emblée dans le lourd climat de la crise de la Dette grecque.

(L’expression storytelling désigne une technique de communication fondée sur une structure narrative du discours s’apparentant au conte. Utilisé initialement en marketing, le storytelling a trouvé aujourd’hui une large place dans la communication politique.)

Dans le rôle du héros, le Facilitateur justement, Frank Rotterdam, déjà connu pour ses premiers rôles réussis dans Jours de feu au Bourget, Le Mariage pour tous, une mélodie du bonheur et L’Homme de Bamako, relatant ses rocambolesques aventures africaines, Frank Rotterdam incarne ici un jeune travailleur social un peu sentimental, éducateur spécialisé, humaniste et courageux, chargé d’aider un jeune homme perdu, Alexis, à retrouver le chemin de l’honneur et de la probité en s’acquittant, vis-à-vis d’un vieil usurier, Mario, et de sa maquerelle Angela, d’une dette frauduleuse anciennement contractée par ses parents, escrocs prébendiers maintenant chassés de la maison hellène.

Frank paraît l’homme de la situation : à tu et à toi avec Angela, ancien comparse de Pasok, l’un des parents escrocs, et, depuis sa prestation réussie dans Jours de feu au Bourget, reconnu comme l’homme des combats difficiles, c’est vers lui que le jeune Alexis va tout naturellement se tourner…

Mais nous ne voulons pas vous en dire plus, chers lecteurs, vous laissant découvrir vous-mêmes, dans les prochains jours, les trésors d’ingéniosité de Frank Rotterdam dans ce rôle à sa mesure, celui que viennent de lui imaginer Laurent Foffrin et Arnaud Letartuffier.

Il fallait s’y attendre. Cette sympathique bluette, historiette filmique sentimentale, destinée à distraire nos dernières soirées avant les transhumances estivales et à nous laisser, l’âme en repos, vaquer moutonnièrement sur les plages ou les alpages, à la lecture apaisée du dernier Amélie Nothomb, cette sympathique bluette fait déjà l’objet d’une charge féroce de la part d’un certain nombre de critiques.

Débordant le petit cercle de la cinéphilie correcte, si bien fourni dans notre beau pays, quelques sociologues et philosophes, attention pas tous, Bernard-Henri et Jacques Attali ne se sont pas encore prononcés, ont durement recadré la problématique de la dette du jeune Alexis et replacé Le Facilitateur dans la liste déjà longue des œuvres propagandistes, celles où il importe de faire vibrer les sentiments au détriment de la réflexion. Adresse ironique à nos sympathiques metteurs en scène, Laurent et Arnaud, « N’est pas Victor Hugo qui veut ! », Victor Hugo qui, dans sa grande fresque dramatique Les Misérables, avait su faire vibrer les deux, au diapason l’un de l’autre, raison et sentiments.

Dans un court essai La Fabrique de l’Homme endetté (Essai sur la condition de l’homme néolibéral), paru aux Éditions Amsterdam, pied de nez de circonstance à notre jeune premier Frank Rotterdam, Maurizio Lazzaretto, sociologue et philosophe, nous explique que la Dette, surtout lorsqu’elle est publique, ne saurait se réduire à un dispositif économique ; c’est également, nous dit-il, une technique de gouvernement et de contrôle des subjectivités individuelles et collectives visant à réduire l’incertitude des comportements des gouvernés. Fabriquer un endetté, c’est fabriquer un « obligé ». Non pas cet obligé à qui vous avez gentiment tendu la main pour franchir une passe difficile. Non ! Cet obligé qui va devoir maintenant vous obéir.

Dans le monde néolibéral, devenir débiteur c’est être incité et contraint pour « honorer » ses engagements, à se plier à produire de la valeur à partir de son « capital humain », et à accepter subséquemment, comme horizon indépassable, l’ordre néolibéral. Maurizio Lazzaretto nous explique ainsi le rôle fondamental de la Dette publique dans la dynamique coercitive de l’obligation faite aux Etats de réduire leurs dépenses publiques, d’amoindrir leurs services publics, d’éroder les fondamentaux de l’État Social, Assurance Maladie et Retraite par répartition, toute chose d’une évidence criante dans l’Eurozone aujourd’hui. L´Eurozone, entre nous soit dit, la seule aire continentale, où la question de la Dette a cessé d’être un problème purement économique pour devenir l’arme de coercition des Marchés pour démanteler l’Etat Social, car c’est justement la seule aire continentale où cet Etat Social existe. La seule, et pour des raisons historiques, échappant encore à la loi de l’Ouest et du Western capitaliste.

Quand on apprend de plus que les dettes publiques, en Europe, ont  pratiquement doublé depuis le tournant de l’année 2008, année du grand sauvetage des banques par l’endettement des Etats, on mesure tout à fait le sens de la formule « privatisons les profits, socialisons les pertes », formule fétiche de la Banque.

Toutes considérations certes ardues, chers lecteurs, surtout lorsque, comme pour la plupart d’entre vous, la question de la dette n’est examinée qu’au travers du prisme déformant et simplificateur du remboursement à votre banquier du prêt auto qu’il vous a « consenti ».

Samantha et moi faisons toutefois confiance à votre compréhension aiguisée pour le petit saut qualitatif qu’impose le passage de votre prêt auto à la Dette souveraine grecque.

Attendons donc les prochains jours et la publication du Centre National du Cinéma quant aux chiffres de fréquentation en salle du Facilitateur. Le chiffre record du grand succès, il y a trois ans, de Frank Rotterdam dans Jours de feu au Bourget, près de 10 millions d’entrées, nous paraît personnellement inaccessible pour une œuvre dont on devine largement la facture sur commande et l’objectif : tirer la larme à l’œil et ramener la paix dans les chaumières solfériniennes.

Jean Casanova, 07 juillet 2015 

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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