Guerre civile en Europe 2015

(De notre envoyé spécial Jean Casanova – Place Syntagma – Athènes – Grèce – 15 Juillet 2015)

À l’occasion du 20e anniversaire de la Commune de Paris, le 18 Mars 1891, paraissait à Londres, écrite de la main de Friedrich Engels, une Introduction d’un condensé lumineux à l’ouvrage de Karl Marx, La Guerre civile en France 1871, écrit 20 ans plus tôt, aux lendemains immédiats de l’écrasement du gouvernement révolutionnaire de la Commune par l’armée versaillaise du gouvernement d’Adolphe Thiers.

En exergue de cette Introduction, Friedrich Engels écrit : « L’écrasement, sous les ordres du Général Cavaignac, dans les rues de Paris, en Juin 1848, de l’insurrection ouvrière des chômeurs parisiens ne fut qu’un jeu d’enfant comparé à la rage de la bourgeoisie versaillaise de 1871 ».

Mais auparavant, chers lecteurs, quelques points de récapitulation historique pour vous remettre dans ce contexte bien particulier.

– Le 4 Septembre 1870, l’armée défaite par les Prussiens à Sedan, l’Empereur prisonnier, l’Empire s’écroule comme un château de cartes. L’insurrection populaire à Paris, l’ennemi aux portes de la capitale, proclame à nouveau la République perdue depuis 1851 et constitue, avec les débris de l’ancienne Assemblée du Second Empire, un « Gouvernement de la Défense Nationale » lequel se prépare au siège de Paris.

– Après 130 jours de siège, le 28 Janvier 1871, malgré le peuple en armes dans Paris, sans le secours d’une armée disloquée aux quatre coins du territoire, Paris affamé capitule et les junkers prussiens défilent au Champ-de-Mars.

– 10 jours plus tard, le 8 Février, le territoire national encore presque totalement occupé par l’étranger, une mascarade électorale organisée après 10 jours de campagne par les vaincus du Gouvernement de la Défense Nationale réfugiés à Versailles, désigne une nouvelle chambre à majorité royaliste et bonapartiste. La France rurale a voté. Installée à Versailles, par crainte des turbulences révolutionnaires dans Paris, cette nouvelle chambre ultraconservatrice désigne Adolphe Thiers comme Chef du Pouvoir Exécutif de la République Française.

Qui était Adolphe Thiers ? Un politicien bourgeois défenseur dès 1830 des idées et des intérêts de la bourgeoisie libérale, force montante de ces 50 premières années du XIXe siècle, plusieurs fois ministre, sous la royauté de Charles X, puis celle de Louis-Philippe, opposant sous l’Empire pas assez libéral à ses yeux. Financier, juriste constitutionnaliste, il a déjà montré qu’il est aussi l’homme de l’Ordre matant avec rigueur, en 1834, l’insurrection des canuts, ouvriers tisseurs lyonnais.

Pour la chambre bleue de 1871, élue le pays encore occupé par les Prussiens, il est l’homme de la situation.

– Bien décidé à se retourner au plus vite vers le péril révolutionnaire qui monte à Paris, il brade en un mois, par le traité de Francfort signé avec le chancelier Bismarck, les intérêts territoriaux et économiques de la toute nouvelle République, acceptant sans broncher l’amputation de l’Alsace-Lorraine et le versement d’indemnités de guerre au nouvel Empire Allemand de 5 milliards de francs-ors, payables en trois ans. Une somme estimée colossale pour l’époque.

– À Paris, où les ouvriers parisiens sont restés en armes au sein de la Garde Nationale constituée pendant les combats du siège de l’hiver précédent, Adolphe Thiers envoie le 18 Mars les troupes de ligne avec l’ordre d’en ramener l’artillerie de défense de la Garde Nationale, les fameux canons de Belleville, artillerie propriété de la Ville de Paris et fabriquée pendant le siège à la suite d’une souscription publique.

La tentative échoue devant la résistance de la Garde Nationale. Après la guerre étrangère, éclate en France la guerre civile entre Paris et sa Garde Nationale d’une part, Versailles, Adolphe Thiers et sa chambre bleue de l’autre.

Le 26 Mars, la Commune est élue à Paris au suffrage universel. Le 30, elle supprime la conscription et l’armée permanente et proclame la garde nationale de tous les citoyens valides comme la seule force armée. Le 1° Avril, elle décide que le traitement le plus élevé d’un employé ou d’un membre de la Commune ne pourra dépasser 6000 Fr. Le lendemain, elle décrète la séparation de l’Eglise et de l’Etat et la transformation des biens ecclésiastiques en propriété nationale. Le 6, le 137e bataillon de la Garde va chercher la guillotine de Paris et la brûle en place publique, abolition de la peine de mort. Le 16 Avril, la Commune ordonne un recensement des ateliers fermés par leurs propriétaires en fuite et l’élaboration de plans pour confier la gestion de ces entreprises à leurs ouvriers réunis en association coopérative.

Ainsi, apparaît à partir du 18 Mars le très net et très pur caractère de classe prolétarien du mouvement parisien et de son gouvernement de la Commune. La suite est bien connue.

Dès la mi-Avril, Paris bombardé quotidiennement. Les attaques versaillaises prennent peu à peu une supériorité décisive, Adolphe Thiers ayant obtenu de Bismarck, sainte alliance des possédants, la libération et le retour accéléré des prisonniers de guerre de 1870 et leur incorporation en masse dans l’armée versaillaise.

Jusqu’aux derniers jours de Mai où succombent les derniers défenseurs de la Garde Nationale, on les appelait les Fédérés, sur les hauteurs de Belleville et de Ménilmontant. Le Mur des Fédérés au Cimetière du Père-Lachaise, où s’accomplit l’exécution en masse des derniers fédérés, reste encore aujourd’hui le témoin muet et éloquent de la furie dont la classe dirigeante est capable lorsque le peuple ose se dresser pour ce qu’il estime être son droit. Pendant plusieurs jours, la répression versaillaise s’abat en masse dans les rues de Paris ; le fusil ne tue plus assez vite, c’est par milliers que les vaincus sont exécutés à la mitrailleuse.

Lorsqu’il s’avère enfin impossible d’exterminer tout le peuple communard, viennent les arrestations en masse, les comparutions devant les conseils de guerre, les exécutions et les déportations. La fureur répressive est telle que les troupes prussiennes qui campent au nord de Paris, avec l’ordre de ne laisser passer aucun fugitif, voient certains de leurs officiers fermer les yeux sur la mansuétude de leurs soldats écoutant plutôt la voie de l’humanité que la consigne militaire.

Voilà ce dont est capable la Guerre Civile, cent fois plus encore que la Guerre Étrangère, lorsque dans la première, la classe dirigeante voit ses intérêts menacés et se montre prête à tout pour que plus jamais…

La Guerre Civile, 150 ans plus tard s’est déplacée. Si par définition, elle oppose dans un pays deux fractions du peuple mûs par la haine religieuse ou l’intérêt de classe, c’est aujourd’hui en Europe qu’elle se déroule, en Europe où les classes dirigeantes, celles de la Banque et de la Finance, par le bras armé, non plus de la troupe, mais de la Dette, ont décidé de mettre à genoux le peuple grec. Le mettre à genoux et le punir pour avoir, par deux fois en six mois, demandé l’allégement et la restructuration de la dette qui étrangle son économie, et chargé Alexis Tsipras et son gouvernement de la renégocier avec ce qu’il est convenu d’appeler les « autorités de Bruxelles ». En réalité, celles de la Banque et de la Finance, masquées derrière leurs fondés de pouvoir étatiques.

Après les déclarations du FMI qui juge ce plan imposé à la Grèce comme inapte à redresser son économie, après Paul Krugman, ancien prix Nobel d’économie, déclarant « les propositions de l’Eurogroupe sont de la folie. Il s’agit tout simplement de vengeance et de destruction de la souveraineté nationale », il apparaît que l’opération de guerre menée par les gouvernements européens contre la Grèce n’a, en réalité, qu’un seul objectif, le même que celui d’Adolphe Thiers et ses versaillais massacrant en masse dans les rues de Paris pour éviter la contagion de la formule révolutionnaire de la Commune à d’autres grandes villes, comme Marseille et Lyon. Un seul objectif pour l’UE, même pas celui du remboursement du créancier par son débiteur, celui de l’aveu de Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Adresse, au-delà de Syriza, à tous les peuples d’Europe épuisés par 30 ans de néolibéralisme et à commencer à l’Espagne et à Podemos.

Au tragique s’ajoute la farce, lorsque les folliculaires français en service commandé, il n’y en a que pour eux sur les écrans télévisés et  les colonnes des quotidiens, lorsqu’ils nous expliquent que grâce à François Hollande, la Grèce demeure dans l’UE. La seule discussion, le seul débat qui a réellement eu lieu entre François Hollande et Angéla Merkel est : la capitulation grecque sera-t-elle obtenue en dehors, avec le Grexit, ou à l’intérieur de l’Eurozone ?

Dans sa consigne au Général Galiffet, commandant des troupes versaillaises, Adolphe Thiers avait déjà tranché : on ne fusillera que dans les rues de Paris.

Citoyens, retenez bien une chose : dans cette Europe-là, voter ne doit servir qu’à obéir. Il faut impérativement en changer.

Jean Casanova, 15 juillet 2015 

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :