Extrait N°2 de la préface de Patrick Le Tréhondat, Robi Morder, Patrick Silberstein à la réédition des textes de Léon Trotsky : Contre le fascisme

Avec l’aimable autorisation des préfaciers
et des Editions Syllepse

Fascisme et démocratie

fascis_12_avbAprès avoir proclamé en 1930 que le fascisme était déjà au pouvoir, le comité central du KPD déclare, en février 1932, que la démocratie et le fascisme sont « deux formes qui dissimulent le même contenu » (Flechtheim, 1972). Rote Fahne met régulièrement en avant une citation de Staline où le dictateur affirme que « la social-démocratie est objectivement l’aile modérée du fascisme ». Soulignant avec force la contradiction entre fascisme et démocratie, Trotsky rappelle à ceux qu’il désigne sous le terme péjoratif de « philistins », que celle-ci « n’exprime pas la domination de deux classes irréductibles » mais qu’elle « désigne deux systèmes différents de domination d’une seule et même classe ». Le parlementarisme et le fascisme s’appuient, écrit-il, « sur différentes combinaisons des classes opprimées et exploitées et entrent immanquablement en conflit aigu l’un avec l’autre ».

Les conséquences politiques ne sont évidemment pas les mêmes puisque, dans l’hypothèse d’une victoire du fascisme, toutes les institutions sont directement aux mains du grand capital. La « fascisation de l’État » ne peut s’accomplir qu’à la condition que les organisations ouvrières et démocratiques soient détruites et le prolétariat réduit à un « état d’apathie complète ». Les organisations de la classe ouvrière sont alors remplacées par un « réseau d’institutions pénétrant profondément dans les masses, pour faire obstacle à toute cristallisation indépendante du prolétariat » (Trotsky, 1993).

S’attaquant à ce qu’il appelle le « radicalisme vulgaire » du KPD, Trotsky explique que, si théoriquement la victoire du fascisme est le témoignage incontestable de l’épuisement de la démocratie, il en est politiquement tout autrement, puisque l’offensive du fascisme contre les positions ouvrières acquises dans la société bourgeoise ne peut que donner une vigueur nouvelle à la confiance dans la démocratie parlementaire : « La victoire du national-socialisme en Allemagne a provoqué dans les autres pays européens le renforcement […] non des tendances communistes, mais des tendances démocratiques. […] Grâce à dix années de politique criminelle de l’Internationale communiste stalinisée, le problème se pose devant la conscience de millions de travailleurs, non sous la forme de l’antithèse décisive “dictature du fascisme ou dictature du prolétariat”, mais sous la forme de l’alternative beaucoup plus primitive et beaucoup moins nette : fascisme ou démocratie ».

Une autre idée-force apparaît alors : « Les ouvriers ont construit à l’intérieur de la démocratie bourgeoise, en l’utilisant tout en luttant contre elle, leurs bastions, leurs bases, leurs foyers de démocratie prolétarienne 1» (souligné par Trotsky). Et si, selon lui, le prolétariat ne peut arriver au pouvoir que par la voie révolutionnaire, « c’est précisément pour cette voie révolutionnaire [qu’il] a besoin de bases d’appui de démocratie prolétarienne à l’intérieur de l’État bourgeois ». Les communistes doivent défendre les « positions matérielles et intellectuelles que la classe ouvrière a déjà conquises » et que le fascisme a vocation à démanteler. Le fascisme n’est donc pas seulement un système de répression, de violence et de terreur, c’est un système particulier qui suppose la destruction de tous les éléments d’auto-organisation que le mouvement social a construits au sein de la société bourgeoise2. La tâche du fascisme, écrit Trotsky, est de « maintenir toute la classe dans une situation d’atomisation forcée » (Trotsky, 1955). Pour cela, il lui faut détruire l’ensemble du système de contre-pouvoirs (« les organisations libres et indépendantes », les « bases d’appui ») acquis et construits par le mouvement ouvrier aussi bien réformiste que révolutionnaire.

Trotsky utilise tour à tour les termes de « démocratie » et de « démocratie prolétarienne ». Si, au départ, il voit simplement dans la première un mode de domination politique de la bourgeoisie, et considère la seconde comme l’expression formelle des conquêtes du prolétariat (« positions matérielles et intellectuelles du prolétariat »), il est certain que sa pensée a connu une évolution qui l’a conduit à récuser la distinction schématique (propre à une certaine vulgate gauchiste) entre démocratie formelle et démocratie réelle au profit d’une approche où la démocratie est le produit, dans un système de domination donné, d’un rapport de forces entre les classes.

Si, selon Trotsky, le front unique et la lutte contre le fascisme doivent se déployer dans une totale indépendance de classe, celle-ci ne signifie cependant pas dans son esprit un repli sur une conception étroitement « sociale », voire ouvriériste pourrait-on dire aujourd’hui, indifférente à tous les autres mouvements ou contradictions de la société qui participent à son libre développement3.

Face au fascisme, la question démocratique devient alors essentielle et doit être défendue de façon inconditionnelle par le mouvement ouvrier. La défense des droits démocratiques élémentaires n’est pas sélective en fonction de la nature sociale ou politique des victimes ou de leurs organisations, il faut, écrit-il, à ses amis plongés dans la clandestinité en Allemagne, « apparaître comme les pionniers de la libération ». C’est la portée universelle du combat de classe que Trotsky remet ainsi au premier plan. Il prend ainsi le parti de défendre les Églises allemandes face au nazisme et le droit des croyants à « consommer leur opium » et à « former des organisations 4». Il propose ainsi la protection ouvrière de la franc-maçonnerie, contre laquelle il a eu tant de mots si durs, l’assimilant à une agence de la bourgeoisie. « Supposons, écrit-il, que, demain, les fascistes commencent à détruire les temples de la franc-maçonnerie ou écraser les journaux radicaux […]. Il va sans dire que les ouvriers iront dans la rue pour défendre [leurs] temples ».

On voit par ailleurs ici que la question de l’« autodéfense ouvrière » et de l’« armement des travailleurs5 », que Trotsky développe à plusieurs reprises entre 1934 et 1940, doit être comprise dans une acception plus large que la défense stricto sensu des organisations ouvrières. Le mouvement ouvrier se voit assigner comme tâche la défense des libertés démocratiques et des institutions dans lesquelles elles s’incarnent. Cette position, qui pourrait de nos jours en surprendre plus d’un, s’appuie sur une conception de la démocratie et des droits humains qu’il argumente ainsi : « Ce dont il s’agit avant tout, c’est d’une question de liberté de conscience, donc d’égalité des droits » (souligné par nous). 

Léon Trotsky : Contre le fascisme. 1922-1940

Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_66_iprod_633-contre-le-fascisme.html, Paris 2015, 944 pages, 25 euros

1. En critiquant les impasses de la social-démocratie autrichienne, il relève en novembre 1929 qu’en Autriche, où « la Constitution a été faite » par la social-démocratie, celle-ci « détient des positions d’une exceptionnelle importance » et qu’on devrait découvrir, dans la capitale notamment puisque celle-ci est sous son contrôle, des « formes de transition du capitalisme au socialisme dans leur expression la plus achevée » (Trotsky, 1955).

2. « À l’époque de la croissance ferme et organique du capitalisme […], la démocratie jouait un rôle historique majeur, y compris celui de l’éducation du prolétariat » (Trotsky, 1955).

3. On le verra quelques années plus tard dans la manière dont il abordera la question noire aux États-Unis (Trotsky, 2011).

4. En citant ces lignes, nous ne pouvons pas résister à faire un certain rapprochement avec la situation française actuelle qui nous semble devoir requérir une certaine transposition de cette orientation.

5. Plus tard, une fois la guerre éclatée, Trotsky esquissera une stratégie quelque peu différente du défaitisme révolutionnaire prôné en 1914 (Lévy, 1990). Tout en conservant ce mot d’ordre général, il préconisera une tactique adaptée aux nouvelles conditions sociales et politiques de 1939-1940. Il voit ainsi dans la conscription et dans son auto-organisation une occasion sans précédent de faire vivre une « politique militaire prolétarienne ».

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Extrait N°2 de la préface de Patrick Le Tréhondat, Robi Morder, Patrick Silberstein à la réédition des textes de Léon Trotsky : Contre le fascisme »

  1. Tout à fait d’accord ! mais que faire lorsque ce sont les ouvriers eux-même qui pour fuir la menace que représenterait pour eux le fascisme, prennent le fascisme comme instrument de leur libération et manipulent ceux des leurs qui, ne voulant pas rentrer dans ce moule, se font « apathiser » par leurs propres frères prolétaires jusqu’à ce que leur vie soit néant ! Au nom du fascisme, je connais des ouvriers qui se dévorent les uns les autres !

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