Vol de Rafales au dessus du nid de Sissi

(De nos envoyés spéciaux, Jean Casanova et Andrée Bourdieu – Siège du CEVIPOF – 98, rue de l’Université – Paris 7°, 8 Août 2015)

Non, chers lecteurs, cet intitulé n’est pas là pour vous ramener à l’évocation de l’œuvre tout à la fois poignante et pleine d’optimisme de Milos Forman, Vol au-dessus d’un nid de coucou, ni de celle plus mièvre, mais enfin, qui a longtemps émerveillé, cinquantenaires ou sexagénaires, vos après-midi adolescentes dans de petites salles de cinéma de paroisse ou de quartier, je veux dire Sissi, Sissi impératrice ou Sissi face à son destin : la merveilleuse Romy Schneider y incarnant les aventures amoureuses d’Élisabeth Amélie Eugénie Wittelsbach, duchesse de Bavière devenue par son mariage Impératrice d’Autriche. 

Non, chers lecteurs, revenons à notre intitulé exact, Vol au-dessus du nid de Sissi. Vous n’avez probablement pas manqué de le voir étalé en prime time de vos JT, mais surtout à la une de vos quotidiens, Libération, Le Monde, Le Figaro…

Qu’un événement de cette importance fasse la une, quoi d’étonnant ! Et de plus justifié ! Ce n’est pas la chose en soi qui nous a lancé aujourd’hui dans nos investigations.

C’est plutôt la teneur de l’information, sa tonalité, ses effets de cocorico, le merveilleux de ses attendus et tout ceci, là débute notre interrogation, dans des quotidiens aux chroniqueurs et aux éditorialistes aux opinions et aux « sensibilités » présupposemment si opposées. Oui, Libération, Le Monde, Le Figaro ! L’arc officiel droite-gauche. Il n’en fallait pas plus pour questionner notre attention, après tout nous sommes là pour cela, surtout au creux de l’été, où la vôtre, je veux dire attention, est probablement engourdie par la torpeur des plages ou les effets d’évasion de randonnées pédestres en montagne. 

Connaissez-vous l’ornithomancie ? Dans la Rome Antique, les augures, prêtres préposés à la divination, à l’étude des phénomènes naturels interprétés comme des messages des dieux, les augures recouraient à l’ornithomancie, observation divinatoire du chant et du vol des oiseaux pour élucider l’avenir et faire conseil aux autorités de ce qu’il était opportun ou, au contraire, périlleux d’entreprendre. Il est dit que ce n’est qu’après l’avis des augures que César s’enhardit à franchir le Rubicon et à jeter la formule qui a traversé les siècles : Alea jacta est.

Et bien oui! L’ornithomancien doit aujourd’hui questionner cette pieuse unanimité médiatique ébaubie devant le Vol des Rafales.

Pardonnez-nous, chers lecteurs, ce long préambule. Mais sans lui, comment auriez-vous pu comprendre notre démarche auprès de notre augure aujourd’hui, Pascal Perrimet. Nous vous l’avons déjà présenté dans plusieurs de nos billets, Pascal Perrimet est chercheur et analyste au CEVIPOF (Centre d’Etudes de la Vie Politique Française).

Nous sommes encore en milieu d’après-midi et Pascal Perrimet, avant de nous accueillir dans son bureau, a la gentillesse de nous faire visiter les locaux du CEVIPOF, au 6° étage de l’IEP (Institut d’Etudes Politiques de Paris). Malgré la date estivale, nous y remarquons la présence de nombreux étudiants et l’atmosphère studieuse autour des tables de travail et devant les écrans. Un petit doute nous saisit, Andrée et moi, quant au bien-fondé de notre démarche : importuner Pascal Perrimet, en plein après-midi d’août, pour ce qui, peut être, lui apparaîtra comme sans grand intérêt : l’unanimisme du commentaire politicien, de droite ou de gauche, concernant un Vol de Rafales au-dessus des Pyramides. Vous verrez plus loin qu’il n’en est rien et que nous avons bien fait de solliciter cet entretien. 

Accueil dans le bureau de Pascal Perrimet. La consultation de notre augure peut commencer.  

Pascal Perrimet, se présente Andrée, votre attention a peut-être été attirée par l’unanimisme dans l’évocation et le commentaire de notre Président, invité d’honneur non de la Princesse, mais du Maréchal Sissi, aux cérémonies d’inauguration de l’élargissement du canal de Suez et, pardonnez-nous notre ton un peu plaisantin, par le Vol des Rafales au-dessus des Pyramides présenté comme un hommage à la France. Je passe sur la conclusion apportée à chacun de ces papiers : d’autres ventes de Rafales seraient envisagées aux Emirats, à la Malaisie. Et un bonheur n’arrivant jamais seul, l’Égypte et l’Arabie Saoudite seraient intéressées par nos Mistral, actuellement en rade depuis le plantage de leur vente à la Russie.

C’est une très bonne question, Mlle Bourdieu. En médecine, on différencie volontiers dans la description clinique d’une affection, le symptôme, signe de l’affection constituée, et les prémices (en latin premitiae, de primus, premier),  première manifestation d’une affection ou d’un événement important, non encore totalement constitué, mais à venir.

Vous avez mis le doigt sur quelque chose d’important. Le chant à plusieurs voix à la gloire du Vol des Rafales est de l’ordre des prémices

Pascal Perrimet, interviens-je, augure pour augure, ornithomancie pour ornithomancie, dites-nous en plus. Que voyez-vous venir ? Rentrons dans le vif du sujet.

M. Casanova, Mlle Bourdieu, je vous sais suffisamment attentifs à la chose politique de notre pays, pour éviter avec vous les étapes et détours inutiles. Une logique est en marche depuis plusieurs années qui, peu à peu s’amplifie et prend forme, contrariée il est vrai tous les cinq ans, c’est une péripétie obligée, par le temps de la campagne électorale présidentielle, mais elle est en marche. 

Attention, quand je dis logique ou processus, j’indique par là que ceci est en grande partie indépendant des volontés partisanes. Si vous préférez, il n’y a pas de démiurge, pas de complot, formulation un peu passe-partout se voulant ironique de la part de ceux qui ont du mal à comprendre qu’en politique, les événements se construisent selon des lignes de force. 

Merci Pascal Perrimet, c’est assez clair pour l’instant. Nous veillerons à le mettre en forme pour nos lecteurs les moins avertis. Mais de quelle logique voulez-vous parler ? A partir de cette polyphonie aviatrice? 

À l’heure où en sont arrivées aujourd’hui les affaires du monde, l’obligation pour elles d’être régies par la Concurrence Libre et non Faussée, la conduite de la chose politique destinée à lui donner forme, le Néolibéralisme pour tout dire, ne peut être menée que de trois façons : 

 – La dictature, avec un système de parti unique, comme en Chine. 

 – Ou la « Démocratie », avec ses deux variantes : anglo-saxonne, avec deux partis couvrant l’arc politique, mais en accord parfait sur le fondamental de la Concurrence Libre et non Faussée (États-Unis, Grande-Bretagne) ; ou s’il y a pluripartisme et surtout si l’acceptabilité populaire de la Concurrence Libre et non Faussée n’est pas complète ou que celle-ci suscite un important rejet, comme en France par exemple, j’insiste quelque soit la forme que puisse prendre ce rejet, national-identitaire ou révolutionnaire, alors, nous y arrivons, il y a nécessité de construction d’une Grande Coalition Néolibérale  amalgamant les anciennes formes partisanes pour occuper de façon la plus large possible le champ politique et idéologique. Le système présidentialiste français est en train de devenir le terrain d’application de cette dernière formule. 

Même si, paradoxalement, la campagne électorale pré-quinquennale pourra sembler faire marquer le pas à la construction de la Grande Coalition, à son lendemain, après 2017, quelque soit le résultat advenu, le processus coalescent  pourrait très bien trouver sa forme aboutie à la direction des affaires. L’affaire d’aujourd’hui, le Vol des Rafales au-dessus des Pyramides, et surtout son commentaire dessine bien les contours de cette construction.

Mais  Pascal Perrimet, cette Grande Coalition Néolibérale ne risque-t-elle pas de favoriser un regroupement de rejet autour des thèmes nationalistes- identitaires ? 

Certainement M.Casanova. Mais vous connaissez le turbo-compresseur, ce système de suralimentation du moteur à explosion. (Une turbine, placée dans le flux des gaz d’échappement, les aspire et, grâce à un compresseur, les renvoie à nouveau dans les cylindres, augmentant ainsi puissance et rendement du moteur).

De la même manière, la Grande Coalition compte utiliser le rejet national-identitaire pour, effet-repoussoir classique, renforcer son assise politique électorale. 

Jusqu’à quel point ce dispositif sera efficace et quels en sont les aléas à moyen terme, cela est une autre question. Trop occupés à la turbo-compression nos politiciens n’en ont cure. Vous avez déjà dû remarquer les fréquents coup de pédale sur l’accélérateur de notre Premier Ministre. 

Et bien Pascal Perrimet, merci. Il nous semblait bien avoir levé un lièvre en repérant ce Vol de Rafales. Merci de votre éclairage. Nous comprenons mieux maintenant ce que recouvre cette polyphonie médiatique autour du Vol de Rafales au-dessus des Pyramides. Il s’agit de créer du consensus. Indispensable à l’assise de la future Grande Coalition.

Jean Casanova, 08 août 2015

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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