Sens de l’hospitalité

(De nos envoyés spéciaux Andrée Bourdieu et Jean Casanova – Siège du Medef – 55, avenue Bosquet – Paris 7°, 7 Septembre 2015)

Au terme du vaste tour d’horizon qu’Andrée et moi avons entrepris ces derniers jours afin de sonder les cœurs et les intentions du lendemain de choc émotionnel déclenché par la photographie d’un bambin noyé et la prise de conscience de ce que représentait la réalité du drame des réfugiés trans-méditerranée, il demeurait encore une analyse et un point de vue à porter à la connaissance de nos lecteurs.

Après l’avis des simples gens, après les offres de services de maires de petites communes de France, après la subite fièvre pétitionniste des gens du Tout-Paris qui nous avaient jusque-là habitué à la plus totale indifférence, en dehors de ce qui leur tient le plus à cœur, à savoir la place que la presse people allait leur accorder lors du prochain défilé sur la Croisette, après l’appel à l’humanité des plus hautes autorités spirituelles, au premier rang desquelles, le Pape François, après l’expression poétique de sa compassion par la Ministre de la Justice, ainsi que les cris d’orfraie de Nadine et de Marine, il nous restait à entendre l’analyse que pouvaient faire de tout ceci les hautes autorités économiques.

Qu’entendons-nous par Autorités Economiques ? Car elles existent ! Et si elles se signalent plus volontiers sur d’autres douloureux sujets comme le « Coût du travail », la « Peur de l’embauche » ou « l’Illisibilité et le volumineux du Code du Travail », il n’empêche, cela s’appelle la Stratégie, elles réfléchissent aussi aux opportunités de la nouvelle donne : des centaines de milliers de déracinés, qu’en faire ?

Au siège, à Paris, du Medef, 55, avenue Bosquet, nous rencontrons M. Pierre Zodiaz, directeur du Bureau Analyse et Stratégies.

Pierre Zodiaz est peu connu du grand public. Homme d’études et de cabinet, dédaignant le people des Universités d’Eté et le tapageur des plateaux télévisés, il a cependant bien voulu accepter de nous recevoir pour répondre à cette question, celle qu’affectionnait tant le regretté Jacques Chancel : « Et Dieu, dans tout cela ? ». Question que nous lui avons formulée évidemment de manière plus prosaïque : « Et le Medef..? »

Nous sommes maintenant confortablement installés dans son austère et modeste bureau, bien loin des cossus agencement et mobilier des halls et couloirs environnants.

Au mur du bureau, de grands rayonnages de bibliothèque où nous devinons alignés, les volumes des œuvres des grands classiques de l’Economie, Ricardo, Hobbes, Adam Smith, Marx, Karl Polanyi, Schumpeter. Plus récents, Keynes, Krugman, Stieglitz… Pas la moindre trace de Jean Tirole ! Nos dictaphones sont enclenchés.

M. Zodiaz, commence Andrée, ne sombrons pas dans la facilité et écartons tout de suite l’hypothèse ridicule selon laquelle cette crise en Méditerranée n’aurait pas que des effets néfastes, à commencer pour vous et votre propre entreprise, dont les carnets de commandes sont montés en flèche ces derniers jours. Je veux parler de la firme Zodiac, à laquelle vous vous consacrez depuis une trentaine d’années et avez donné une notoriété mondiale.

(Zodiac est le leader mondial du canot pneumatique. Le nom de ce petit bateau est devenu un générique dans le monde entier. Fabriquant également des ballons stratosphériques, Zodiac a mis à profit son expertise du sauvetage en mer en se lançant depuis plusieurs années dans la production de bouées, de fusées et de gilets de sauvetage.)

Merci, Mme Bourdieu ! Effectivement, ne perdons pas de temps dans d’inutiles digressions. Regardons les choses telles qu’elles sont.

De tout temps, je veux dire depuis des millénaires, les mouvements et les déplacements d’argent, comme de marchandises, ont été l’occasion de profits. Ceux de populations n’échapperont pas à cette loi. L’accumulation primitive du capital, préalable à la naissance et au développement du Capitalisme lui-même il y a plusieurs siècles, cette accumulation primitive s’est construite sur 2 à 3000 ans de pratique du commerce lointain.

Lointain, au double sens, spatial et social. Spatial ou géographique, par la circulation de marchandises sur de grandes distances, des milliers de kilomètres, de la Chine à l’Europe occidentale jusqu’à la Baltique, à travers l’Asie centrale et le Moyen-Orient. Mais également lointain au sens social, mettant en rapport des producteurs relevant d’empires et de mondes différents et étrangers.

Mais, M. Zodiaz, comment expliquez-vous le rôle de ce commerce lointain dans la constitution de ce capital primitif ?

Commerce lointain de marchandises, constitutif de l’accumulation primitive du capital sous sa forme commerciale, c’est ainsi qu’apparaît le capital commercial. Il naît de cette pratique sociale singulière qu’est le commerce, qui consiste à faire circuler des marchandises dans le seul but de s’enrichir : à transformer des produits quelconques du travail humain en marchandises, en les achetant (en les acquérant par l’échange) afin de les revendre (de les céder par l’échange) plus cher, en réalisant au passage un bénéfice. Ce bénéfice tient au fait que la marchandise est produite à bien meilleur compte là où le marchand l’achète que là où il la revend.

Puis, plus proche de nous, commerce lointain de l’argent et constitution du capital bancaire et financier. Aujourd’hui, peut-être, commerce lointain des hommes. Qu’à cela ne tienne ! Tenons nous prêts.

Merci de ce survol historique, M. Zodiaz, dis-je. Mais revenons à notre crise migratoire et à celles qui s’annoncent, puisqu’un rapport de l’ONU prévoit, à l’horizon 2050, 250 millions de migrants ou de réfugiés, le mot importe peu, le résultat sera là, fuyant le réchauffement climatique des zones tropicales de la planète. Allons jusqu’à dire gigantesques, ces gigantesques mouvements de population ne sont-ils pas susceptibles de créer de vastes déséquilibres démographiques, sociaux, politiques, jusqu’à des guerres ? Guerres des territoires, guerres des matières premières agricoles, guerres de l’eau…?

C’est plus qu’envisageable, M. Casanova, disons probable. Mais il n’est pas de notre ressort direct, nous, autorités économiques, d’en traiter ou d’y remédier. Il y a des autorités politiques pour cela. Ce qui importera, et c’est leur rôle, c’est que demeure, quoi qu’il advienne, le principe fondamental de la Concurrence Libre et Non Faussée.

Mouvements de population, certes. Mais quelle qu’en soit l’échelle, organisés comme ceux des marchandises ou de l’argent, ils devraient s’avérer extrêmement profitables. Songez, chers amis, à cette vision lumineuse, et se tournant vers sa bibliothèque, celle de l’économiste et philosophe Karl Marx, il y a 150 ans : « La mise en concurrence des travailleurs sur le marché du travail le plus élargi possible, tire vers le bas l’ensemble de la classe laborieuse et vers le haut, l’extorsion de la plus-value. »

L’investissement de formation humain opéré dans tous ces pays périphériques, non seulement ne sera pas perdu dans ces migrations, mais, par l’allégement des coûts de formation dans les pays du centre, profitera largement aux classes dirigeantes des pays d’accueil. L’équation reste identique : acquérir au moindre coût ce qui a été produit ou formé loin, pour le revendre ou le réutiliser là où sa valeur est supérieure.

L’Allemagne actuelle a la vision la plus lucide : s’épargnant les coûts de formation humain en rapport avec sa baisse de natalité et son vieillissement démographique, elle s’apprête à renouveler, à peu de frais, sa population laborieuse et qualifiée par l’accueil de migrants et réfugiés déjà formés et éduqués, évidemment sélectionnés, et qui plus est, peu regardants en matière d’exigence de droits et de standards sociaux.

Mais, regardant soudainement sa montre, le temps passe ! Veuillez me pardonner. La conférence de presse du Président va débuter. Ce n’est pas mon obsession, mais nous avons débriefing à son issue, et sur deux thèmes d’importance : 35 heures et Code du Travail.

Mme Bourdieu, mes hommages ! M. Casanova, ce fut un plaisir !

Nous nous levons. M. Zodiaz, merci pour votre affabilité et vos encourageantes perspectives ! Merci de nous avoir parlé sans détour. Votre analyse a le mérite, et ce n’est pas fréquent, de voir que l’on peut concilier deux termes trop souvent opposés, sens de l’hospitalité et esprit de lucre.

Jean Casanova, 7 septembre 2015

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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