Extrait de l’ouvrage d’Ivan Segré : L’intellectuel compulsif : « Argument »

Avec l’aimable autorisation des Editions Lignes


9782355261473_1_75L’antisémitisme était une forme singulière du racisme, le
nouvel antisémitisme est une forme singulière de l’antiracisme. Telle est la révolution idéologique opérée en France par un fort courant intellectuel, incarné notamment par un homme dont les acrobaties suscitent l’admiration de quelques-uns, l’étonnement de beaucoup et l’indignation de quelques autres. Appelons-le l’intellectuel compulsif. Pourquoi ? Parce qu’est devenue incontrôlable l’inavouable passion qui l’anime. Dans un livre paru en 2000, il faisait entendre une voix venue de l’autre rive. Évoquant la mise en œuvre, par un gouvernement socialiste, en 1997, d’« un dispositif de régularisation sélective des travailleurs clandestins », il remarquait qu’un philosophe et un sociologue croyaient bon de s’en indigner :

Le philosophe Alain Badiou diagnostiquait « un processus de pétainisation rampante de la République » et le sociologue Pierre Bourdieu dénonçait « les propos hypocrites de tous les politiciens qui, à un moment où l’on revient sur les compromissions de la bureaucratie française dans l’extermination des Juifs, donnent pratiquement licence à tous ceux qui, dans la bureaucratie, sont en mesure d’exprimer leurs pulsions les plus bêtement xénophobes ». Contre la citoyenneté restrictive, le philosophe et le sociologue prenaient résolument le parti de l’universel. À la distribution de l’appartenance et au contrôle de l’immigration exercés par une communauté politique finie et souveraine, ils opposaient, inflexibles, l’idéal cosmopolitique de l’hospitalité sans condition. Le fractionnement du monde en nations ne leur apparaissait pas comme une nécessité de la vie politique, mais comme son abolition, sa débâcle identitaire. Que la démocratie – le régime le plus bavard de tous, selon l’heureuse formule d’Hannah Arendt – subordonne la décision à la délibération publique et que toute discussion sur les fins de l’action suppose « des accords tacites, des références implicites, des lieux communs, une mémoire commune, un avenir commun, l’attachement à un même passé », cet argument n’avait pas de prise sur eux. De même étaient-ils imperméables à l’idée que la responsabilité pour le monde a besoin de la fidélité à une collectivité particulière pour s’inscrire dans l’histoire.

Qu’est-ce que la « fidélité à une collectivité particulière » ? S’il s’agit d’une affection particulière à un homme particulier, lié à une collectivité particulière, cela est respectable et finalement indifférent. S’il s’agit, en revanche, d’un mot d’ordre politique, alors c’est le symptôme d’un renoncement. C’est en effet renoncer à inscrire dans l’histoire une forme politique de l’universel. Disons la même chose autrement. On ne partage pas avec autrui un imaginaire ethnique, national, culturel, religieux ou social, s’il lui est étranger. On lui accorde l’hospitalité. On partage en revanche, égalitairement, une idée, non pas avec le premier venu mais avec qui sait être à la hauteur de l’idée, quelle que soit son appartenance ethnique, nationale, culturelle, religieuse ou sociale. C’est pourquoi la figure de l’étranger importe tant aux politiques de l’universel : l’exigence d’une relation égalitaire avec l’étranger, l’immigré, l’homme venu d’ailleurs, est l’aune à laquelle mesurer l’universalité d’une politique. L’intellectuel compulsif prend acte du « fractionnement du monde en nations ». Mais il confond le donné empirique, où s’observe un tel fractionnement, et une question d’une tout autre nature qui est celle de la norme d’une existence collective. Symptomatique est sa formule au sujet de ceux qui prennent résolument le « parti de l’universel » et opposent à la nécessité nationale « l’idéal cosmopolitique de l’hospitalité sans condition ». Mais précisément, une politique égalitaire n’est pas une « hospitalité sans condition », puisqu’il n’y est plus question d’« hospitalité », fût-elle « sans condition », mais d’égalité. L’intellectuel compulsif ne peut concevoir l’étranger autrement que sous la figure d’un hôte, parce qu’il ne peut concevoir un lieu sans un maître des lieux. Selon lui, le « parti de l’universel » est une illusion qui confine au déni, et au désastre de toute politique, ne pouvant engendrer que le pire : une « hospitalité sans condition », c’est-à-dire anomique. Car tel est l’axiome de sa vision politique du monde : la loi est ce qui régule la relation inégalitaire, par principe, entre un maître des lieux et son hôte. L’hospitalité sous condition, telle est donc la loi de la classe dominante, comme elle est la loi de la nation ethnique. L’intellectuel compulsif, parce qu’il est un être paradoxal, est un objet d’étude fort instructif. Il est pour une part un intellectuel libéral, pour une autre un nationaliste compulsif. Hirsute, tourmenté, chevaleresque et piteux à la fois, il est un personnage de Cervantès, ou de Dostoïevski, égaré dans un vaudeville français. Il a la profondeur insondable de l’homme, la médiocrité prospère du bourgeois et le cynisme grandiloquent du maître des lieux.

*

Lors d’une émission diffusée sur la Radio communautaire juive le 4 octobre 2004, il réagissait à l’agression d’un écrivain français par un commando d’hommes cagoulés et armés de matraques qui, aux cris de « Israël vaincra », avait cru bon de répondre à ses écrits par des coups :

Alain Soral est un antisémite virulent, obsessionnel et animé par un ressentiment très classique pour des Juifs dont il a l’impression qu’ils lui font de l’ombre. […] Alors les nervis qui se sont attaqués à lui ne se sont pas trompés de cible. Ont-ils eu raison d’agir comme ils l’ont fait ? Bien entendu, non. Leur acte est ignoble et stupide, comme il était inexcusable et débile de menacer Eyal Sivan ou de menacer Dieudonné après leurs provocations, leurs infamies respectives. Il n’y a aucune raison de faire à des monstres le cadeau de la victimisation.

Aux côtés d’un écrivain d’extrême droite et d’un héros de la farce antisémite, l’intellectuel compulsif nommait « Eyal Sivan », cinéaste israélien, coréalisateur de Route 181 avec le cinéaste palestinien Michel Khleifi. L’intellectuel compulsif condamne sans la moindre équivoque les agressions physiques, car c’est un homme libéral, un homme d’idée, un homme de verbe : « Leur acte est ignoble et stupide, comme il était inexcusable et débile de menacer Eyal Sivan ou de menacer Dieudonné après leurs provocations, leurs infamies respectives ». L’écrivain d’extrême droite, le héros de la farce antisémite et Eyal Sivan sont trois « monstres » dont les « infamies respectives » se valent. Le ton est posé, réfléchi. L’intellectuel compulsif pèse ses mots. Pesons les nôtres. Examinons le verbe que la France, par la voix de sa plus vénérable institution, a choisi d’honorer.

*

Le nouvel antisémitisme n’est pas un racisme, c’est un antiracisme. Telle est la vérité simple d’où il faudrait partir. Le philosophe et le sociologue ne tarderont pas à l’apprendre à leurs dépens. On leur expliquera bientôt qu’ils sont des acteurs du nouvel antisémitisme. Jean Claude Milner, imprudent, l’expliqua au sujet du sociologue ; Éric Marty, querelleur, l’expliqua au sujet du philosophe. L’intellectuel compulsif a des disciples. Concluant ses réflexions sur l’indignation scélérate d’un sociologue et d’un philosophe, il avait ouvert une brèche : « Doit-on dire, au vu de ce renversement, que la mémoire a gagné de nouvelles recrues ou que la logique négationniste a investi la mémoire et le combat contre la négation? » Suivons-le pas à pas dans sa lutte contre le nouvel antisémitisme. Nous verrons bien où il nous conduit. Tâchons seulement de nous arrêter au bord du précipice, à l’entrée du désert, là où l’homme rencontre son propre néant : Azazel. Saura-t-il, lui, s’arrêter à temps ?

Ivan Segré : L’intellectuel compulsif, La réaction philosémite 2

Lignes 2015, 224 pages, 20 euros

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