J’allais noyer mon chagrin dans l’océan Indien

Avec l’aimable autorisation des Editions iXe

jq1h_Marieweb_19 juin 2000, café Vavin, l’œil vacant à tout et à rien. Mon voisin quitte sa table et laisse Le Monde. Je feuillette. Dossier et Une sur les accidents de voiture, photos de Depardon, frontales, de personnes à divers titres brisées par un accident. Beau texte sur la douleur. Je lis. Je regarde. Je referme le journal.

À côté, la vie va. C’est l’été. Adolescents, portables, petits débardeurs sur jeunes filles pâles, vie tranquille, vie facile. Un ton plus haut, un groupe plus âgé. Homme grisonnant, femmes aux coquettes petites vestes signées. Tout le monde très excité, en partance pour Venise, mission d’universitaires, vidéo-conférence, défaut d’organisation, manque de réelles compétences, qui connaît vraiment le sujet, hein ? Mais on s’en fiche, on n’est pas les responsables, on va s’amuser. Venise ! Venise ! L’important est d’avoir sa chambre au Danieli, et on l’a. La femme à la très jolie veste verte, genre spencer, s’inquiète : « Écoute, ça ferait un beau sujet de nouvelle. Depuis ce matin plusieurs personnes, un pompiste, une marchande de journaux et je ne sais plus qui encore, là, juste maintenant, me saluent : Bonjour, comment allez-vous. On ne vous avait pas vue depuis long- temps ! Et je ne les connais pas ! Très troublant. »

Bon, on ramasse revues, documents, on consulte montre et grigri.

« Je le porte depuis six mois, ils se mettent au synthétique maintenant… »

Il est temps, c’est l’heure du cocktail de départ. La ministre sera là, peut-être.

Les corps remplissent la voiture. La femme que tout le monde reconnaît est au volant. Charmants, les coquillages à ses oreilles. En route, ciao !

Sylvia et moi finissons notre Coca, j’ai mal aux jambes. Elle m’aide à me lever. Je fais quelques pas pour me détendre. Vitrine de la pharmacie, traiteur chinois, boutique de téléphone. Je vois mon visage dans le miroir d’une des boutiques. Depuis combien de temps n’ai-je pas vu mon visage dehors, en passant ? En passant. À quelle vitesse faut-il marcher pour voir son visage ou sa silhouette juste en passant – quand, tournant légèrement le visage vers la vitrine, on saisit la trace de son propre mouvement, une vivacité d’étoffe ou un profil d’œil, déjà passés, derrière soi ?

Pour l’heure, je fais face à ce visage. Je n’avais pas encore remarqué ces lignes autour des yeux. Je crois que j’abandonne de me regarder davantage. J’ai simplement le sentiment que celle qui regarde et celle qui est vue ne sont pas synchrones, pas contemporaines, pas tout à fait superposables. Je vois une femme à qui il est arrivé quelque chose, quelque chose comme ne plus coller à son image, être autre chose que son apparence, qui pourtant…

Ce texte extrait d’un carnet trouvé dans l’appartement de Marie a été écrit le jour anniversaire de l’accident qui, vingt-neuf ans plus tôt, l’avais privée de sa légèreté de mouvement

Extrait de l’ouvrage de Françoise Clavel, Juliette Kahane, Inès de Luna, Marie-Pierre Macia, Valérie Morin, Nadja Ringart, Mona Thomas : Marie

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2015, 176 pages, 16 euros

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