Olympe de Gouges voulait se souvenir du peuple

L’auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, en 1791, n’a pas eu sa place au Panthéon. Une ironie de l’histoire ? Son buste devait être installé mercredi à l’Assemblée nationale au côté de celui de Jean Jaurès. Mais il ne sera pas prêt à temps…

Olympe de Gouges voulait se souvenir du peuple

C’est une anecdote, ou plutôt un événement : en 2013, Olympe de Gouges remporta le suffrage ouvert aux internautes pour être accueillie au Panthéon, lieu que la patrie « reconnaissante » offre aux grands hommes. Le gouvernement, exactement la présidence de la République, souveraine en la matière, en décida autrement et écarta le résultat du vote. Le peuple, les votants, les citoyens avaient tort. Mais cette année, l’Assemblée nationale, Chambre des représentants du peuple, accueillera cette « grande femme », très symboliquement : mercredi 21 octobre, son buste devait faire symétrie avec celui de Jean Jaurès dans la salle des Quatre Colonnes. Cette salle est l’espace le plus public de la maison de notre République. Olympe de Gouges n’obtint pas la reconnaissance de la patrie, mais elle est accueillie par la maison du peuple…

La ruse de la raison, dit Hegel, peut se servir des grands hommes pour faire avancer l’histoire. Ceux-ci ne s’en rendent pas nécessairement compte, ils agissent autant qu’ils sont agis dans la grande dialectique du temps humain.

Si c’est une « grande femme », le raisonnement hégélien ne marche pas. D’abord, parce que l’héroïne n’est pas toujours vue comme une actrice de l’histoire. Quand, dans l’après-coup, on reconnaît un « grand homme », c’est parce qu’il y eut un avant où il était déjà identifié comme grand. Or, Olympe de Gouges était si peu et si mal reconnue par son époque qu’on lui contestait, à elle l’écrivaine, sa capacité même à écrire. Ensuite, Olympe de Gouges n’était pas une grande femme parce que, contrairement à la plupart des grands hommes, agis autant qu’agissants, elle a constamment affirmé, voire revendiqué, la conscience de sa responsabilité historique. Et cela dès avant la Révolution. Elle ne cesse de se présenter comme actrice de l’histoire : quand elle se dit la première à dénoncer l’esclavage des Noirs… sans doute la transgression politique qu’elle s’autorise comme femme fait la différence.

A l’heure, où enfin, on lui reconnaît un geste inaugural, celui de l’écriture, en 1791, de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, il faut entendre la conscience qui l’anime. A l’homme, dans le préambule : « Homme peux-tu être juste ?» ; à la femme dans le postambule : « Femme, réveille-toi ! » Elle questionne le dominant face à l’impératif de justice comme elle interpelle la dominée endormie par trop de servitude. Elle parvient donc, dans ce texte, à une double proposition : analyser un rapport de domination et expliciter l’égalité des sexes, en affrontant le texte fondateur de la démocratie contemporaine. On écartera, par conséquent, comme une lecture superficielle, la méprise entendue récemment, qu’elle mettait automatiquement au féminin un texte de l’universel masculin. Ce n’est pas cela. Dans son célèbre article faisant équivalence entre « monter à l’échafaud » et « monter à la tribune », elle met le doigt précisément sur l’absence de symétrie entre les droits de l’homme (après le roi d’Ancien Régime, pouvoir accéder à la tribune révolutionnaire) et la culpabilité récurrente des femmes depuis Eve (subir l’échafaud sans le privilège de la tribune politique).

L’ironie de l’histoire, peu surprenante cependant, fit qu’elle monta à l’échafaud sans avoir connu la tribune ; et la ruse de l’histoire fait qu’aujourd’hui, pour avoir été écartée de la reconnaissance de la patrie au Panthéon, elle entre dans le lieu de la tribune, l’Assemblée nationale.

On me dira que c’est quand même une reconnaissance ; oui, celle d’une juste place. Elle aura un buste, aux côtés de Jaurès et on appréciera que le socialisme voisine avec le féminisme. Loin du mausolée, le buste offrira une figure ; ainsi, une incarnation. L’incarnation est une figure vivante de la reconnaissance.

Et, pour les esprits chagrins qui ne manqueront pas de souligner qu’elle était girondine, et défendit la reine, on leur citera ses mots, ceux du 4 juillet 1789 ; soit quelques jours avant la prise de la Bastille. C’est une lettre que l’Assemblée nationale vient d’acquérir pour ses archives. Olympe de Gouges écrit au duc d’Orléans pour réitérer sa demande, celle de publier un Journal du peuple.

Elle dit que tous les citoyens pourraient avoir autant de patriotisme et de zèle qu’elle en montre par ses écrits. Elle dit qu’elle veut « porter le peuple vers le bien », et calmer ainsi son « effervescence ». Alors, écrit-elle au duc, cela prouverait que « le peuple ne vous est pas indifférent ». Mais le duc fut indifférent, et Olympe de Gouges continua son travail de citoyenne ; nécessairement par ses écrits, puisqu’elle n’avait pas la parole. Elle disait aussi que son action ne méritait pas « récompense » mais « grâce ordinaire », celle de faire un Journal du peuple.

Le lieu de la tribune est le lieu du peuple avant d’être celui de la patrie. Olympe de Gouges voulait représenter le peuple. En 2013, ce dernier l’avait choisi. Déjà, en 1789, elle disait qu’il fallait se souvenir du peuple.

Geneviève Fraisse Philosophe et historienne de la pensée féministe

Publié le 18 octobre 2015 dans Libération

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