Raclée antiféministe

Ou quelques réflexions après lecture d’Andréa Dworkin1

Depuis quelques temps, des années, sinon des décennies, en réaction au mouvement féministe des années post soixante huit alors que ces dames ont vieillies, que leur lutte a perdu de sa virulence, que leurs filles et petites-filles ont négligé de prendre la relève, ou posé les armes pensant que l’obtention de la contraception pour toutes et le droit à l’avortement étaient des conquêtes majeures et ultimes, un retour en arrière antiféministe a couru à bas bruit et s’est peu à peu amplifié, en l’absence de résistance visible et entendue.

D’abord parce que l’idéologie dominante nous a convaincu, avec notre complicité paresseuse, que nos mères avaient fait tout le travail et que notre émancipation était faite… preuve qu’elle ne l’était pas !

Le féminisme est devenu un gros mot et être féministe une insulte, comme intellectuel d’ailleurs, ou politique… ce qui dessine en filigrane une haine, ou une peur, de tout changement, de toute subversion. Tout est bien dans le meilleur des mondes…

Notre société occidentale, riche et nantie, assise sur le restant du monde dont nous aspirons et digérons toutes les richesses, nous a convaincues, via ses média et l’idéologie dominante, que le summum de l’émancipation consistait à s’adonner en toute décomplexion à l’enjolivement de notre personne et à l’art de la séduction des hommes. Prendre soin de soi devient l’activité (anti)féministe ultime : c’est l’expression d’une prétendue libération que d’afficher sa « féminité » et de dire merde aux féministes, vielles, moches, agressives, pas sexy… et ça, c’est le pire pour une femme ! C’est notre droit d’être, en toute connaissance de causes et avec notre consentement plein et entier, la potiche sexy que nous désirons être, non pas au regard des hommes, encore que… mais d’abord pour notre propre plaisir face au miroir. Oui, c’est à moi que je veux plaire, affirmons-nous dans une forme de narcissisme fragile se substituant à notre estime de soi et devenant notre idéal. Oui, être prises, consommées, puis rejetées, c’est ce que nous voulons, car nous le valons bien !

Pendant ce temps-là ces messieurs se rincent l’œil, nous consomment, nous jettent et manœuvrent pour rester les principaux détenteurs des richesses en ce monde qui reste leur territoire (- 4 % de patrimoine immobilier car Madame et Monsieur achètent ensemble mais -37,5% de patrimoine financier pour les femmes ; – 19,2% de rémunérations, en France2) et lorsque l’on parle de milliardaires, c’est presque toujours d’hommes qu’il s’agit (cf liste WIkipedia3) … le pouvoir allant de pair avec les richesses, voir aussi la liste des principaux dirigeants de ce monde ! Mais tout va bien à qui veut voir le verre à moitié plein de l’émancipation des femmes face à l’océan des inégalités, des injustices et des violences faites aux femmes.

Nous nous sommes endormies dans le confort matérialiste que notre riche société consumériste nous a offert. Avec galanterie, perverse manifestation antiféministe, des inventeurs, notre société technicienne, nos compagnons lors de notre fête des mères ou notre petit noël, nous ont offert robots ménagers, aspirateurs, lave-linge, lave-vaisselle… et nous les avons accepté avec reconnaissance. Merci aux petits bébés de l’industrie alimentaire et aux lingettes jetables ! Le travail domestique, n’est plus une corvée ! Ou presque… Et l’éducation de nos enfants reste notre pré carré, car nous aimons cela, changer les couches, courir les réunions de parents d’élèves, repasser leurs petites affaires. C’est notre façon à nous de leur montrer à eux, nos hommes, nos enfants, que nous les aimons ! Et cela est bien connu, côté, cœur, nous leur sommes bien supérieures, à tous ces mecs !

Mais nous nous trompons de cible en négligeant l’égalité pour une supériorité hypothétique en certains domaines qui correspondraient à nos compétences « naturelles » (services, sentiment, expressivité, don de soi…). Car qui dit supériorité, signifie infériorité, avec des premiers et donc des derniers. Et la séparation comme la spéciation signifient la discrimination ; il ne peut plus être question d’égalité.

Nous avons cru gagner notre indépendance : désormais nous sommes salariées et nous gagnons de l’argent à nous. Nous pouvons leur dire merde, à ces hommes, et les quitter à la moindre incartade… ce que nous réfléchissons quand même à faire car notre salaire reste un salaire d’appoint, le plus souvent inférieur à celui de notre compagnon. Parce que nous sommes les championnes du travail précaire ou à temps partiel. Parce que malgré nos ressources inférieures, la plupart du temps, c’est encore à nous que les enfants sont confiés en cas de séparation, privilège de la maternité comme si d’avoir portés nos enfants pendant neuf mois dans notre ventre signifiait de les supporter pour le restant de notre vie ! Le père s’en tire encore avec une toujours dérisoire pension alimentaire, parce que le travail éducatif n’est pas quantifiable : c’est de l’amour, se lever la nuit quand ils sont malades, les récupérer à la sortie de l’école ou de l’accueil périscolaire, faire les courses pour les nourrir et les vêtir, organiser leurs anniversaires, les envoyer au bain le soir, et tous les câlins… Travail de femmes, ne valant rien ! Ou valant tout : l’Amour, c’est tellement plus que l’argent et la liberté que nous ne voulons pas renoncer à notre aliénation. Notre supériorité est là ; notre spéciation aussi, en tant que femmes différentes des hommes et donc incapables d’être leurs égales.

Andréa Dworkin prétend que les femmes (de droite) font le choix de se rallier au plus fort en faisant allégeance aux hommes. L’acceptation de la soumission leur apporte en retour leur protection et l’accès à leurs richesses. Sous cette façon de comprendre les rapports de sexes, il y a l’idée du contrat, d’un consentement plus ou moins conscient des parties qui ont un intérêt réciproque à contracter. Contrat social versus contrat sexuel4. Ce « contrat » nous conduit à renoncer à tous nos droits humains en acceptant de devenir la propriété des seuls humains dignes de ce nom, les hommes : en français hommes et humains sont prétendus synonymes. En acceptant l’aliénation nous sommes devenues des femmes, un particularisme de l’humanité, comme les noirs ou les enfants. Nous spécifier au sein de l’humanité revient à nous discriminer : différents, autres…

Nulle individue dominée, opprimée, aliénée ne peut se reconnaître comme telle. C’est bien sur ce déni que repose cette idée de consentement5, de choix, dont nous nous berçons : je choisis d’être femme de, mère, salariée moins bien payée, d’assurer l’essentiel des tâches domestiques et éducatives, de me grimer en objet sexuel, parce que j’aime ça (masochisme féminin ?), parce que c’est naturel (j’ai le gène de l’aspirateur), parce que je le veux bien, et non parce qu’un système relationnel et culturel m’a intégrée comme telle et m’a assigné cette identité et les rôles qui vont avec… Pour comprendre l’aliénation dans laquelle nous sommes prises, il faudrait déjà être un autre sujet, autre que femme, un être humain, peut-être tout simplement ? Mais c’est là une question d’identité. En ces temps de frilosité sociale et économique (pour ne pas parler de régression) c’est quelque chose qu’il est difficile de subvertir, l’identité. Nous nous accrochons à ce qui nous paraît certitude et avons tant de difficultés à imaginer un avenir qui serait autre, à nous imaginer nous même comme autre. Pire, l’autre fait peur. Son étrangeté nous effraie. Tout changement nous apparaît comme signe de perte ou de mort. Alors nous préférons nous replier sous le joug qui nous ploie et que nous connaissons si bien plutôt que de tenter de nous en défaire pour une liberté inconnue et angoissante.

Si nous faisons le choix de cette sorte de confort c’est aussi parce que l’affrontement contre les hommes nous semble trop périlleux. Refuser une identité et ses rôles si fortement assignés c’est se révolter et s’exposer à la violence de la société des hommes, et des femmes qui sont leurs alliées. C’est se retrouver en dehors, aux marges, isolées et affaiblies. D’autant plus que notre position féminine nous a déjà souvent isolées, retranchées en des espaces clos, séparés des hommes ; que la solidarité féminine, la possibilité d’une lutte commune, l’appartenance à un même groupe d’intérêts, à une classe de sexe, est de plus en plus problématique dans une société individualiste où le sentiment d’appartenance de classe s’évanouit, pour celle de sexe, de religion, de civilisation, ou de nature qui se prétend consensuel et qui dissimulent les rapports sociaux de domination. C’est encore et le plus souvent à la Catégorie Socio-Professionnelle de notre conjoint que nous appartenons. Mais surtout, nous n’avons pas confiance en nos capacités de luttes. Des siècles d’oppression et de mise sous tutelle, d’éducation à une identité féminine ont rogné notre agressivité, notre confiance en nous. Notre nature féminine ne fait-elle pas de nous des femmes dociles face à des hommes combatifs ? Comment venir à bout d’un fait qui à la consistance de la nature et d’une réalité immuable ? Il faut s’en arranger au mieux. Comme on s’arrange de la misère, de la violence, en l’ignorant, en ne les voyant pas ou en pensant qu’il en a toujours été ainsi et qu’on ne peut rien changer. D’ailleurs, en aparté, notre prétendue infériorité staturo-pondérale (tout comme celle des populations pauvres et sous-alimentée) est bien le résultat de cette oppression : adaptation à une alimentation parcimonieuse et toujours moindre que celle des hommes, a un rapport de domination : parce que c’est bien connu, le travail des hommes mérite plus de force donc d’aliments, et qu’ils préfèrent les femmes plus petites et plus jeunes qu’eux, ce qui permet de mieux les dominer… C’est ainsi qu’ils peuvent finalement se prétendre supérieurs

Repli sur notre petit territoire bien connu, enfermement entre-soi : vade rétro l’autre, l’étranger, le changement… Plutôt que de lutter contre les hommes, les femmes convaincues d’être faibles et inférieures, préfèrent se ranger du côté des hommes qui les protégeront en retour pour leur allégeance. Se rebeller est effectivement très coûteux que l’on soit femmes, esclaves ou travailleurs : cela peut-être même une activité létale !

Les femmes ne peuvent être libres puisqu’elles sont le réceptacle de la sexualité, mère ou putain. Alors non à l’avortement, pensent certaines, car le rôle des femmes, leur spécialité, leur supériorité, n’est-elle pas de concevoir la vie ? On ne va pas se tirer une balle dans le pied, quand même ! Et nous en avons déjà payé les conséquences : avortement, contraception nous rendent d’autant plus disponibles sexuellement pour les hommes ! Nous n’avons plus de raisons pour dire non à une bonne partie de sexe ! Sinon notre désir, notre plaisir. Mais les femmes savent-elles quelque chose de leur jouissance ? Qu’on en veuille trop, du sexe, ou pas du tout, nous sommes des salopes… Qualificatif qui excite la pulsion sexuelle des hommes ; je dirais plutôt leur agressivité car à mon sens la sexualité masculine est dans ce cas de figure vécue et ressentie sur le mode de l’agression et de la destruction ; il s’agit de consommer, de digérer, de détruire l’autre, non de partager et d’échanger, ce qui se fait d’égal-e à égal-e… C’est là que réside notre prétendu pouvoir car eux, les hommes, sont incapables de contenir leur sexualité : leur « nature » masculine fait d’eux des conquérants, des guerriers, en toutes choses. Nous voilà donc responsables de leurs pulsions. N’allons pas nous prétendre victimes, si cela tourne mal, si nous avons trop aguiché ces messieurs… Retour sur l’occupation frivole que l’on nous fait miroiter comme une émancipation : se faire belle, sexy et croire que ce n’est que notre regard et notre désir qui est concerné, car nous sommes responsables non seulement de nos actes mais aussi de ceux dont nous sommes les cibles : en quelques mots, entrepreneuses de notre vie, nous sommes responsables de ce qui nous arrive car c’est nous qui le faisons advenir. Libéralisme et liberté sont deux mots très différents, même s’ils ont la même origine… certains se servent de leur similarité pour brouiller les cartes de notre compréhension du monde et des discours dominants. Allons donc jusqu’au bout de la logique, c’est notre droit et notre liberté d’être violée, opprimées aliénées, parce que nous le voulons bien !

C’est notre liberté de faire ce que nous voulons de notre corps, de le donner, de le prêter, le vendre, le louer, le prostituer, une activité comme une autre qui mérite rémunération et protection. Le plus vieux métier du monde. Ce n’est pas maintenant que nous allons prétendre le faire disparaître ? Encadrons le, réglementons, pour protéger leurs travailleurs, qui sont essentiellement des travailleuses. Une préconisation étrange et bien spécieuse en ces temps où le marché du travail est plutôt à la libéralisation et à la déréglementation ! Et l’on voit que tous les arguments sont bons pour ne rien changer d’un rapport de domination qui se dissimule sous l’idée d’un contrat de travail ou de service. Comme si le corps était un outil, un véhicule, une partie morcelable, échangeable, exploitable dont nous-même, ou d’autres, pourraient tirer profit…

Un autre possible semble inimaginable, en tout cas non souhaitable et s’il est normal que ceux ou celles qui en profitent ne veulent rien changer, il apparaît plus étrange que celles et ceux qui en sont les victimes s’opposent au changement… et pourtant le monde est plein de ces paradoxales situations où les opprimés sont les plus ardents défenseurs du système qui les opprime. Peur de perdre le peu que nous connaissons pour l’incertitude de lendemains qui chantent.

Les hommes trottent dans notre tête et nous ont persuadés de notre infériorité6, ou de notre supériorité à eux dans certains domaines où nous nous cantonnons et qu’ils ont bien voulu nous abandonner… Car nous nous sommes persuadées de notre différence essentielle et naturelle : femme, homme, ce n’est pas pareil ! Cette assertion est d’un bon sens tellement évident que nous en oublions de regarder ce qu’elle dissimule. Si nous étions simplement objectives, nous penserions que nous sommes des humain-e-s, que c’est notre commune identité et qu’il ne peut être question que d’égalité.

Claude Renoton-Lépine, 1er octobre 2015

1 DWORKIN Andréa, 2013, les femmes de droite, éditions remue-ménage, Montréal.

4 PATEMAN Carole, 2010, Le contrat sexuel, La Découverte, Paris.

5 MATHIEU Nicole-Claude, réunis par, 1985, l’arraisonnement des femmes, essais en anthropologie des sexes, Editions EHESS, Paris

6 LÖWY Ilana, 2006 ; L’emprise du genre, Masculinité, féminité, inégalité, La dispute, Paris.

2 réponses à “Raclée antiféministe

  1. Dans *Les femmes de droite*, Dworkin explique en effet que la plupart des femmes se rallient à la loi des hommes – faute de solutions alternatives -, mais elle montre aussi que cette politique est suicidaire et qu’elle ne les protège pas, au contraire, d’un féminicide qui va s’accélèrant.

  2. Magnifique texte, analyse d’une grande subtilité, mais bilan désespérant du mouvement féministe. Non, les opprimés ne sont pas les meilleurs soutiens du système qui les opprime, mais hors des périodes de lutte, les femmes sont dans des situations « intenables ». Le mouvement féministe a négligé de réfléchir justement sur les marchés du sexe, des objets, du travail, on a oublié que ce sont les femmes qui font « le marché »

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