Merci à Christine Delphy qui a permis cette reproduction
(La version originale de cet article a paru sous le titre : « Israel : Whose Country Is It Anyway ? » dans Ms, septembre-octobre, 1990, vol. &, N° 2.)
Ce texte d’Andrea Dworkin a été publié dans Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, Volume 14, N°2, 1993
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C’est le mien. Nous pouvons considérer que la question est close. Israël m’appartient ou du moins c’est ce qu’on m’a toujours fait croire.
J’y ai planté des arbres, aussi loin que remonte ma mémoire. Je me souviens du sein de ma mère — de ma faim (ma mère était faible et malade) ; je me souviens d’avoir été opérée des amygdales lorsque j’avais deux ans et demi — de ma peur, et du papier peint de l’hôpital ; de mes cauchemars de gosse ; des abandons de la petite enfance ; je me souviens d’avoir planté des arbres en Israël. Entendez moi : j’ai planté des arbres en Israël avant de pouvoir reconnaître un vrai arbre. A Camden, où j’ai grandi, nous avions du béton. Je pensais que l’énorme et superbe poteau télégraphique sur le trottoir en face de notre maison de brique en était un — un arbre simplement ; il n’avait pas de feuilles. Je n’étais pas à plaindre : les fils étaient très impressionnants. Aujourd’hui encore, si je pense « arbre », je vois ce bout de bois mort craquelé et brunâtre avec ses fils noirs déployés sauvagement sur le ciel. Je dois me forcer à penser qu’un arbre est quelque chose de plus fragile et de plus vert, au moins en principe, au moins dans les zones tempérées. Il faut à l’adulte que je suis, un effort de volonté pour me souvenir qu’un arbre s’élève dans le ciel et enfonce ses racines dans le sol, ce qu’un poteau télégraphique, si magnifique soit-il, ne fait pas.
Israël, comme Camden, ne possédait pas d’arbres. Nous étions le pays du béton ; Israël celui du désert. Ils avaient besoin d’arbres, nous non. Pour la simple raison que nous vivions aux États-Unis où il y avait abondance de tout, y compris d’arbres ; en Israël il n’y avait rien. C’est pourquoi nous devions leur fournir des arbres. A la synagogue on nous donnait des dossiers de papier blanc, épais et lourd ; de l’encre bleu clair, évoquant le vert sans être verte. Le blanc et le bleu sont les couleurs d’Israël. Vous ouvriez le dossier et vous trouviez à l’intérieur un arbre imprimé en bleu clair. Cet arbre opulent s’arrondissait comme un arc gonflé de sève, chaque branche donnait naissance à d’autres branches, dont chacune portait des bouquets de feuilles. Dans chaque bouquet de feuilles, nous devions mettre une pièce. Nous pouvions prendre sur l’argent du déjeuner ou sur l’argent de poche, mais cet argent était vite épuisé; si bien qu’il nous fallait demander à des proches, puis à des étrangers, au policier devant l’école, au concierge de l’école — à quiconque pouvait donner son obole, parce qu’il fallait remplir le dossier, après quoi il fallait en commencer un autre et le remplir aussi. On glissait chaque pièce dans une petite fente du dossier juste dans le bouquet de feuilles, si bien que chaque branche finissait chargée de pièces étincelantes. Quand il y avait assez de pièces, elles avaient l’air d’avoir poussé sur l’arbre. Cela voulait dire qu’on avait récolté assez d’argent pour planter un arbre en Israël, son arbre à soi. On mettait son nom sur le dossier et en Israël ils plantaient votre arbre et mettaient votre nom dessus. On aussi pouvait aussi mettre le nom de quelqu’un d’autre sur le dossier. Dédier l’arbre à quelqu’un qui était mort. Cet arbre est dédié à la mémoire de… Les familles juives n’étaient jamais en manque de morts, mais dans les années qui suivirent ma naissance, après 1946, les morts surpassèrent de beaucoup les vivants. Où que l’on se tournât, on tombait sur des morts. Si jeune que l’on soit, on se frottait à eux. Fosses communes ; ossements ; cendres; fours ; matricule sur les avant-bras. Etre Juif et vivant faisait de vous un objet rare. D’où un sentiment de solitude, même chez les enfants. Etre vivant vous mettait mal à l’aise. Peut-être êtes-vous fatigués d’en entendre parler ? N’en soyez pas fatigués devant moi. C’était nouveau alors, et j’étais une enfant. Les adultes voulaient nous empêcher de sombrer dans la morbidité, dans l’angoisse, dans la peur ; ils ne voulaient pas que nous devenions différents des autres enfants. A la fois ils nous disaient les choses et ils ne nous les disaient pas. Ils parlaient, puis ils retiraient ce qu’ils avaient dit. Ils murmuraient et vous laissaient surprendre leurs murmures, puis ils déniaient. Il n’y a pas de danger. Vous êtes en sécurité ici, aux Etats-Unis. Etre Juif, eh bien, c’est comme d’être Américain : ce qu’il y a de mieux. Il y avait là un grand secret qu’ils essayaient à la fois de préserver et de transmettre. Or c’étaient des adultes — ils n’y croyaient pas vraiment. Les enfants, eux, y croyaient.
J’avais deux sortes de professeurs à l’Ecole juive : des Juifs aux yeux vifs, originaires du New Jersey, principalement des banlieues, et de Philadelphie, centre culturel — individus médiocres et piètres enseignants, aux aspirations plus bourgeoises que talmudiques ; et des survivants des anciens ghettos européens qui avaient transité par Auschwitz et par Bergen-Belsen — polyglottes, érudits, d’allure spectrale, au regard louche. Aucun d’entre eux, bien sûr, ne parlait l’hébreu. C’était une langue morte comme le latin. On considérait comme une tentative vouée à l’échec le récent projet israélien de parler l’hébreu. L’anglais serait la langue d’Israël. Ce n’était qu’une question de temps. Israël était grand comme le New Jersey. Israël était un miracle, une aventure, mais aussi quelque chose de parfaitement familier.
Le problème, en dédiant l’arbre, était d’avoir un vrai nom à écrire sur le dossier et de savoir ce qu’était la personne par rapport à soi. Les Juifs américains tiennent à avoir l’air normal, et les gens savent le nom de leurs morts. Or nous avions trop de morts pour savoir leurs noms ; une tuerie en masse signifiait l’effacement. Les immigrants aux Etats-Unis avaient laissé derrière eux des soeurs, des frères, des mères, des tantes, des oncles, des cousins : massacrés. Où ? Quand ? Ces questions se heurtaient au vide. Les parents de mon père étaient des immigrants russes. Ceux de ma mère, hongrois. Mes grands-parents refusaient toujours de parler de l’Europe. « Des ordures », me disait le père de mon père, « ce sont tous des ordures ». Il parlait de tous les Européens. Il s’était enfui de la Russie tsariste à l’âge de quinze ans. Il avait des frères et des soeurs, sept ; je n’ai jamais pu rien découvrir d’autre. Ils étaient morts du fait des pogroms, de la Révolution russe, des nazis ; ils avaient disparu. Mes grands parents, maternels et paternels s’étaient échappés — chaque côté pour ses propres raisons — et étaient parvenus ici. Ils ne regardaient pas en arrière. Et puis il y avait eu ce nouveau génocide, nouveau même pour les Juifs, et ils ne pouvaient pas regarder en arrière. Impossible de retrouver qui ou quoi l’on avait perdu. Impossible de se réconcilier avec ce à quoi l’on ne pouvait faire face. Eux étaient vivants parce qu’ils étaient ici ; les autres étaient morts parce qu’ils avaient été là : qui pouvait affronter cela ? Etant enfant, je remarquai que les enfants chrétiens avaient toutes sortes de parents étranges pour moi, très âgés, avec des titres que j’ignorais — grand-tante, arrière-arrière grand-mère. Notre famille, elle, commençait aux grands-parents. Il n’y avait personne avant eux, et personne à côté d’eux. C’est là une sorte d’amnésie incompréhensible et troublante. Il y avait Eve ; et puis un espace vide déchirant, un tunnel de temps et de néant empli de meurtre ; et puis il y a nous. Nous avions quiconque se trouvait dans la pièce. Et qui ne se trouvait pas dans la pièce était mort. C’est pour eux que j’étais en deuil — tous mes arbres dans le désert — mais qui étaient-ils ? Mes ancêtres ne sont pas individualisés pour moi : toute quête de leur identité, toute recherche de leur soi singulier, me précipitent dans la fosse commune. Dans le monde réduit où je vivais enfant, le champ de la conscience se partageait en trois : (1) en Europe, avec ceux qu’on avait laissés derrière, les morts, et comment pouvait-on vivre sachant comment ils étaient morts, même si le pourquoi était connu depuis longtemps ; (2) aux Etats-Unis, le meilleur de tous les mondes possibles — en étant plus Américains que les Américains, plus classe moyenne même si l’on se débattait dans la pauvreté,plus banlieusard même si l’on était d’origine citadine, plus normal, plus conventionnel, plus conformiste ; et (3) en Israël, dans le désert, avec les Juifs qui avaient été cendre et qui maintenant plantaient des arbres. Je n’ai jamais planté un arbre à Camden, ni nulle part ailleurs. Tous mes arbres sont en Israël. On m’avait assurée qu’ils portaient mon nom et qu’ils étaient dédiés à la mémoire de mes morts.
Un jour, à l’Ecole juive, j’ai eu une discussion avec le directeur en présence de toute la classe ; c’était un professeur, un érudit, un survivant des camps (je ne sais plus lesquels), il connaissait sept langues. A la différence des autres, il me parlait en privé, répondait à mes questions. Je le voyais agité et tremblant lorsqu’il était seul ; je lui demandais pourquoi ; il disait parfois qu’il ne pouvait parler, qu’il n’y avait pas de mots, il ne pouvait dire les mots, bien qu’il possédât sept langues ; il disait qu’il avait vu des choses ; il disait qu’il ne pouvait pas dormir, cela faisait des nuits et des semaines qu’il n’avait pas dormi. Je savais qu’il savait des choses importantes. J’éprouvais du respect pour lui. Habituellement je n’avais aucun respect pour mes professeurs. Devant toute la classe il nous dit que dans la vie nous avions l’obligation d’être en premier lieu des Juifs, en second des Américains, et en troisième lieu des êtres humains, des citoyens du monde. Je fus horrifiée. J’affirmai que c’était le contraire. Je dis que tout le monde était d’abord un être humain, un citoyen du monde — sinon il n’y aurait jamais de paix, il n’y aurait jamais de fin aux conflits nationalistes et aux persécutions raciales. J’avais peut-être onze ans. Il répliqua que tout au long de l’histoire les Juifs avaient été tués précisément parce qu’ils pensaient comme moi, parce qu’ils plaçaient en dernier le fait d’être Juif ; parce qu’ils ne comprenaient pas que l’on était toujours d’abord Juif – dans l’histoire, aux yeux du monde, aux yeux de Dieu. Je répondis que c’était le contraire : c’est seulement lorsque tout le monde sera d’abord humain que les Juifs seront en sécurité. Il dit alors que les Juifs comme moi avaient sur les mains le sang d’autres Juifs tout au long de l’histoire ; que si Israël avait existé, les Juifs n’auraient pas été massacrés dans toute l’Europe ; que la patrie juive était le seul espoir pour la liberté juive. Je dis que c’était pour cela que l’on avait l’obligation d’être en second lieu américain, après celle d’être un être humain, un citoyen du monde : parce que c’est seulement dans une démocratie sans religion d’Etat que les minorités religieuses ont des droits, sont en sécurité, ne sont pas persécutées, ne subissent pas de discrimination. Je dis que s’il y avait un Etat juif, tout non-juif serait par définition un citoyen de seconde zone. Je dis encore que nous n’avions pas le droit de faire aux autres ce qu’on nous avait fait. Davantage que quiconque, nous connaissions l’amertume de la persécution religieuse, les stigmates qui marquent les minorités. Nous devions voir par avance les conséquences inévitables d’un Etat où nous serions les premiers ; car alors les autres viendraient en second, en troisième, en quatrième. Un Etat théocratique, disais-je, ne saurait être un Etat équitable, et les Juifs n’avaient-ils besoin d’un Etat équitable ? Si les Juifs avaient eu un Etat équitable, le massacre ne leur aurait-il pas été épargné ? Israël pouvait être un commencement : un Etat équitable. Mais alors ce ne pouvait être un Etat juif. Le sang des Juifs, dit-il, serait sur mes mains. Il s’éloigna à grands pas. Je crois bien qu’il ne m’adressa plus jamais la parole.
Vous vous demandez sans doute si ce récit est apocryphe, ou comment je m’en souviens, ou comment quelqu’un d’aussi jeune pouvait argumenter ainsi. Ce dernier point est sans mystère : la beauté d’une éducation juive réside en ceci que, pour peu que vous prêtiez attention, vous apprenez à argumenter. Et si j’ai gardé cet épisode en mémoire, c’est parce que j’étais extrêmement perturbée par ce qu’il m’avait dit : le sang des Juifs sera sur vos mains. Je m’en souviens, parce qu’il pensait vraiment ce qu’il disait. Une bonne part de mon éducation provient de ce que j’avais des professeurs qui avaient trop vu la mort pour discuter juste par plaisir. Je pourrais voir le sang sur mes mains si j’avais tort ; les Juifs n’auraient nulle part où aller ; les Juifs mourraient. Je voyais bien que si moi-même, ou quelqu’un d’autre, rendait plus difficile l’existence d’Israël, des Juifs pouvaient en mourir. Je savais qu’il fallait qu’Israël s’en sorte et réussisse. Chaque personne juive adulte que je connaissais le souhaitait et en avait besoin ; les angoissés avec le matricule sur le bras ; les immigrants qui étaient ici, pas là-bas ; les joyeux « plus américain que les Américains », qui voulaient des ranchs pour eux-mêmes et une armée pour Israël. Israël était la réponse à la quasi-extinction dans un monde bien réel qui s’était montré indifférent à l’assassinat en masse des Juifs. C’était aussi la seule manière pour les Juifs vivants de survivre encore après avoir survécu. Ceux qui s’étaient trouvés ici, pas là-bas, grâce à l’immigration ou à la naissance, allaient créer un autre ici, un ici différent, un sanctuaire créé tout exprès, et pas quelque chose sur quoi l’on tombe au petit bonheur la chance. Ceux qui étaient vivants allaient trouver une manière de résoudre la monumentale culpabilité de ne pas être morts : étant élus cette fois pour de bon. L’édification d’Israël était un pont jeté sur des ossements ; un acte de foi envers la vie, à rencontre de la pulsion suicidaire du passé. Comment puis-je vivre après avoir vécu ? Je vais bâtir un lieu pour que vivent les Juifs.
Mes efforts répétés pour tenter de comprendre le racisme — depuis le nazisme jusqu’à la situation où je me trouvais, la haine envers les Noirs aux Etats-Unis, l’existence d’une ségrégation légale dans le Sud — m’avaient appris qu’Israël était impossible : fondamentalement injuste, organisé de façon à trahir les aspirations égalitaires — parce que fondé de bas en haut sur une définition raciale du type de citoyen désiré ; parce que fondé de bas en haut sur l’exclusion, stigmatisant nécessairement ceux qui n’étaient pas juifs. L’égalité sociale était impossible, à moins que les seuls habitants soient des Juifs. Entouré de voisins hostiles, et nanti d’un paradigme racial pour carte d’identité, Israël deviendrait une forteresse ou une tombe. Je ne pensais pas que cela procurait aux Juifs davantage de sécurité. Mais je pouvais fort bien concevoir que cela les rendît différents : différents des créatures pathétiques qui peuplaient les trains de déportation, des squelettes dans les camps ; oui différents ; irrémédiablement différents. Quel soulagement — pour moi aussi — d’être différents des Juifs dans les wagons à bestiaux. La différence importait. Aussi longtemps qu’elle serait accessible, j’y souscrirais. Et si Israël devait finir en tombeau, mieux valait un tombeau que les anonymes fosses communes où gisaient des millions d’êtres à travers l’Europe — c’était mieux, c’était différent. Je fis la paix avec cette idée que c’était « différent » ; ce qui signifiait que je faisais la paix avec I’Etat d’Israël.
Je n’aurais pas le sang des Juifs sur les mains. Je n’apporterais pas ma contribution à ceux qui voulaient faire d’Israël un lieu où davantage de Juifs mouraient, en disant tout haut ce que je pensais sur le racisme implicite. En réalité, c’était honteux : éloigne moi, Seigneur, de ces pitoyables Juifs ; fais de moi un être neuf. Mais c’était là la réalité, et même moi, à dix, onze, douze ans, j’en avais besoin.
Vous aurez remarqué que tout ceci n’avait rien à voir avec les Palestiniens. J’ignorais tout de leur existence. Et je n’ai pas non plus mentionné les femmes. Certes je savais qu’il y en avait, formellement parlant ; Madame Untel était partout, bien sûr — avec ses idiosyncrasies, sa retenue, ses réticences et sa soumission en public. Je n’en n’ai jamais rencontré une que j’aurais aimé devenir. Néanmoins les adultes ne cessaient de brandir la menace qu’un jour il faudrait bien que j’en devienne une. Apparemment, c’était la destinée, et c’était aussi un rude travail ; on naissait femme, mais il fallait aussi le devenir. Ou bien l’on maîtrisait des règles exceptionnellement difficiles et obscures, trop nombreuses et trop lourdes pour être révélées à une enfant, même une enfant qui étudiait le Lévitique ; ou bien l’on se trouvait en faute, faute dont la nature n’était jamais précisée. Mais politiquement parlant, les femmes n’existaient pas, et franchement, comme êtres humains, les femmes n’existaient pas non plus. On pouvait passer toute sa vie parmi elles et ne jamais savoir qui elles étaient.
On m’informa au sujet des fedayin : ces Arabes qui traversaient la frontière israélienne afin de tuer des Juifs. Dans les années qui suivaient Hitler, c’était monstrueux. Seul un être dépourvu de toute humanité, de toute conscience, de tout sens de la décence et de la justice, pouvait tuer des Juifs. Ils ne vivaient pas là, ils venaient d’ailleurs. Ils tuaient des civils en embuscade ; peu leur importait qui ils tuaient pourvu que ce fussent des Juifs.
Ce n’est que parvenue à un âge mûr que je pris conscience de ce que l’on m’avait inculqué des préjugés contre les Arabes et que ces préjugés n’avaient rien d’innocent. Mes parents étaient exceptionnellement conscients et consciencieux en ce qui concerne le racisme et la bigoterie religieuse — de toutes les espèces que l’on trouve ici — la haine des Noirs ou des catholiques, par exemple. Leur pédagogie était très courageuse. Ils prenaient publiquement position contre le racisme, pour les droits civils, rencontrant ainsi l’opposition de nombre de voisins et de membres de la famille. Un jour ma mère m’avait fait monter dans une voiture pour me montrer la pauvreté des Noirs. Quelle que soit la pauvreté dont je nous pensais affligés, je devais me souvenir qu’être Noir aux Etats-Unis vous rendait plus pauvre encore. J’ai gardé en mémoire une conversation avec mon père où il m’avouait entretenir des sentiments racistes à l’égard des Noirs. Je lui répliquai que c’était impossible puisqu’il était en faveur des droits civils. Il expliqua de quelle sorte étaient ses sentiments et pourquoi c’était mal. Il m’expliqua aussi qu’ayant eu à travailler avec des enfants noirs comme professeur, puis comme conseiller d’orientation, il avait dû s’assurer que ses sentiments racistes ne leur causeraient aucun dommage. J’ai appris ainsi de mon père que le fait d’avoir de tels sentiments n’en constituait pas la justification ; que les « braves gens » avaient de mauvais sentiments et que ces sentiments n’en étaient pas moins mauvais pour autant ; la lutte contre le racisme était un véritable processus, quelque chose avec quoi il fallait se débattre activement. Il arrivait que l’on ait de mauvais sentiments, et si l’on était quelqu’un de « bien », on prenait ses responsabilités, on les regardait bien en face. J’appris également que le fait de ressentir quelque chose ne le rend pas nécessairement vrai. Mes parents faisaient un effort pour parler de « certains Arabes », afin de bien marquer qu’il y avait des bons et des méchants dans tous les groupes ; mais en fait mon éducation dans la communauté juive réduisait cette précaution à zéro. Les Arabes étaient des êtres primitifs, barbares et violents. (Mes parents n’auraient jamais accepté pareille qualification des Noirs). Les Arabes détestaient les Juifs et les tuaient. Oui, j’ai vraiment appris que les Arabes étaient irrémédiablement du côté du mal. Au cours de tous mes voyages, qui furent pourtant considérables, je n’ai jamais fait la connaissance d’un Arabe, et l’ignorance est la meilleure amie du préjugé.
Vers trente-cinq ans j’ai commencé à lire des livres écrits par des Palestiniens. Ces livres me firent comprendre que j’avais été mal informée. J’avais eu une position assez convenable sur les Palestiniens — ou peut-être devrais-je dire « la question palestinienne » pour rendre le ton exact de condescendance — dès que je connus leur existence ; bien après mes onze ans. Il y a peut-être vingt ans, j’ai su qu’ils existaient. J’ai su qu’on leur avait fait du tort. J’étais pour la solution des deux Etats. Au fil des années, j’ai eu connaissance de la torture infligée par Israël aux prisonniers palestiniens ; j’ai connu des journalistes juifs qui supprimaient intentionnellement l’information de manière à ne pas « faire de tort » à l’Etat juif. J’ai su qu’on violait les droits humains des Palestiniens dans la vie quotidienne. A l’instar de mon Papa, sur les problèmes sociaux, les questions politiques, j’étais plutôt bien pour mon milieu. Ces opinions me mettaient en constante friction avec la communauté juive, y compris ma famille, beaucoup d’amis, et de beaucoup de féministes juives. Pour autant que je sache, d’après ma propre expérience, il n’y a guère de temps que la communauté juive a vraiment affronté les faits — les faits courants — autant dire hier. Je ne vais pas discuter, car l’histoire est embrouillée, qui a fait quoi à qui et quand. Je ne vais pas discuter sur le sionisme, sinon pour dire que de toute évidence je ne suis pas et n’ai jamais été sioniste. Le débat est le même qu’avec le directeur de l’Ecole juive ; ma position est la même — ou bien nous produisons un monde équitable, ou bien nous continuons à être tués. (J’ai aussi remarqué, entre-temps, que les Cambodgiens avaient le Cambodge, et que ça ne les avait pas beaucoup avancés. Le sadisme social revêt de multiples formes. L’inimaginable arrive). Mais il y a d’un côté les questions de politique sociale, et puis il y a le racisme qui vit dans le cœur et dans la tête des individus et constitue un immense préjugé à l’égard de tout un peuple. On croit les stéréotypes ; on croit le pire ; on accepte des caricatures montrant tels membres du groupe comme comiques, d’autres comme menaçants, et tous comme méprisables. Je ne crois pas que les Juifs américains élevés comme je l’ai été soient indemnes de ce préjugé. On nous l’a inculqué lorsque nous étions enfants et il a permis au gouvernement israélien de justifier à nos yeux ce qu’ils ont fait aux Palestiniens. Nous avons été aveuglés, non seulement par notre besoin d’Israël ou par notre loyauté envers les Juifs mais par un préjugé profondément ancré envers les Palestiniens, un préjugé qui est en définitive de la haine raciale.
Le pays n’était pas vide, comme on me l’avait appris : oh oui, il y a quelques tribus nomades mais ils n’ont pas de résidence au sens habituel du terme — pas comme nous dans le New Jersey ; il n’y là que quelques êtres primitifs, incultes et sales qui ne veulent même pas d’un Etat. Or il y avait des gens et il y avait même des arbres — arbres détruits par les soldats israéliens. Les Palestiniens ont raison de dire que les Juifs les considéraient comme rien. On m’a appris qu’ils n’étaient rien au sens le plus littéral. S’emparer du pays et en faire Israël, l’Etat juif, fut un acte impérialiste. Les Juifs trouvent incompréhensibles les affirmations de ce genre. Comment les presque morts, les quasiment éteints, un peuple qui n’était plus que cendre, pouvait-il avoir exercé envers qui que ce soit un quelconque impérialisme ? Eh bien, Israël est vraiment extraordinaire : les Juifs, à peu près exterminés, se sont emparés de la terre et ont contraint un monde très hostile à légitimer le larcin. Je crois que les Juifs américains ne peuvent regarder en face le fait que c’est là un acte — l’acte par excellence — d’impérialisme, de conquête, auquel nous apportons notre soutien. Nous avons aidé ; nous en sommes fiers ; nous le revendiquons. Il y a là quelque chose qui contredit toutes nos idées quant à qui nous sommes, quant à ce que signifie être Juif. Cela aussi, c’est vrai. Nous avons pris leur pays aux gens qui y vivaient ; nous les avons dépossédés, nous avons finalement réservé à autrui le même sort ; nous avons dit : ce sont des Arabes, qu’ils aillent quelque part où il y a des Arabes. Lorsque les Israéliens affirment vouloir être jugés selon les mêmes critères que le reste du monde, et non selon un critère particulier pour les Juifs, ils veulent dire, entre autres, qu’ainsi va le monde. C’est peut-être une première pour les Juifs, mais tout le monde l’a fait tout au long de l’histoire connue. C’est toute l’histoire connue. J’ai été élevée dans le New Jersey, qui est grand comme Israël ; il a n’y a pas si longtemps, il appartenait aux Indiens. Parce que les Juifs américains refusent précisément de regarder ce fait en face — nous nous sommes emparés de la terre — les Juifs américains ne sont pas en mesure de connaître les Palestiniens ni de les regarder en face : ni même, pour commencer, de reconnaître leur existence.
Quant aux Palestiniens eux-mêmes, je ne puis qu’imaginer l’humiliation d’être défaits et conquis par le peuple le plus faible, le plus méprisé et le plus castré sur la surface de la terre. Ceci est une remarque féministe au sujet de la virilité.
Durant mon enfance et mon adolescence, l’unique fois où j’entendis parler de l’égalité des sexes, ce fut lorsqu’on entreprit de m’instruire dans l’amour et la fidélité à l’égard du nouvel Etat d’Israël. Ce nouvel Etat était fondé sur le principe que les hommes et les femmes étaient égaux en tous points. Selon mes professeurs, la servilité ne convenait pas au nouveau Juif, homme ou femme. Dans le nouvel Etat, il n’y avait pas de fort ou de faible, ou de plus ou moins valorisé, selon le sexe. Tout le monde faisait le travail : labeur physique, labeur domestique, cuisine — il n’y avait pas, comme nous dirions aujourd’hui, de rôles de sexe stéréotypés. Parce que tout le monde travaillait, tout le monde avait une responsabilité égale, et un droit égal à la parole. Notamment, les femmes étaient des citoyennes, non des mères.
Curieusement, c’était là l’aspect le plus exotique d’Israël. Dans le New Jersey, il n’y avait pas d’égalité entre les sexes. Dans le New Jersey, personne n’y pensait, personne n’en avait besoin ni ne le désirait. Il n’y avait pas d’égalité des sexes à l’Ecole juive. Peu importait l’intelligence ou la piété : une fille n’avait pas le droit de rien faire d’important. Elle n’avait le droit de rien vouloir sauf le mariage, même si elle était une brillante élève. Ceux qui étaient dans le désert auraient avec les arbres l’égalité des sexes ; nous ne pouvions leur en envoyer puisque nous n’en avions pas. C’était un principe neuf pour un pays neuf et cela servait à faire un peuple nouveau ; dans le New Jersey nous n’avions pas besoin d’être aussi nouveaux.
Dans mon enfance et dans mon adolescence, Israël était aussi fondamentalement socialiste. Les kibboutz étaient des collectivités formées de volontaires et expressément égalitaires. Les kibboutz allaient remplacer la famille nucléaire traditionnelle comme unité sociale de base pour la nouvelle société. Les enfants seraient élevés par la communauté toute entière — ils n’« appartiendraient » pas à leurs parents. La vision communautaire constituait la pierre d’angle du nouveau pays.
Ici, les femmes étaient plutôt invisibles, et les appétits matériels, le désir pour les biens et le statut de la classe moyenne, animaient la communauté juive. Israël répudiait en fait les valeurs des Juifs américains — cependant, on ne sait comment, les adultes s’arrangeaient pour préserver leur vénération pour Israël tandis que dans leur propre vie ils transgressaient toutes les valeurs fondamentales que le nouvel Etat faisait siennes. Mais l’influence sur les enfants était probablement très grande. Je ne crois pas que ce soit par hasard que les enfants juifs de mon âge aient grandi en voulant faire de l’idéal de vie communautaire une réalité ou en croyant simplement que c’était possible ; ni que les filles se soient effectivement résolues en grand nombre à faire de l’égalité des sexes la base dynamique de leur vie en politique.
Tandis qu’aux Etats-Unis les femmes vivaient dans un monde crépusculaire, appendices des hommes, ménagères, cependant les femmes les plus fortes que j’aie connues étant enfant travaillaient à la consolidation, au bien-être et à la sauvegarde de l’Etat d’Israël. C’était peut-être le seul champ d’engagement qui soit socialement reconnu. Ma tante Hélène, par exemple, la seule femme non mariée et travaillant que je connusse étant enfant, avait fait d’Israël la cause de sa vie. Non seulement les femmes fortes travaillaient pour Israël, mais celles dont la force n’était pas visible — les conformistes — déployaient une véritable énergie lorsqu’elle s’activaient en faveur d’Israël. L’égalité des sexes peut avoir eu une résonance pour elles, qui étaient adultes, ce qui ne pouvait être le cas pour une enfant comme moi. Plus tard, lorsque Golda Meir exerça pendant longtemps les fonctions de Premier ministre, on put croire que la promesse d’égalité était enfin tenue. Elle représentait la nouveauté, soit ; visiblement forgée dans l’ancien système, mais s’étant recréée elle-même à neuf par un acte de volonté ; personnage public ; dirigeante d’un pays en crise. Ma tante Hélène et Golda Meir avaient beaucoup de points communs : elles ne se définissaient pas dans les termes des hommes ; hardies, alors que les autres femmes étaient timides ; fortes ; pleines de ressources ; formidables. Les seules femmes formidables que je voyais étaient associées à Israël par leur engagement, à l’exception d’Anna Magnani. Mais c’est une autre histoire.
Finalement, c’est en 1988, à l’âge de 42 ans, le jour de Thanksgiving, où nous célébrons notre conquête du pays sur les Indiens, que j’allai pour la première fois en Israël.
Je me rendais à un colloque annoncé comme le premier colloque international juif féministe. Le thème : l’accès des femmes juives au pouvoir. Les parrains : le Congrès juif américain, le Congrès juif mondial, et le Réseau des femmes israéliennes. Un programme très « middle-class », organisé par des femmes elles-mêmes très « middle-class », inféodées de surcroît à la hiérarchie masculine des groupes commanditaires. C’est sous ces couleurs que le colloque apparaissait aux organisations laïques israéliennes de base — et c’est bien ainsi qu’il se présentait. Au début, les féministes laïques israéliennes avaient prévu de boycotter le colloque de l’establishment et d’organiser un colloque parallèle, mais elles préférèrent tenir leur propre colloque le lendemain de la fin du colloque officiel.
J’allais là-bas à cause des féministes israéliennes des base, que j’aurais l’occasion de rencontrer à Haifa, à Tel Aviv et à Jérusalem ; je voulais parler avec celles qui s’organisent pour lutter sur tous les fronts contre la violence à l’égard des femmes ; je voulais en apprendre davantage sur la situation des femmes en Israël. J’avais l’intention de rester quelque temps — en ce cas j’aurais parlé également au Centre d’accueil pour les femmes violées à Jérusalem, auquel je voulais apporter mon soutien. A Haifa, où Phyllis Chesler et moi-même avons parlé devant une salle comble (où se trouvaient des femmes palestiniennes et quelques jeunes hommes arabes) de la garde des enfant et de la pornographie aux Etats-Unis, les femmes manifestaient leur colère contre le colloque officiel — la tiédeur de son programme féministe, l’exclusion des pauvres et des féministes palestiniennes. Une femme d’une soixantaine d’années, avec un accent d’Europe de l’Est, peut-être polonais, finit par se lever pour dire à peu près ce qui suit : « Ecoutez, c’est encore un colloque organisé par les Américains, comme tous les autres. Ils en pondent avec une régularité d’horloge. Ils utilisent des innocentes comme ces deux-là » — désignant Phyllis et moi — « qui ne savent pas grand chose ». Tout le monde rit, nous les premières. Cela faisait longtemps qu’on ne m’avait pas traitée d’innocente, ou qu’on ne m’avait perçue ainsi. Mais elle avait raison. Israël m’a forcée à capituler. Innocente était le terme juste. Et voilà comment fut compromise mon innocence, ou ce qui m’en tenait lieu.
(traduit de l’anglais(USA) par Françoise Armengaud)
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Seconde partie :
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Pour rappel :
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Introduction de Christine Delphy : ANDREA DWORKIN : andrea-dworkin/
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Note de lecture : a-lexception-danna-magnani-mais-cest-une-autre-histoire/
Extraordinaire ! et je regrette deux choses : que ce terme soit passablement galvaudé, et qu’il n’y ait que 5 étoiles pour cliquer. Extra-ordinaire : il est rare, rarissime que le racisme soit ainsi analysé non comme un objet – le racisme… des autres ! – mais comme une part de soi, une dimension du sujet, j’oserais dire de tout sujet. Le meilleur instrument de réflexion ici étant… le miroir !