Prendre le temps qu’il faudra. Mais cela ne doit pas attendre.

couv_3065Grèce. Je commence par faire un pas de coté et signaler le bel article d‘Efi Avdela : « Le genre dans la crise, ou ce qui arrive aux « femmes » dans les temps difficiles » paru dans le dernier n° de Nouvelles questions féministes : « Penser hors de la francophonie ». (Note de lecture : rechercher-des-recits-alternatifs-sur-la-crise-de-facon-a-desequilibrer-ceux-qui-sont-presentes-comme-les-seuls-evidents/)

Contre la « neutralisation » masculine, mais pas seulement, des rapports sociaux, l’importance de « rechercher des récits alternatifs sur la crise, de façon à déséquilibrer ceux qui sont présentés comme les seuls évidents », les dimensions genrées de la crise économique en Grèce, les effets de visibilité ou d’invisibilité du genre en cette période, le renforcement des significations « femmes » et « hommes » comme différence naturelle entre sexes…

Je reprends ici des éléments de ma note de lecture de Contre Temps N°27 (octobre 2015)

« Que s’est-il passé ?

A quelles limites s’est-on heurté ?

Quelles erreurs ont été commises ?

Sur toutes ces questions le débat est vif. Il est indispensable

Mais il peut être ravageur. Il convient de le mener avec beaucoup de liberté et de sérieux. »

Voir : destabiliser-la-parole-patronale-en-denudant-les-fils-et-en-avancant-des-exigences-qui-visent-a-unifier-plutot-que-cliver/

Il me semble important que des différentes appréciations ou analyses sur l’« expérience grecque » donnent lieu à des confrontations. Mais je regrette le ton péremptoire utilisé parfois…

Je ne vais pas ici exposer l’ensemble des positions. Ni sur ce qui semble faire accord (défaite politique majeure, caractère insoutenable de la dette, etc.), ni sur ce qui fait désaccord (la question de l’euro et plus largement les appréciations sur l’Europe).

Je ne cache pas que je suis plutôt en accord avec les positions développées dans le livre Attac, Fondation Copernic : Que faire de l’Europe ?. Désobéir pour reconstruire : strategie-de-desobeissance-et-dextension-europeenne/) et défendues par certain-e-s auteur-e-s ici.

Les auteur-e-s, Étienne Balibar, Frédéric Boccara, Thomas Coutrot, Alexis Cukier, Cedric Durand, Michel Husson, Pierre Khalfa, Sandro Mezzadra, Catherine Samary et Frieder Otto Wolf proposent donc différents points de vue et analyses qui se recoupent ou non, qui explicitent des divergences et des accords. Je me contenterais de souligner subjectivement certains points.

Alexis Cukier rend compte des problématiques négociations – mobilisations sociales – rapport de force. Il insiste sur un point qui me semble important, la neutralisation de l’expression de Syriza, du débat démocratique dans le « parti », par les membres du gouvernement appartenant à ce parti. L’absorption institutionnelle est toujours problématique et tend à réduire les débats et les possibles.

Si les analyses du caractère contraignant des traités européens est largement souligné, les autres traités internationaux sont souvent oubliés. Hors les uns et les autres visent à constitutionnaliser l’orde capitaliste néolibéral, « « la liberté » du néolibéralisme est une liberté essentiellement coercitive » (Étienne Balibar, Sandro Mezzadra et Frieder Otto Wolf)

Ces auteurs soulignent aussi les inégalités sociales et territoriales internes à chaque pays, parlent de l’espace méditerranéen, évoquent les possibles procédures représentatives et démocratiques dans l’espace européen, « sous la forme d’une création institutionnelle, instituant la représentation et la délibération aux échelons de pouvoir réel dont elle est complètement absente, et sous la forme d’une citoyenneté active, c’est-à-dire d’une mobilisation de masse de citoyens (qu’on pourrait appeler un « contre-populisme ») sur tous les sujets qui appellent une responsabilité transnationale (de la liberté de l’information à l’environnement, en passant par les droits des travailleurs, les mobilisations des migrants, précaires et chômeurs, et la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale). » Hypothèse stratégique mais dont la déclinaison politique semble bien difficile, ils parlent de « favoriser un nouvel internationalisme intra-européen ».

Le titre de cette note est inspiré par une phrase de leur texte.

Catherine Samary souligne la question, qui me semble incontournable, de l’espace politique européen : « Construire l’espace politique européen dans/hors/contre l’Union européenne » (construire-lespace-politique-europeen-danshorscontre-lunion-europeenne-ue-en-defense-de-communs/). Elle revient sur la construction européenne, l’intégration des ex-pays de l’est, son histoire spécifique, les convergences d’intérêts entre les classes dominantes y compris grecques, les « conflits de classe » en Grèce qui ne sauraient se dissoudre dans une « alliance nationale » autour d’une monnaie. Je partage l’idée de « mutualiser et développer les actions transnationales » du travail syndical ou politico-associatif. Il me semble indispensable de proposer des espaces de socialisation et de mutualisation au moins aussi importants que ceux (mal) construits par le système capitaliste, de penser l’institutionnalisation de la solidarité hors du cadre des anciens Etats…

Cédric Durand me semble utiliser de nombreux arguments très réversibles, comme par exemple, lorsqu’il parle de « désynchronisation des rythmes nationaux de la lutte de classe ». Cela n’existe-t-il pas à l’intérieur de chaque pays ?, sans oublier que le « la » devrait être remplacé par un « les » plus adéquat pour rendre compte des réalités disparates territoriales (et pas seulement dans les états « pluri-nationaux ») ou sectorielles… Sa défense du tissu industriel « national », outre qu’il contourne la mondialisation et les chaines de valeur internationalisées, semble oublier qu’il s’agit bien d’organisation capitaliste industrielle. Plus surprenant encore me semble, les exemples donnés des industries grecque exportant des biens : les transports (les armateurs) dont la contribution à l’économie et aux ressources fiscales sont bien connues ! ou l’industrie touristique dont la soutenabilité sociale et écologique n’est pas abordée… Que dire de la comparaison des données économiques entre la Grèce, l’Argentine et la Russie ?

Comme Stathis Kouvelakis, dans le n° de Contretemps cité, Cédric Durand reproduit une phrase de Marx et Engels « Comme le prolétariat doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale, se constituer lui-même en nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens où l’entend la bourgeoisie », sans interroger le sens du mot « nation » au milieu de XIXème siècle. Je ne peux que reproduire des questions et des commentaires déjà écrits : Quel(s) sens pouvai(en)t avoir le mot « nation » ? Quels sont les rapports/recouvrements entre « nation » et futur « Etat nation » ? Quels rapports aujourd’hui entre « nation », « Etat », «État-nation » et « mondialisation capitaliste » ? A ne pas poser ces questions, l’auteur semble considérer que la « nation » est trans-historique et me semble sous-estimer les tensions/contradictions actuelles entre entre « nation » et « Etat-nation », ce qui est évidement plus que problématique…

Contre un choix binaire (euro ou non) Michel Husson souligne, entre autres, le raccourci éliminant « tous les éléments intermédiaires de construction du rapport de force », l’impasse sur « les rapports de classe interne à la société grecque », parle de la place de l’économie « de la Grèce » dans le système mondialisé, de fétichisation de la monnaie, des effets possibles des dévaluations et de la guerre de tou-te-s contre tou-te-s…

Thomas Coutrot et Pierre Khalfa soulignent la place des « responsables des Etats nationaux » dans la construction des politiques européennes, et reviennent en détail sur les choix antidémocratiques « adoptés par tous les gouvernements de la zone euro ». Contre les analyses unilatérales, ils mettent l’accent sur les contradictions. Je partage leurs analyses sur « desserrer l’étau financier », le rappel que des mesures possibles sont à la fois un geste politique et économique, la combinaison de négociations et d’affrontements, les mesures « unilatérales » ou le « processus de désobéissance aux traités et aux directives européennes » ; tout en rappelant que les avancées ne sont pas inscrites automatiquement dans les politiques choisies. Contre les visions trans-historiques de la notion de « peuple », ils se projettent aussi dans le futur : « Le « peuple » n’est pas une entité immuable tombée du ciel mais une construction historique liée aux combats communs »…

Ni les populations grecques ni nous-même n’avons de baguette magique, les possibles orientations stratégiques de rupture ne peuvent, sauf circonstances exceptionnelles (la paix, la terre, le pain), se résumer à un ou plusieurs mots d’ordre ou à une ou plusieurs idées. Nous pouvons nous appuyer sur des contractions internes aux différents arrangements et rapports sociaux, élaborer des hypothèses stratégiques, participer à des expériences… et poursuivre les débats pour comprendre quels sont les véritables enjeux derrière des divergences ou des argumentaires variés et participer ensemble aux mobilisations, reconstructions toujours encours, en gardant en tête à la fois la complexité du monde et le principe espérance…

Alexis Cukier, Pierre Khalfa (coord.) : Europe, l’expérience grecque

Le débat stratégique

Editions du croquant, Vullaines-sur-Seine 2015, 232 pages, 8 euros

Didier Epsztajn

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