Levalet, rue de Crimée, Paris 19ème arrondissement, septembre 2015.

Levalet a une place particulière dans le monde du street art. En effet, il se distingue des autres artistes par ses sujets et sa technique. Dans de nombreuses interviews, il fournit des informations qui permettent de mieux comprendre sa démarche artistique. Dans un premier temps, dans une phase de repérage, il identifie des endroits qui modifiés par ses collages pourraient proposer des scènes poétiques/drôles/surprenantes, changeant radicalement notre regard sur le lieu. Dans un deuxième temps, à l’atelier, il dessine et peint à l’encre de Chine de grandes feuilles de papier, genre affiches. Il revendique l’emploi du noir et blanc (fond blanc, encre noire) pour démarquer son œuvre de la réalité. La transposition des couleurs du réel en blanc et en de nombreuses nuances de gris, allant jusqu’au noir le plus dense, introduit un écart, une césure radicale, une démarcation nette entre ce qui est représenté et les sujets. Dans un troisième moment, il colle ses œuvres dans les endroits précédemment repérés.

Fin septembre 2015, ayant obtenu l’autorisation des responsables de la permanence des Républicains, rue de Crimée, il a recouvert le rideau de fer de 5 grands collages. Les 5 éléments du rideau de fer sont utilisés pour représenter des hommes endormis. Cette scène évoque les bat-flancs des camps de prisonniers dans notre imaginaire collectif. Ces images douloureuses sont vite chassées par la superposition des 5 personnages. En effet, les 5 hommes dorment et se cachent complètement ou partiellement le visage d’un couvre-chef pour se protéger du soleil. Les couvre-chefs et les vêtements donnent des indications sur l’identité des personnages. Celui qui est au sommet porte une couronne. C’est donc un roi. Un roi un peu singulier qui porterait sa couronne pour se protéger des rayons du soleil. Les mains ne sont pas traditionnellement croisées sur le torse comme elles le sont dans les statues des gisants. Pourtant, c’est un roi, avec sa couronne et sa cape. Au-dessous de lui, un homme que l’on dirait directement issu d’un film des années 50 : il porte un costume, peut-être une cravate et un chapeau mou. Un « pékin » bienheureux qui sommeille. Sous lui, un employé des postes peut-être, voire un contrôleur de la SNCF. Certainement, un fonctionnaire d’Etat. Donc, un homme de modeste condition. Au-dessous, un drôle de pompier portant des baskets. Enfin, un paysan, un homme de la campagne, portant marcel et culotte et une basket (l’autre pied est nu). Les 5 hommes ont à peu de choses près la même position des bras. Par contre, la position des jambes varie comme celle de la tête.

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5 hommes semblent dormir profondément. Cinq personnages ayant de nombreux points communs mais également des différences. La scène donne une impression de quiétude, de bien-être, d’un moment de bonheur. Pourtant, les différences pourraient avoir une signification plus politique. 5 hommes presque semblables,  mais les uns sont au-dessus des autres et tous évoquent les années cinquante (à l’exception du roi, qui est un roi de fantaisie.) 

Il serait évidemment hasardeux de risquer une interprétation. J’en propose une quelque peu iconoclaste. Rappelons que cette scène surréaliste quelque peu surréaliste est peinte sur la devanture de la permanence du parti politique Des Républicains. Levalet ne s’est-il pas amusé à représenter sur la façade d’un parti de droite, les inégalités sociales de notre pays? Bien sûr, la superposition des 5 panneaux du rideau de fer nous a inspiré l’image des bat-flancs mais la prégnance de nos images mentales, le choc de la découverte des photographies des camps de la mort nazis est certainement une fausse piste. Pourtant, les vêtements, les chaussures, les coiffures toutes différentes ne peuvent pas ne pas avoir un sens. Dans cette hypothèse, pour que la lecture se fasse au second degré, pour faire accepter par les responsables locaux des Républicains une représentation de notre société politiquement inacceptable sur le rideau de fer de la permanence, il a situé la scène dans une temporalité floue, plutôt dans les années 50 , du moins dans une atmosphère semblable car les baskets modernes échappent au réalisme de la situation évoquée.

Simple fantaisie graphique ? Au vu de la production de Levalet, je pencherais pour une œuvre à « double détente » : fantaisie des portraits allongés de ces hommes pour le premier degré, représentation symbolique des hiérarchies sociales au deuxième degré s’épargnant une pesante et ennuyeuse analyse sociologique et politique. Levalet évite le pathos et la doxa : il ne donne à personne des leçons, il n’assène pas des théories de la lutte des classes. C’est un clin d’œil amusé à qui saura déchiffrer les signes. Une farce pas bien méchante aux Républicains qui ont accueilli ses collages et un pied de nez aux tenants du darwinisme social. C’est léger, c’est subtil. Comprends qui peut, « entre les lignes ». Et le paysan, celui qui est tout en bas, n’est pas le moins heureux des autres personnages. Foin du misérabilisme et de la lutte des classes, juste une pochade pleine d’esprit.

Richard Tassart

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