Levalet, place de Bitche, Paris 19ème arrondissement, novembre 2015

Moins d’une semaine après avoir décoré diront certains, vandalisé diront les autres, le rideau de fer de la permanence des Républicains, rue de Crimée, Levalet a récidivé, place de Bitche, dans le 19ème arrondissement de Paris. Situons le contexte car comme dans tous les collages de Levalet, il est déterminant pour comprendre les rapports entre l’œuvre et le lieu. La place de Bitche est une place d’un des plus beaux marchés du 19ème arrondissement. Sur cette place, un édicule. Drôle de nom pour une petite construction bâtie au début du 20ème siècle, dans les années trente, pour entreposer les matériels des agents municipaux qui installent et nettoient le marché. Cet édicule donc, avait des ouvertures qui par crainte des malfaisants, ont été obstruées. Il est situé devant une école élémentaire et un collège, le collège Mozart. Dans la rue Jomard, en face du collège, une école maternelle. On aura compris que cette rue est particulière et aurait pu s’appeler, « rue des Ecoles ». 

Sur un côté de l’édifice, dans le renfoncement laissé par une ancienne fenêtre, Levalet a collé une affiche. Il garde l’idée de la fenêtre, peint des barreaux et une scène à la Doisneau. Un écolier en sarrau est assis devant un chevalet. Dans sa main droite, il tient une palette n’ayant que trois couleurs, le jaune, le bleu et le rouge, et, avec un pinceau au long manche tenu fort malhabilement, peint un rond jaune. Le visage de l’enfant exprime une profonde concentration sur son « œuvre ». La scène nous renvoie à l’iconographie de la fin du 19ème siècle ou du début du 20ème. C’est la leçon de dessin. Notons que l’ensemble de l’œuvre est peint avec de l’encre de Chine noire, à l’exception des trois couleurs de la palette et du cercle. L’emploi de la couleur chez Levalet est rare. A vrai dire, c’est la première fois que je vois un emploi de la couleur dans un de ses très nombreux collages. L’examen d’autres collages que j’ai pu analyser montre que Levalet n’utilise la couleur que lorsque la situation représentée l’impose. C’est, en l’espèce, le cas. Il est vrai qu’il eut été impossible de traduire le fait que l’écolier ne dispose que de trois couleurs. La « communale », même à Paris, n’était pas riche et les enfants avaient une palette bien modeste. L’utilisation du chevalet à l’école primaire correspond à une réalité historique. Les professeurs de dessin (aujourd’hui, on dit « arts plastiques ») de la Ville de Paris, dont la création a plus d’un siècle, disposaient en effet des matériels des ateliers d’artistes et les rares salles dédiées étaient agencées sur ce modèle.

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Sur le côté donnant sur la rue Jomard, une autre affiche de plus grand format a été collée. Elle représente le comptoir d’une galerie d’art. Le marchand, a l’air bien peu engageant, appuyé sur un coude sur son comptoir, tient sous sa main gauche un livre consacré à l’art brut. Sur les cimaises de la galerie des « œuvres » sont exposées pour être vendues. Les sujets de ces œuvres sont des grands classiques du dessin d’enfant : le soleil, ma famille, l’auto de papa, des monstres, un bateau à voile, une maison, un gribouillis. Les couleurs sont peu nombreuses : vert, rouge, bleu jaune. Ce sont, à peu de choses près, la palette de l’écolier qui peint un cercle. On aurait mal compris, alors que la peinture de l’enfant est jaune, que les œuvres ne soient pas en couleurs. La scène évoque une époque révolue.

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Ces deux scènes peintes par Levalet sont à la fois attendrissantes pour les hommes et les femmes de ma génération et, bien sûr, drôles. Attendrissant le môme qui tient avec sa petite main un pinceau trop long et peint un simple rond, enfin… un rond presque rond, et d’une seule couleur ! Son visage montre à la fois son attention et sa jubilation. Drôle également, ce marchand a l’air si terrible, à la connaissance savante de l’art brut, qui vend, en face de l’école, des dessins d’enfants de bien piètre facture. Drôle aussi l’anachronisme du recours à l’anglais.

Les deux affiches de Levalet forment un diptyque qui évoque avec humour et poésie l’école des temps anciens et égratigne avec légèreté la spéculation des marchands d’art. Un clin d’œil à l’école d’en face, un petit coup de patte sur le museau de ceux qui font commerce d’œuvres qui n’ont d’art que le nom. 

Richard Tassart

Une réponse à “Levalet, place de Bitche, Paris 19ème arrondissement, novembre 2015

  1. Merci pour ces découvertes de Levalet, que je ne connais pas, bien que la place de Bitche me soit plus ou moins familière – j’habite place des Fêtes, c’est à dire à quelques enjambées en gravissant la rue de Crimée.
    Alain Eludut

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