Les femmes sont représentées en fonction des besoins masculins !

arton3978-8958a« Entre décolonisation des cadres de référence occidentaux et gestion de leurs propres rapports aux institutions, aux religions et aux autres mobilisations sociales, les mouvements de femmes du Sud visent l’émancipation par la mise en cause des dominations et violences dont elles sont l’objet ».

Dans son introduction, « Recomposition des féminismes du Sud », Aurélie Leroy aborde les cadres d’analyse, les expériences, les organisations de femmes, de féministes…

Reste que l’auteure réduit faussement les mouvements féministes à « une tradition coloniale du féminisme occidental » (voir sur ce sujet, par exemple, l’article de Mélissa Blais et Fanny Bugnon : A propos du livre : Les féministes blanches et l’empire, paru dans Nouvelles Questions Féministes : Apprentissages entre école et entreprise, a-propos-du-livre-les-feministes-blanches-et-lempire/). Elle utilise des notions très contestables, du « postmoderne » non défini, à la catégorie sociologique « classe » basée sur les revenus et le patrimoine loin de tous les rapports sociaux (et parle de « classes aisées et instruites », ou de « classe moyenne » pour les femmes féministes, y compris pour des milliers de salarié-e-s exploité-es dans les rapport de travail), survalorise les « dimensions identitaires », fait une lecture partiale des positions de féministes se réclamant du marxisme (l’oppression des femmes analysée comme un « sous-produit » du capitalisme), ou semble considérer qu’il y eu un « Etat socialiste » en Chine…

Une chose, me semble-t-il consiste à souligner l’imbrication des dominations y compris le poids de l’influence de l’histoire coloniale au « nord » comme au « sud », autre chose de négliger, ce que l’auteure elle-même écrit (dans le cas de la religion) dans le refus de « postures visant à assigner à des peuples l’idéologie produite par la religion dominante d’une aire culturelle ».

Au delà de ces éléments de divergences indiqués, Aurélie Leroy parle des problématiques du féminisme « pluriel », de cette « opression commune », de la « force scientifique » de la notion de genre et de son aseptisation dépolitisée dans des usages institutionnels ou de son approche technocratique, de l’imbrication des dominations, des nouvelles formes de luttes, de décolonisation, de la « dimension kaléidoscopique des mouvements du Sud », des rapports aux pouvoirs institutionnels, de la violence des conflits armés et d’un « acharnement sur le corps des femmes », de la recrudescence des fondamentalismes religieux et du religieux comme « vecteur par lequel les femmes ont milité pour leur droit », (« Sans abandonner le cadre universaliste des droits humains, elles se sont engagées périodiquement auprès de théologiens éclairés et sont elles-mêmes retournées dans les textes fondateurs pour en proposer une relecture et démontrer la compatibilité de la religion et de la défense de l’égalité. »), de déconstruction de l’approche machiste de discours religieux, des espaces de dialogues non mixtes…

« Le féminisme est une pensée en mouvement et un mouvement sociopolitique riche de pensées. Il s’inscrit dans une tradition de luttes qui vise à contester des postulats sexistes et patriarcaux et, plus globalement, à renverser un ordre – produit et établi – pour une transformation durable de la société. Au-delà de ces grandes lignes de convergence, les mouvements de femmes dans le Sud, au cœur de cet État des résistances, rappellent le caractère ancré et local des luttes pour l’émancipation et l’exigence d’un agenda féministe adapté qui réponde, comme nous le rappelle avec force Jennifer Fluri, à des « réalités internes et non des attentes externes ». »

Je ne peux aborder l’ensemble des articles, je me contente, subjectivement, donc de signaler certains éléments et de m’attarder plus longuement sur deux articles.

L’importance des échanges internationaux et de coopération de femmes et de la « Quatrième Conférence mondiale sur les femmes : Lutte pour l’égalité, le développement et la paix, Beijing, 4-15 septembre 1995) » est soulignée par diverses auteures.

Pour les pouvoirs institués (et souvent dictatoriaux) et les groupes réactionnaires ou fondamentalistes, le féminisme est assimilé à l’« occident » et donc contraire aux « traditions » (comprendre les relectures masculines et masculinistes et plus généralement oppressives de passés fantasmés), ce qui se traduit souvent pour les uns par l’insistance sur la complémentarité des sexes au détriment de l’égalité, pour les autres (des femmes ou des féministes) par des difficultés à énoncer et pouvoir être entendues. Sans préjuger de multiples autres raisons, l’utilisation de la religion « pour questionner certaines pratiques coutumières », la mise en cause de lectures « patriarcales » de textes de référence est un passage possible ou constructif… Le travail de relecture critique, par des féministes, des textes fondateurs de la « modernité » dans nos sociétés permit des avancées notables dans la compréhension des sources ou des modalités de la domination systémique exercée par le groupe social des hommes sur celui des femmes (voir par exemple, « À rebours » : préface de Geneviève Fraisse à l’ouvrage de Carole Pateman : Le Contrat sexuel : a-rebours-preface-de-genevieve-fraisse-a-louvrage-de-carole-pateman-le-contrat-sexuel-1988/ ). Que ce travail soit entrepris par des femmes « chrétiennes », « musulmanes » ou « juives » souligne par ailleurs un des mécanismes commun à la justification « religieuse » de l’asymétrie des « devoirs »…

Je signale l’adoption d’une loi « sur la violence domestique » en Malaisie, le choix dans ce pays, de VAW (Violence Against Woman) de formuler « le droit d’un femme d’être libre de toute violence » en terme de protection contre la violence, « non comme un droit de la femme à l’intégrité physique et à l’autonomie sexuelle ». J’ajoute, et cela me semble une dimension incontournable des agendas de revendications et d’actions, la prise en compte des « prégnances » sociales, des cadres socio-économiques dont le « cadre non démocratique et hégémonique de l’Etat », de la volonté de prioriser l’unité des premières concernées indépendamment des positionnements de « croyance ».

Sans développer sur le Sri Lanka, l’accent est mis dans l’article, à la fois sur le « nationalisme bouddhiste cingalais » et sur la difficulté pour les survivantes de viols et de violences à briser le silence (peur de la stigmatisation sociale et des représailles) malgré la reconnaissance, dans le droit international, du viol comme « un crime de guerre et contre l’humanité ».

Afrique du Sud et la Coalition nationale des femmes (Women’s National Coalitio, WNC), droit coutumier sous l’apartheid ouvertement « discriminatoire envers les femmes noires », avancée de l’égalité formelle (sur papier) et inégalité structurelle, sans oublier que la présence d’une femme à un poste de responsabilité « n’implique pas nécessairement le respect de l’égalité hommes-femmes ».

Certaines auteures soulignent un développement de paroles publiques « préconisant l’enfermement des femmes dans l’espace privée » en lien avec la montée des intégrismes religieux.

Arabie saoudite, éradication presque complète de illettrisme, interprétation « stricte de l’islam cantonnant les femmes aux tâches domestiques » et mouvement « libéral » revendiquant « l’abolition du système de tutelle ». Je rappelle le film de Haiffa Almansuer : Wadja. Fawziah Albakr indique : « En raison de la « nature » islamique de l’Arabie saoudite, tous les groupes (de femmes) en appellent à une réécriture, une nouvelle interprétation et un nouvel enseignement de l’islam concernant les droits légaux et sociaux des femmes ».

Bahrein et mouvements de femmes, « clergé » de femmes, soulèvement de 2011, « Jusqu’à présent, les multiples expériences, ethniques, culturelles et sociales de ces femmes sont les grandes absentes de la littérature et des agendas sur les femmes dans le monde arabe ».

Palestine, Israël, la résistance à l’occupation, mythologie « d’une masculinité militarisé », prise en compte du « contexte d’asymétrie »…

Amérique du sud, les féminismes compañeros en Argentine, les féminismes « sentipensants », la violence patriarcale « dans le tissu social » et au sein des organisations populaires, le rôle de la famille patriarcale hétérosexuelle et monogame, le travail des femmes, l’ingérence des organisations religieuses, la construction d’alliance, les femmes ladinas, le racisme imprégnant « les relations interethniques entre femmes », la nécessité pour les hommes d’« intégrer la perspective féministe dans leur vie et dans leur action politique »…

Les luttes pour « la libre disposition de soi », contre la violence à l’égard des femmes (de la violence domestique au féminicide, « la torture, le viol et le féminicide ne sont pas des dommages collatéraux »), les droits sexuels et reproductifs, le droit à l’avortement, les groupes d’autoconscience…

« Comme tout mouvement social, le mouvement des femmes a émergé de la rencontre – et parfois du décalage – de sujets politiques, qui questionnent la réalité dans laquelle ils vivent. Une réalité marquée par le colonialisme, la violence, l’autoritarisme, la dépossession, le racisme, le machisme et les exclusions ; tous des phénomènes préjudiciables aux femmes, en général, et, plus particulièrement, aux femmes indigènes, afrodescendantes, xinkas et métisses des zones rurales ».

Deux articles m’ont particulièrement intéréssé.

Nida Kirmani présente des trajectoires de mouvements de femmes et des rapports avec l’islam dans le sous-continent Inde-Pakistan, les « grands problèmes autour desquels les militantes pour les droits des femmes se sont opposées à la religion », l’affaire Shah Bano (poursuite de son mari devant les tribunaux civils  pour obtenir une pension alimentaire, « revendication contraire au droit personnel musulman »), la cristallisation du débat sur « le droit à la dignité », la protection « des droits des femmes musulmanes  en tant que citoyennes égales », la remise en cause de « la dichotomie entre le « laïque » et le religieux » », la presque impossibilité de déclarations publiques sur la séparation « des pouvoirs de la religion et de l’Etat », les liens entre acteurs politiques, pouvoirs dictatoriaux et instrumentalisation de la religion.

« Une comparaison entre les mouvements de femmes en Inde et au Pakistan révèle ainsi que, des deux côtés de la frontière, les militantes modulent stratégiquement et ingénieusement leurs discours (en les basant parfois sur la religion, parfois sur les droits de l’homme) dans leur combat pour les droits des femmes ». (je reste surpris de l’utilisation de la notion de « droit de l’homme » au détriment de celle de « droit des êtres humains »)

Zahra Ali dans un très bel article « Irak : femmes en lutte entre chaos politqiue, confessionnalisme et ONGisation » souligne que « la vie des Irakiennes et des Irakiens est marquée par le chaos politique, la violence confessionnelle et un appauvrissement généralisé », revient sur l’histoire du mouvement des femmes, du coup d’Eat ba’athiste de 1963, de l’autoritarisme du parti unique et des « avancées » sociales pour les femmes, « les Irakiennes jouirent d’avantages sociaux, culturels et économiques, ainsi que de services étatiques performants (aide à la maternité et crèches) et un système de santé gratuit et de qualité, qui les placèrent à la pointe des autres sociétés arabes », les réformes conservatrices du Code du statut personnel (CSP) à partir de 1985, les politiques de nettoyage ethnique et de discrimination systématique à destination des Kurdes et des Irakiens prétendument « d’origine iranienne » qui visait la population chiite (deuxième moitié des année 1980), et après les politiques d’embargo et leurs centaines de milliers de mort-e-s, « L’atomisation de la société irakienne liée à la misère, aux guerres successives et à un autoritarisme sans merci provoquera une évolution des relations sociales et des rapports sociaux de sexe allant dans le sens d’un renforcement du patriarcat et des normes de genre inégalitaires »…

Malgré « l’institutionnalisation du confessionnalisme », les violences genrées, l’arrivée au pouvoir « des partis islamistes conservateurs », la visibilité accrue des signes de religiosité dans l’espace public, la pression sociale à la « conformité des femmes à un comportement et une tenue jugés moralement acceptables », (une nouvelle illustration du caractère « réversible » des droits des femmes, ailleurs comme ici), il y eu une « réémergence du mouvement des femmes », entre autres, autour de « sur l’importance de défendre l’unité nationale et l’égalité de droits pour toutes les confessions qui composent le pays  »… L’auteure aborde aussi l’ONGisation et ses conséquences, l’orientation d’organisations de femmes irakiennes « par des objectifs de développement social et de charité religieuse, ou par un agenda axé sur les questions d’égalité de genre, ont été aux premiers rangs des mobilisations populaires contre la corruption, la politique confessionnelle, la violence politico-confessionnelle et pour la demande d’un régime transparent et d’un fonctionnement plus démocratique des institutions gouvernementales ». Il y a un lien entre les combats actuels des femmes et ceux des années 1930 « dans le cadre des luttes nationalistes et anti-impérialistes ».

Contre les visions « neutres » ou masculinistes, euro-centrées, ou misérabilistes, un numéro d’Alternatives Sud passionnant, de multiples exemples de situations et de luttes de femmes pour l’égalité. A lire et à diffuser très largement.

« Le combat féministe n’est pas secondaire et n’est pas un simple ajout à un programme politique révolutionnaire, mais une composante stratégique et structurante d’un projet de société émancipateur ».

En complément possible :

Nouvelles Questions Féminismes : Féminismes au Maghreb, faire-emerger-lindividu-femme-en-tant-que-citoyenne-a-part-entiere/

Zahra Ali : Féminismes islamiques, le-feminisme-comme-notion-radicale-faisant-dabord-des-femmes-des-etres-humains/

Brochure de la Commission nationale des femmes travailleuses de l’UGTA : Un jour le silence a éclaté ! En lutte contre le harcèlement sexuel, des-cris-venus-du-plus-profond-de-nos-entrailles-de-femmes-travailleuses/

ATFD : Contre les violences faites aux femmes et pour la pluralité de leur expression Nous femmes tunisiennes, restons debout !, contre-les-violences-faites-aux-femmes-et-pour-la-pluralite-de-leur-expression-nous-femmes-tunisiennes-restons-debout/

Un article d’une féministe tunisienne, Neila Jrad, un-article-dune-feministe-tunisienne-neila-jrad/

Une interview de Nadia Chaabane, tunisienne, militante féministe, une-interview-de-nadia-chaabane-tunisienne-militante-feministe/

Revendications de femmes tunisiennes, revendications-de-femmes-tunisiennes/

Nadia De Mond : Sur la rencontre « Regards croisés de femmes en lutte – Chemins vers un féminisme sans frontières », sur-la-rencontre-regards-croises-de-femmes-en-lutte-chemins-vers-un-feminisme-sans-frontieres/

Les Cahiers du CEDREF : Théories féministes et queers décoloniales : interventions Chicanas et Latinas états-uniennes, ce-nest-pas-nier-mais-affronter-les-differences-entre-femmes-qui-peut-nous-rendre-plus-fortes/

Comment s’en sortir ? #1, les-murs-renverses-deviennent-des-ponts/

axelle 185, janvier 2016, lorganisation-de-notre-vie-degales-et-degaux-dans-la-richesse-de-nos-differences-est-lenjeu-de-la-politique/

Sommaire

Editorial : Aurélie Leroy : Recomposition des féminismes du Sud

Asie

Jennifer L. Fluri : Afghanistan : militantisme des femmes, résistances et défis

Wang Zheng : Chine : hauts et bas du féminisme à travers l’histoire contemporaine

Nida Kirmani : Inde-Pakistan : trajectoires des mouvements de femmes et rapports avec l’islam

Monika Arnez : Indonésie : des organisations de femmes laïques et musulmanes en butte au conservatisme

Tan Beng Hui : Malaisie : priorités et stratégies du mouvement des femmes

Chulani Kodikara : Sri Lanka : femmes et justice transitionnelle dans l’après-guerre

Afrique

Gail Smith : Afrique du Sud : les limites de l’espoir en l’égalité des sexes

Isabel Maria Casimiro : Mozambique : un féminisme entre contraintes nationales et dépendance internationale

Temilola A. George : Nigeria : histoire des femmes en politqiue et recul lors des dernières élections

Sabine Kakunga : République du Congo : une certaine idée du féminisme

Fatou Sarr : Sénégal : forces et faiblesses de ladynamique des mouvements de femmes

Monde arabe

Fawziah Albakr : Arabie saoudite : y existe-t-il un mouvement féministe ?

Sawsan Karimi : Bahreïn : des mouvements de femmes plutôt qu’une cause féministe

Zahra Ali : Irak : femmes en lutte entre chaos politique, confessionnalisme et ONGisation

Giulia Daniele : Israël-Palestine : le militantisme féminin dans le conflit

Latifa El Bouhsini : Maroc : acquis et limites du mouvement des femmes

Amel Mahfoudh et Dorra Mahfoudh : Tunisie : origines, défis et recomposition du féminisme autonome

Amérique latine

Claudia Korol : Argentine : féminismes compañeros

Mirla Cisne et Telma Gurgel : Brésil : féminisme et autonomie, le défi du « collectif total »

Nicole Forstenzer : Chili : la libre disposition de soi, enjeu des luttes féministes

Edith Carolina Pineda Pinzón et Natalia Quiroga Diaz : Colombie : femmes, territoires, justice et paix

Ana Silvia Monzón : Guatemala : un mouvement des femmes fort, diversifié et polyphonique

Marie Frantz Joachin : Haïti : un mouvement féministe entre reflux et relance

Sylvia Marcos : Mexique : féminismes en voie de décolonisation

María Teresa Blandón Gadea : Nicaragua : féminismes et modernité sexiste

Anais D. López Caldera : Venezuela : organisations de femmes en tension avec l’Etat et le politique

Alternatives Sud : Etat des résistances dans le Sud : Mouvements de femmes

CentreTricontinental et Editions Syllepse,

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_659-mouvements-de-femmes.html

Louvain-la-Neuve (Belgique) et Paris 2015, 248 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

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