POGROME

J’étais une enfant à Istanbul. Un soir d’automne, un 6 septembre, à la veille de la rentrée des classes, des hordes incontrôlées ont envahi la ville, brûlé les églises, caillassé et pillé les vitrines de tous les magasins qui portaient des noms étrangers, puis ils se sont engouffrés dans les rues avec une consigne : les appartements qui n’arborent pas le drapeau turc à leurs fenêtres seront saccagés et leurs habitants malmenés. Nous n’avions pas de drapeau turc à la maison. Dans la panique, mes parents ont pris ma petite cape de pluie rouge comme le chaperon rouge, ont découpé un croissant et une étoile en papier qu’ils ont épinglés dessus et ont pavoisé avec. Nous avons été sauvés, mais j’ai découvert, horrifiée, que mes parents pouvaient tricher et mentir, l’école m’avait appris que c’était un crime impardonnable. Le lendemain matin, bravant l’état d’urgence décrété dans la nuit, ma grand-mère qui avait vécu deux guerres a traversé la ville à pied pour nous apporter un vrai drapeau soigneusement plié dans son sac.

Depuis, j’ai peur de tous les drapeaux, de toutes les hordes. Hier soir, en regardant à la télévision les hordes d’Ajaccio avec leur drapeau, en train de caillasser des fenêtres de prétendus musulmans, en voyant des mamans en larmes à leurs fenêtres, je me suis instantanément transportée à l’intérieur de ces appartements, enfant de tous les pogromes perpétrés au nom de tous les drapeaux, de toutes les religions.

Je suis venue un jour en France croyant que je serais à l’abri de toute injustice, de toute discrimination. Aujourd’hui, j’ai deux passeports choisis et assumés, mais aucun drapeau. Je pourrais en avoir trois, voire quatre, mais pourquoi faire ? Je vis dans le français, dans le plaisir de ses mots, mes outils de travail. Et je vis dans d’autres langues aussi et d’autres cultures. Je ne sais pas dire, « On est chez nous ». Je ne sais pas le traduire dans les autres langues que je connais, ça ne passe pas bien, ça se traduit mal. Et d’ailleurs, les vénérables Françaises de souche qui m’ont enseigné le français le plus pur qui soit, m’ont appris que le pronom personnel « on » était un pronom imbécile.

Demain, « on » pourrait caillasser ma fenêtre non pavoisée, « on » pourrait pour mille raisons me déchoir de ma nationalité française obtenue par naturalisation. « On » pourrait prétendre, comme en ce moment à Istanbul, à Moscou ou ailleurs, que ces lignes que j’ai encore le privilège de pouvoir adresser, par le truchement d’un journal, à une communauté humaine dont je fais partie, la France, nuisent à cette même France.

Aujourd’hui, j’ai honte de tous ces « on est chez nous » qui parlent mal le français, ne lisent jamais une ligne, écrivent mal leur langue, l’écorchent à longueur de journée, malmènent et défigurent leur pays sous prétexte de l’aimer, alors que des millions d’étrangers l’ont choisi au fil des siècles et se sont donné un mal de chien pour bien parler, bien écrire, bien vivre, ici.

Rosie Pinhas-Delpuech

Ecrivaine et traductrice littéraire

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