Olivier Le Cour Grandmaison : « L’urgence d’une riposte unie et nationale »

Avec l’aimable autorisation d’Olivier Le Cour Grandmaison

Un an après les attentats contre les journalistes de Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, le gouvernement s’apprête à constitutionnaliser l’état d’urgence et la déchéance de la nationalité. « Une dérive droitière » pour l’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison qui dénonce une réponse répressive à un problème politique et social.

L’année 2015 a-t-elle profondément bouleversé la société française ?

Je pense plutôt que cela a bouleversé les politiques mises en œuvre par le gouvernement, notamment en matière de sécurité, puisque les attentats de janvier avaient déjà fait surgir un certain nombre de discours et parfois de pratiques visant à renforcer les pouvoirs de la police et à aggraver certaines dispositions répressives. Les attentats du 13 novembre ont accentué ce qu’il faut bien qualifier de remarquable dérive droitière de ce gouvernement. Le Président de la République, le Premier ministre et les ministres suivis par un certain nombre de parlementaires s’apprêtent à reprendre des propositions en matière de déchéance de la nationalité qui étaient auparavant uniquement défendues par le FN et certains membres des Républicains. De ce point de vue-là, les douze mois qui se sont écoulés depuis les attentats contre les journalistes de Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher permettent de mesurer, si je puis dire, le chemin parcouru, ou plus exactement l’involution extraordinaire de la politique de ce gouvernement en matière de sécurité.

Un gouvernement qui veut inscrire dans la Constitution l’état d’urgence…

Tout d’abord, il faut rappeler que cette gauche au pouvoir, c’est-à-dire la gauche socialiste mais là soutenue par un certain nombre de députés d’Europe Ecologie Les Verts, et parfois même du Parti communiste, ont adopté et renforcé la loi du 3 avril 1955 relative à l’état d’urgence dont il faut rappeler qu’elle est une loi d’origine coloniale. Il n’est pas besoin d’être un historien particulièrement affûté pour comprendre que cette loi votée en pleine guerre d’Algérie est désormais appliquée dans des circonstances qui, nonobstant les déclarations du chef de l’Etat et du Premier ministre sur le fait que la France serait en guerre, n’ont strictement rien à voir avec celles de 1955. Nous assistons aujourd’hui en France, à ce que j’ai appelé, il y a un certain temps déjà, un processus d’extension-banalisation de dispositions d’exception. Extension-banalisation en ce sens que plus une disposition d’exception est employée, plus elle se banalise. Plus elle se banalise, plus elle est susceptible d’être employée. Nous y sommes. Relativement à la déchéance de la nationalité, c’est un élément significatif et important. En ce qui concerne la reprise par le Président de l’extension de la déchéance de la nationalité aux binationaux et l’éventualité de la déchéance pour les nationaux, il faut rappeler que des conventions internationales comme des dispositions internes condamnent le fait de rendre des nationaux apatrides. Il est tout à fait stupéfiant que certains au PS soutiennent aujourd’hui cette proposition qui est la fois politiquement extrêmement dangereuse et inspirée par des propositions dont on connaît l’origine, l’extrême droite et la droite extrême, et qui violent des dispositions européennes et nationales importantes.

A quelle période de l’histoire de France cette notion de déchéance renvoie-t-elle ?

Evidemment à la période de Vichy qui a effectivement fait un usage abondant de la déchéance de la nationalité. Y compris pour des personnalités fort connues et célébrées comme le général De Gaulle. On sait aussi qu’un certain nombre d’étrangers et de juifs d’origines étrangères, qui avaient acquis la nationalité avant l’instauration du régime de Vichy, ont été déchus de cette nationalité. Reste que comparaison n’est pas forcément raison et que le régime de Vichy n’a pas le monopole de la déchéance de la nationalité. Il n’en demeure pas moins que sur l’échiquier politique, une fois encore, la reprise de cette proposition est stupéfiante. D’autant que cette réforme constitutionnelle n’a, à proprement parler, pas été préparée puisque l’on sait que le discours prononcé par le Président de la République au Congrès et les propositions qui ont été faites ont été élaborés précipitamment au cours du week-end qui a suivi les attentats du 13 novembre.

Il s’agit donc, si je puis dire, d’une sorte de bricolage politico-juridique élaboré à la hâte par le chef de l’Etat et quelques membres du gouvernement. Et soutenu, faut-il le rappeler, par Christiane Taubira qui cautionne ainsi ce qu’elle condamnait vigoureusement hier. Que de reniements !

Et pourtant, il a beaucoup été question de République, de drapeaux français, de Marseillaise ces dernières semaines.

Que pensez-vous de cette résurgence de ces mots et de ces symboles ?

J’y vois une sorte d’incantation et de degré zéro de la politique. Le terme République est aujourd’hui devenu un slogan creux qui n’engage à strictement rien. Comme autrefois, des responsables politiques  criaient « L’Europe, l’Europe ! », aujourd’hui, d’autres responsables politiques de droite et de gauche ne cessent de crier « République, République ! Laïcité ! Laïcité ! ». Et pourtant, ils n’en tirent aucune conclusion du point de vue de leur propre proposition. Cela témoigne d’une involution politique spectaculaire où désormais les mots et un certain nombre de symboles ne sont plus que des hochets que l’on agite pour tenter de faire croire que la politique que l’on met en œuvre est conforme aux principes que l’on viole au moment même où on prétend les défendre.

Que traduit cette volonté de constitutionnaliser la déchéance de nationalité ?

Cela témoigne d’une double peur. D’une part, une peur de la menace terroriste présentée comme constante et imminente de façon à justifier l’état d’urgence et le renforcement des pouvoirs de la police et de l’administration. Justifier, en d’autres termes, un état d’exception permanent qui ne dit pas son nom. D’autre part sans doute aussi d’une peur de l’opinion publique. De là ces réponses uniquement répressives aux problèmes de l’heure. Et cela est tout à fait cohérent avec la dénonciation, par un certain nombre de membres du gouvernement, de celles et ceux qui estiment que les dérives jihadistes sur le territoire français ne s’expliquent pas uniquement par la question religieuse mais sont des phénomènes complexes liés, notamment, à la déshérence des politiques publiques conduites dans les quartiers populaires. Le projet de déchéance de la nationalité en témoigne remarquablement. A ceux qui ne cessent de clamer que la République doit être respectée, il faut répondre ceci : qu’elle commence par être respectable dans les quartiers populaires où elle est incapable, depuis des années, d’être fidèle aux principes de liberté, d’égalité et de fraternité qui sont supposés être les siens.

Que reste-t-il de l’esprit Charlie ? 

L’esprit Charlie” ? Des mots valises et souvent creux comme le prouve, relativement à ce gouvernement, la politique sécuritaire qu’il défend et qu’il s’apprête à renforcer. En 12 mois, nous sommes ainsi passés de ce prétendu “esprit Charlie” à un esprit de police bien réel celui-là aux effets liberticides qui sont même dénoncés en des termes virulents par le New York Times dont je n’ai pas ouï dire qu’il est un journal gauchiste. A preuve, notamment, parmi beaucoup d’autres possibles, le fait que la ministre de la Culture « s’encanaille » en publiant une contribution dans le numéro anniversaire de Charlie Hebdo. Sans doute pense-t-elle être fidèle à “l’esprit Charlie” alors qu’elle soutient les propositions du gouvernement sur la déchéance de la nationalité. Là aussi et là encore, “l’esprit de Charlie” n’est qu’une incantation qui n’engage strictement à rien.

Au-delà du constat, quelles mobilisations mettre en œuvre ?

Sur l’état d’urgence et la déchéance de la nationalité, beaucoup d’appels ont été lancés par diverses associations comme la Ligue des Droits de l’Homme, par exemple. Appels qui sont aujourd’hui signés par de très nombreuses associations et organisations syndicales. Eu égard à la gravité de la situation et à l’ampleur de l’offensive sécuritaire à laquelle nous sommes confrontés, l’urgence serait de prendre des initiatives unitaires et réunissant l’ensemble des associations, syndicats, partis et personnalités opposés à ces politiques et d’organiser des manifestations partout en France contre le maintien de l’état d’urgence et contre la déchéance de la nationalité. Force est hélas de constater que face à des enjeux aussi importants, la riposte demeure à ce jour relativement dispersée alors même qu’il faudrait, pour qu’elle puisse être forte et entendue, qu’elle soit unie et nationale.

Entretien paru dans le journal La Marseillaise

Écrit par Sandrine Guidon jeudi 7 janvier 2016

http://www.lamarseillaise.fr/analyses-de-la-redaction/decryptage/45031-l-urgence-d-une-riposte-unie-et-nationale

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