C 215, artiste engagé

Dans le billet précédent (lart-de-christian-guemy-alias-c-215-pochoiriste/), j’ai tenté de cerner ce qui distingue C 215 des autres pochoiristes. Dans ce court post, en m’appuyant sur l’analyse d’une œuvre, je souhaite éclairer l’engagement militant de C 215.

L’engagement militant de C 215 ne va pas de soi. Si on regarde les centaines de pochoirs qu’il a peints, on est plutôt frappé par la variété des sujets. Un vrai inventaire à la Prévert. On y trouve des chats, des oiseaux, des visages de femmes, des portraits de personnalités connues, d’autres moins connues, d’autres pas connues du tout. Bref, des sujets « jolis », d’autres plus graves, comme les beaux portraits qu’il a réalisés des « gens de peu », les gens du voyage, les SDF etc. Inutile de chercher un fil d’Ariane, un lien thématique entre toutes les œuvres, il n’y en a pas.

Par contre, je me souviens de sa courageuse initiative lors du massacre de janvier 2015 (il a donné des centaines de pochoirs « Je suis Charlie ») et je sais qu’il a fait de nombreux pochoirs au Rwanda pour qu’on n’oublie pas le génocide. Pour commémorer le massacre de janvier, ce mois-ci en janvier 2016, à l’initiative des policiers du commissariat du XIème, de sa famille et de ses amis, il a réalisé au 62, boulevard Richard- Lenoir à 2 mètres de l’endroit où il a été assassiné, un émouvant pochoir dédié à Ahmed Mérabet.

Pour y voir plus clair, je vous propose d’analyser une œuvre majeure dans sa production : la boite aux lettres qui était située à l’entrée de son exposition à la  mairie du 13ème arrondissement. On sait l’importance de la disposition des œuvres dans une exposition. La grande boite aux lettres était située sur le palier du premier étage et le pochoir peint sur la partie frontale a servi à faire la couverture du catalogue (enfin, pas tout à fait, c’est un autre pochoir qui a été utilisé mais le sujet central, un jeune tirailleur sénégalais, est le même). Des indices qui montrent l’importance que C 215 a accordée à cette boite aux lettres.

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Sur les quatre côtés de la boite à lettres, trois sont recouverts de pochoirs différents. Il s’agit d’un triptyque dédié aux tirailleurs sénégalais. La partie frontale représente un jeune tirailleur qui esquisse un sourire. Des libertés ont été prises avec les uniformes mais ce n’est pas mon propos. Le décor joue, sur le plan graphique, un grand rôle. Il distingue ce pochoir d’autres pochoirs représentant le même jeune soldat faits auparavant par C 215 sur d’autres boites aux lettres (des petites, des grandes… des dizaines d’autres !). A droite du sujet central, un pochoir représente un autre tirailleur sénégalais, plus âgé. Le décor est moins travaillé. Un peu comme les faces B de nos anciens microsillons ! A vrai dire, c’est le côté gauche qui m’intéresse. Je doute qu’il s’agisse d’un pochoir. Que voit-on ? Comme en ombres chinoises, en contre-jour, on voit distinctement un tirailleur sénégalais qui tend le bras dans un geste de supplication. On peut faire l’hypothèse que, blessé, il appelle à l’aide. Désespérément. A côté de lui, une masse sombre pourrait représenter des soldats morts ou blessés. Les soldats indifférenciés, alors que les deux faces de la boite aux lettres représentent deux visages de soldats ayant existé (nous savons que C 215 réalise ses pochoirs en partant de photographies). Ils sont peints en noir et cette surface est striée de lignes de couleurs vives (des bleus, des rouges, des jaunes, des verts). Alors que le « décor » est très majoritairement extérieur au pochoir, les lignes claires sont internes à la surface noire. Elles représentent certainement la mitraille, les balles, les éclats d’obus, les shrapnels ; ce qui fauche les soldats. Au-dessus de cette ensemble, deux lignes claires, bleue et rouge, forment comme une auréole (cela n’est pas sans évoquer les couleurs du drapeau français). La scène est surmontée d’une courte phrase : « A ses enfants, la patrie reconnaissante ». Le décalage avec la devise gravée au fronton du Panthéon est évident: l’expression « les grands hommes » a été remplacée par « nos enfants ». La République reconnait les tirailleurs sénégalais comme ses enfants et la boite aux lettres est un panthéon.

La boite aux lettres est un monument dressé en l’honneur des tirailleurs sénégalais morts pour la France lors de la première guerre mondiale. Un monument aux morts. Titrer « Douce France » un monument funéraire est ironique. Devant la vigueur de la charge, j’ai interrogé C 215 sur la signification de son œuvre. Il a confirmé cette interprétation.

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Il est vrai, c’est que bien peu de monuments aux morts érigés après-guerre représentent des soldats noirs. Ce qui est également vrai, c’est que le sacrifice des soldats noirs, en 1914-1918, n’a pas fait avancer la cause des indépendances africaines. Le sort qu’a réservé l’Etat à ses supplétifs dans ses guerres a été dramatique et les contentieux sont loin d’être réglés.

Les street artistes ne sont pas seulement des témoins de notre temps, ils soulèvent des pans entiers de notre mémoire et interrogent notre passé.

Richard Tassart

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