Ranae regem petierunt (Phèdre)

(Mare aux canards – Siège du Journal Libération – 75, rue Béranger – Paris 3 — 12 Janvier 2016)

Chers amis, nous voici revenus au siège du journal Libération, rue Béranger à Paris. La rue Béranger est proche de la place de la République, mais, était-ce prémonitoire ou déjà indicatif, elle fait partie du quartier du Marais.

Ranae regem petierunt (Les grenouilles veulent un roi), écrivait au début de notre ère Phèdre, le fabuliste latin, ancien esclave affranchi de l’Empereur Auguste. Pourquoi Phèdre écrivait-il des fables ? On lui posa la question. Le fabuliste répondit : « Donner à faire rire et plus encore, donner des conseils pour la conduite de la vie ».

Nous vous donnons ici, car sa réponse vaut encore, lecture de ce fabliau écrit en vers, c’était une innovation pour le genre et pour l’époque :

     Ranae uagantes liberis paludibus,

     Clamore magno regem petiere ab Jove…

Toutes paroles que votre agilité lycéenne pour la version latine vous a immédiatement fait traduire :

Les grenouilles errant libres dans leur marais

A grands cris réclamaient à Jupiter un Roi…

Le Roi des dieux sourit, puis leur jette un soliveau.

Celui-ci, en tombant bruyamment dans l’étang

Troubla ses eaux et fit peur à l’engeance craintive.

Comme il restait inerte, prisonnier de la vase,

Elles oublient leur peur et accourent à la nage.

Le jugeant inutile, elles appellent à Jupin de leur envoyer un autre Roi.

Il leur renvoie une hydre aux dents cruelles

Qui les dévore à tour de rôle…

Lue aujourd’hui dans les écoles primaires, la fable fait toujours rire les enfants. Et comme son message est universel, Sénèque le Philosophe, après sa lecture avait renchéri, fataliste : « Souvent, contre la raison, le peuple s’érige en producteur de son propre malheur » (De Vita beata).

Ce préambule un peu savant achevé, figurez-vous chers amis et électeurs lunatiques, mécontents aujourd’hui de celui que vous appeliez de vos vœux hier, figurez-vous que dans la mare aux canards du Libération du 11 Janvier, d’autres batraciens, et non des moindres, ont dit leur souhait coassant d’avoir, à la prochaine échéance, un autre Roi. Et qu’il soit choisi en vertu du coassement, et de point d’autre manière.

Nous vous disions, non des moindres dans l’ordre des batraciens. Prenez connaissance : Pierre Rosanvallon, titulaire de la chaire d’Histoire politique moderne et contemporaine au Collège de France ; Michel Wieviorka, président de l’Association Internationale de Sociologie ; également Daniel Cohn-Bendit, bien connu sous le surnom métamorphotique de Dany le Rouge et Dany le Jaune, à vrai dire, beaucoup plus proche lui, du Caméléon (petit saurien arboricole) que de la Grenouille rieuse de nos ruisseaux. Que nos autres petits amphibiens nous pardonnent de ne pas les avoir cités. Nous vous renvoyons à Libération pour cette liste exhaustive.

Faut-il que l’abaissement de la connaissance historique, plus encore, de la pensée critique ait atteint ce niveau, pour qu’en France, la contestation de l’ordre politique décadent aboutisse à la simple conclusion, pour ces esprits censés être aussi avertis, qu’il suffirait de changer le Roi ?

Près de 400 ans après la Première Révolution Anglaise, le renversement de l’absolutisme et la tête tranchée de Charles I Stuart, près de 250 ans après la Révolution Française et celle également tranchée de Louis XVI Capet, tous les régimes de démocratie moderne, nous ne parlons pas bien sûr de celui nord-coréen de Kim Jong Il, tous sont aujourd’hui fondés sur le Parlementarisme. Système où, par le suffrage universel, le Peuple en principe souverain délègue à une Assemblée ou Parlement le soin de faire la Loi et de former l’Exécutif propre à l’appliquer. Messieurs Rosanvallon, Cohn-Bendit, Wieviorka, Madame Marie Despléchin, les pointes de diamant de notre esprit démocratique, pétitionnent eux pour qu’à l’avenir Jupin leur octroie le droit à l’envoi d’un autre soliveau.

De l’élection du Président de la République au suffrage universel, transmutation de la poutre jetée dans le marigot, tout découle : caractère césarien du pouvoir et dérive autocratique ; dévoiement des partis en écuries présidentielles, pas encore d’Augias, mais il s’en faut de peu ; politique spectacle et peopolisation ; fatalisme et résignation du citoyen ; jusqu’à la corruption et aux croquignolesques effets de cour. Rajoutons-y, c’est d’actualité, les ridicules poses graves et martiales de coryphée dans les couloirs des palais et dans les cimetières.

(Le coryphée est le chef de chœur dans la tragédie grecque antique. Il se situe au milieu de la scène et est chargé de guider les choreutes et de prendre la parole seul en leur nom.)

Notre propos relèverait-il de l’idéalisme utopique ? Existerait-il, serait-il même possible, grands dieux, qu’il existe un autre régime de l’autorité politique que celui de la monarchie élective ? Comme si, jamais sortis de leur marigot, Pierre Rosanvallon et ses amis amphibiens nageurs et sauteurs à la peau lisse ne semblaient pas s’être aperçus que nous ne sommes pas seuls au monde et que notre système est l’exception, pour ne pas dire d’exception. Cela viendra peut-être.

L’Europe entière, y compris ses monarchies constitutionnelles, les États-Unis d’Amérique, toute l’Amérique latine, et encore l’Inde et le Japon, l’Australie et l’Afrique du Sud… vivent en régime parlementaire. Chez nous, le monarque à peine élu se fait donner dans les 20 jours le parlement-croupion qui lui baisera les pieds.

Renvoyons nos urodèles 2500 ans en arrière. Le Lévitique, 3° des 5 livres de la Torah, livre saint de Moïse chargé d’enseigner les préceptes moraux recommande : « Vous ne vous tournerez pas vers les idoles ». Une courte prière du Psaume 118 lui répond en écho : « Seigneur, détourne mes yeux des idoles ».

Pour notre part, craignant d’être accusé d’un nostalgique renvoi au passé, nous préférerons nous référer à Dieu ! Mais que Marianne était jolie… du regretté Michel Delpech. Fredonnons-la avec lui :

Marianne a cinq enfants,

Quatre fils qu’elle a perdus,

Le cinquième à présent

Qu’elle ne reconnaît plus.

Eh bien, faisons lui une fille ! Elle sera la 6°.

Jean Casanova

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