Passage de témoin

Avec l’aimable autorisation de l’auteure
et des éditions L’Harmattan

9782296128309rJ’ai eu l’insigne honneur d’être la première doctorante de Danièle Kergoat – la ‘doyenne’, en quelque sorte, de la noria de thésards dont elle a guidé les pas. C’est elle qui m’a initiée à la sociologie, qui m’a ouvert les portes de l’univers de la recherche et qui m’a convaincue de l’intérêt d’adopter une posture scientifique pour appréhender le réel – ce qui n’allait pas de soi pour la journaliste militante que j’étais à l’époque.

Je voudrais tenter de dire ici l’importance qu’a revêtue pour moi la rencontre avec Danièle : une rencontre humaine autant qu’intellectuelle. Et je voudrais m’efforcer de rendre compte aussi de l’influence déterminante qu’ont eu ses écrits pour nombre de doctorants francophones – les siens, bien sûr, mais aussi les miens et tous ceux qui ne l’ont pas nécessairement connue en tant que personne, mais qui ont trouvé en elle une théoricienne de la division sexuelle du travail dont les travaux ont orienté leur réflexion sur le social, les aidant à penser les rapports sociaux de sexe.

Lorsque j’ai fait la connaissance de Danièle, je traversais une phase fort perturbée du point de vue personnel et politique. Bien qu’approchant de la cinquantaine, je ne savais plus vraiment ni qui j’étais, ni où j’allais sur le plan professionnel. Et elle, qui avait lu ce que j’avais publié quelque dix ans plus tôt sur le rapport entre femmes et mouvement ouvrier ainsi que des analyses plus récentes sur la situation des femmes en Europe de l’Est et notamment en Pologne, m’a incitée à me pencher plus sérieusement que je ne l’avais fait jusqu’alors sur le statut du travail féminin dans les pays qui se situaient encore – et pour peu de temps, mais nul ne le pressentait vraiment – de l’autre côté du ‘rideau de fer’. Elle m’a poussée à examiner de plus près ce qu’il en était de l’articulation public/privé dans ces sociétés où dominait l’emploi à plein temps de l’un et l’autre sexe, à réfléchir aux conditions socio-historiques qui génèrent on non le phénomène du travail à temps partiel sur lequel elle venait de publier une recherche qui devait faire date, et à m’interroger sur le pourquoi de la quasi-absence de cette forme de travail en Europe de l’Est. Et surtout, à tricoter tout cela pour en faire une thèse qu’elle m’a aidé à réaliser de bout en bout.

Ce qui m’a d’emblée fascinée dans les relations avec Danièle (et qui en a frappé bien d’autres, comme en attestent de nombreux témoignages), c’est sa curiosité face à des contextes inconnus d’elle et sa capacité à faire surgir en moi, en nous, des interrogations à propos d’éléments du réel non perçus jusque-là. Je l’ai toujours vue inciter autrui à aller au-delà des idées convenues, à déconstruire les apparences en choisissant des clés d’interprétation qui permettent de dévoiler les non-dits. Et ce qui m’a aussi frappée, c’est sa capacité à pousser l’autre à faire preuve d’audace, à choisir des entrées qui ne lui sont pas nécessairement les plus familières – celle des politiques sociales, dans mon cas.

La lecture de son ouvrage – Les ouvrières1 – qui, dans une optique historique, retraçait les conditions de travail des femmes, hier et aujourd’hui, m’avait profondément marquée de par l’image très vivante qu’elle restituait de la pénibilité du travail à la chaîne et en équipes, des problèmes de santé rencontrés par ces femmes (qui étaient le plus souvent cachés), et de la façon dont elle abordait la question de la mobilité – tout cela au regard des conditions de travail des hommes. Reprenant à son compte les observations faites par Madeleine Guilbert dans les années 1960, elle soulignait les ‘plus’ et les ‘moins’ qui en découlaient – effort physique moindre et moindre complexité des opérations, moindres responsabilités, mais caractère répétitif plus marqué, travaux plus sédentaires, contrôle hiérarchique plus intense. Elle en concluait à une situation qualitativement différente des ouvrières par rapport à celle des ouvriers, en fonction notamment de grilles de classification différentes. Et ce, aux dépens des femmes. Ce tableau des situations observées au cours de ses enquêtes de terrain et les contrastes relevés entre univers de travail féminin et masculin recoupaient en tous points ce que j’avais moi-même noté (mais sans être capable de le théoriser) tout au long des seize mois où j’avais sillonné la Pologne de Solidarnosc en tant que journaliste, en visitant des dizaines d’entreprises à dominante féminine ou masculine. Le canevas qui se dégageait des Ouvrières a donc servi de soubassement à la partie de ma thèse portant sur le statut des travailleuses dans la Pologne d’après-guerre jusqu’aux années 1980. Et la distinction entre rapport au travail et rapport à l’emploi s’est avérée particulièrement heuristique pour appréhender la réalité quotidienne dans un contexte social a priori fort éloigné de celui que Danièle Kergoat avait elle-même observé en France.

Tout mon cheminement académique et l’orientation de mes réflexions scientifiques ont été durablement marqués par l’influence de ses hypothèses théoriques et de ses travaux – même si mes objets de recherche ont par la suite bifurqué vers des préoccupations relevant davantage de la sociologie politique et de la social policy que de la sociologie du travail. Ce n’est pas un hasard si j’ai, dans les années 1990 et pour une brève période, pris la direction du Gedisst qui m’avait, grâce à elle, accueillie dès 1987. Ce n’est pas un hasard non plus si j’ai, un peu plus tard, intégré à l’Université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines le laboratoire Printemps avec lequel le Gedisst collaborait (les deux équipes avaient même, un temps, envisagé de fusionner) et où Danièle assurait des enseignements de Dea. En prenant la direction des Cahiers du Genre en 1997, j’inscrivais là encore mes pas dans une trace initiée par Danièle et creusée par d’autres, ce qui nous a permis de poursuivre les échanges amorcés voici plus de vingt ans et de continuer à tisser un bout de toile commune. Et c’est aussi sous son influence que j’ai accepté, à sa suite, de siéger au Cnu pour y jouer (entre autres) un rôle de vigile à l’égard des travaux portant sur les rapports sociaux de sexe – travaux longtemps décriés ou traités comme secondaires par la communauté académique.

Et ce qui était frappant, dans la quasi-totalité des thèses de doctorat ou mémoires d’habilitation à diriger des recherches en rapport avec cette thématique (quel que fût le sujet abordé), c’étaient les multiples références aux publications de Danièle Kergoat – des références étayées par de nombreuses citations qui attestaient des lectures attentives et souvent enthousiastes. Je ne dirais pas que ce fut une surprise dans la mesure où je suis bien convaincue que, tout comme moi, nombre d’enseignant·e·s ayant eu à traiter des rapports sociaux de sexe dans leurs cours et leurs séminaires se sont appuyé·e·s sur les travaux de Danièle, donnant ses textes à lire à leurs étudiants. Mais, à tout le moins, cela témoigne du rayonnement de sa pensée et de l’importance que revêtent ses théories sur la division sexuelle du travail dans la sociologie francophone contemporaine.

Je suis certaine de ne pas être dans l’hyperbole si j’affirme que notre dette intellectuelle à son égard est immense. C’est mon cas, en tout état de cause : l’empreinte de sa personnalité fut sensible dans l’ensemble de mon parcours de chercheuse et d’animatrice scientifique. Je ne saurai lui dire assez ma reconnaissance pour avoir su, à un moment-clé, m’attirer vers la sociologie dont je savais fort peu de choses à l’époque, me donner les moyens de m’ouvrir à cette discipline, et me permettre, finalement, de m’y intégrer pleinement.

Jacqueline Heinen

© Editions l’Harmattan

Coordonné par Xavier Dunezat, Jacqueline Heinen, Helena Hirata et Roland Pfefferkorn : Travail et rapports sociaux de sexe

Rencontres autour de Danièle Kergoat

Editions L’Harmattan, Paris 2010, 278 pages, 25 euros

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=32150

Pour rappel note de lecture : un-rapport-social-ne-peut-pas-etre-un-peu-plus-vivant-quun-autre-il-est-ou-il-nest-pas/ 

1 Danièle Kergoat, Les ouvrières, Le Sycomore, Paris, 1982.

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