Le Malade imaginaire

(CPAM des Hauts-de-Seine – 41, chemin de la Justice – Châtenay-Malabry –  Hauts-de-Seine, 18 Janvier 2016)

Jean-Baptiste Poquelin, le Molière de notre Comédie, se doutait-il que le titre de sa comédie-ballet en trois actes, Le Malade imaginaire, le jour de sa première représentation en présence du Roi, à Versailles au Théâtre du Palais Royal, le 10 Février 1673, que ce titre serait repris près de 250 ans plus tard, conclusion au bas du rapport médical d’un obscur et anonyme Dr X…, médecin-conseil de la Sécurité Sociale à Châtenay-Malabry ?

Lapidaire et accusateur : malade imaginaire.

Eh oui, c’est ce qui vient d’advenir aujourd’hui à l’issue du contrôle médical à domicile, 63, rue de la Vie de Château, à Neuilly, contrôle diligenté par la CPAM des Hauts-de-Seine au domicile de l’assuré social Pierre Pappaz, pour lequel les prescriptions d’arrêt de travail, soins de pharmacie, psychothérapie et rééducation atteignent aujourd’hui la mirobolante facture de plusieurs milliards d’euros.

Presque autant que celle du CICE (41 milliards) prescrit en 2014, toujours au bénéfice du même patient. Bénéfice, ne riez pas ! Le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi), potion mise au point à l’époque par un apothicaire hollandais dans son officine de l’Élysée, consistait en un dopage survitaminé destiné à redonner confiance et esprit d’innovation à notre patient, grâce à une baisse généralisée du coût du travail, cette ruineuse denrée.

Trop, c’est trop ! S’était écrié le Médecin Directeur de la Caisse d’Assurance Maladie. Contrôle à domicile ! Et l’adresse du patient, rue de la Vie de Château, vous vous en doutez, n’était pas pour rien dans la brutalité et la sévérité de la décision.

Il serait peut-être utile, chers amis, qu’à ce moment de notre chronique je vous rappelle qui est Pierre Pappaz.

Souvenez-vous, l’illustre patient était hospitalisé en urgence début Novembre dans l’unité de Neuro-Psychopathologie de la Polyclinique Matignon, en proie à une dramatique attaque de panique anxieuse, avec fortes craintes de pulsions suicidaires tremblait son entourage. L’halluciné proférait alors de façon compulsive : « Le CDI est anxiogène, le Code du travail me fait peur, les Prud’hommes, c’est l’angoisse… »

Après un mois à l’isolement complet et une énergique psychothérapie compassionnelle entamée par l’équipe du Dr Valls, les hallucinations et les parasomnies ayant rétrocédé, le retour à la Vie de Château, au domicile, avait pu être envisagé dans le cadre d’une HAD (hospitalisation à domicile), sous la surveillance, vous vous en souvenez encore, du Dr Raffarin, spécialiste libéral installé à proximité, à Neuilly. Les deux praticiens, les Drs Valls et Raffarin ayant alors scellé collaboration pour la poursuite du traitement. Passage de relais d’autant plus nécessaire en raison de l’absence momentanée du Dr Valls parti en congrès à Davos pour un grand symposium d’algologie intitulé Abréger les souffrances de l’Etat Providence.

Cette momentanée digression étant terminée, elle était nécessaire, revenons-en à notre contrôle médical.

Il commençait mal. Le médecin-conseil arrivant sans prévenir, c’est l’usage et l’un des principes du contrôle, trouvait Pierre Pappaz affairé à une partie de mini-golf sur la pelouse de son vaste jardin avec d’affectueux voisins venus faire leur révérence et s’enquérir de la bonne évolution d’une convalescence que tout le monde craignait fragile.

La chambre réintégrée après un joyeux et décontracté « Je n’en ai que pour un moment ! » à ses partenaires de green, chambre réintégrée pour l’incontournable colloque singulier patient – médecin, même pour un contrôle, Pierre Pappaz s’allongeait, l’air à nouveau souffreteux, et le tatillon praticien commençait interrogatoire et examen.

A son regard attentif n’avait pas échappé, à côté du pilulier, sur la table de chevet, les très relevées lectures du valétudinaire : Les aventures de Harry Potter et L’Avenir aura-t-il lieu ? du célèbre futurologue Jacques Attali.

(Valétudinaire : se dit d’un homme maladif et à la santé chancelante.)

L’examen du souffrant terminé, commençait alors pour le praticien-conseil l’étude des ordonnances et des prescriptions de ses deux confrères, les Drs Valls et Raffarin ? les Docteurs Purgon et Diafoirus de la célèbre comédie. Nous ne pensons pas trahir le secret médical en vous en donnant un bref aperçu :

– réforme du CDI, avec le simplification de la rupture du contrat de travail au profit d’un « contrat agile », formule énigmatique mais laissant entendre toute la sclérose et la paralysie de sa forme actuelle. Et notamment cette épouvantable difficulté à se séparer à tout moment d’un subordonné encombrant.

– exonération de cotisations sociales, présentées elles aussi comme tout à fait contradictoires avec « l’agilité ».

– réforme du Code du travail, par inclusion d’un principe de régionalisation propre à moduler le SMIC en fonction de la région. Peut-être également de l’âge du salarié, pour tout dire l’instauration d’un SMIC jeune et allégé. Avec ce thème revenant en boucle, celui de l’agilité.

– agilité encore, avec l’allégement des sanctions encourues aux Prud’hommes. Dans la notice d’emploi de la potion était bien précisé : instauration d’un plafond pour les indemnités prononcées.

Agilité, agilité, toujours agilité. C’était le mot clé de l’ordonnance. Et la vue de notre convalescent sur les pelouses du mini-golf laissait bien augurer de son efficacité.

Nous nous arrêterons là, cher amis, sachant comment peut-être fastidieuse et éprouvante la lecture d’une ordonnance à rallonge.

Avec la courtoisie d’usage et après avoir soigneusement rangé dans sa mallette, stéthoscope, tensiomètre, diapason et marteau à réflexe, sans oublier quelques abaisse-langues restés inutilisés, souci d’économie et qui pourrait le critiquer au vu des difficultés de notre Assurance – Maladie, le Dr X…, nous tenons à son anonymat, prenait congé. Sans oublier d’informer Pierre Pappaz qu’il lui ferait, comme le veut le règlement, communication des conclusions de ce rapport.

Pour ne pas vous laisser là, dans la plus grande incertitude, ces arrêts de travail, ces lourdes et coûteuses prescriptions étaient-elles justifiées, nous vous livrons les premières conclusions du Dr X… :

1) Malade imaginaire et profondément dissimulateur.

2) Prescriptions fallacieuses et lourdes de soupçon de collusion, dans l’objectif de fraude à la SS. Un pacte secret aurait-t-il été scellé entre les trois hommes ? Lequel ?

3) Quant à la carte vitale de l’assuré, elle semble avoir également été utilisée à plusieurs reprises par d’autres assurés sociaux au but de bénéficier des mêmes prescriptions. L’enquête auprès des services compétents montrerait que ces attributaires seraient actuellement absents de leur domicile, toujours pas rentrés de joyeuses soirées de Saint-Sylvestre, aux Bahamas et aux Iles Caïmans.

L’intègre et incorruptible confrère, il ne fait que son devoir même si ce n’est pas de gaîté de cœur, compte remettre ses conclusions au Conseil Départemental de l’Ordre des Médecins. Charge à cette instance d’entendre les peut-être délictueux praticiens, les Drs Purgon et Diafoirus. De lourdes sanctions pourraient alors tomber. Radiation temporaire, voire définitive. Mais laissons les autorités juger.

Quant à Molière, notre dramaturge, comédien et poète, peut-être le plus grand de notre héritage classique, sachez qu’il n’était pas lui, un malade imaginaire. Le 17 Février 1673, à la quatrième représentation de ce qui fut sa dernière pièce, Le Malade imaginaire, fort incommodé d’une grave fluxion de poitrine qui lui causait une grande toux, de sorte que, nous citons La Grange, un des comédiens de sa troupe : « par cette grande toux et les efforts qu’il fit pour cracher, il se rompit une veine dans le corps et ne vécut pas demi-heure depuis la dite veine rompue ». Ainsi nous quittait l’artiste. Purgon et Diafoirus n’y avaient rien pu.

Jean Casanova

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