Tous les matins, l’ange de la mort nous dis : pense à ce soir

basculesouffleUne population germanophone en Roumanie à la fin de la seconde guerre mondiale. Au nom de la responsabilité collective et de la négation des droits démocratiques, des staliniens condamnent à la déportation. Un autre crime de guerre après des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre. Un crime de plus aux pays du « socialisme » réellement existant. Rouge le sang et la haine comme un drapeau usurpé, dévoyé…

Léopold, ses souvenirs, ses livres dans un autre enfer, camp de travail, travail forcé, déportation, « Tout ce que j’ai, je le porte sur moi »…

Les mots, les phrases pour relater intimement le passé, le temps où « on n’a pas voulu en savoir plus », cette petite ville « ce dé à coudre où toutes les pierres avaient des yeux », puis ces vols d’existence, le camp, la nuit russe, le ciment qui s’introduit et recouvre, le ciment complice de l’ange de la faim, les sous-vêtements et les claquettes, le camion, les peupliers noirs, « je n’étais qu’un banal objet russe au crépuscule », le charbon, les rations, le pain…

Les mots pour dire la faim, « Que dire de la faim, quand elles est chronique. On peut dire qu’il y a une faim qui fait souffrir de la faim », l’ange omniprésent, l’ange de la faim, « Tu n’es pas encore assez léger, pourquoi ne pas lâcher prise… », les multiples causes de mort mais toujours ce lien avec la faim…

« La faim est un objet.

L’ange est monté au cerveau.

L’ange de la faim ne pense pas. Il pense juste.

Il ne fait jamais défaut. Il connaît mes limites et sait sa direction.

Il sait mon origine et connaît son action.

Il savait déjà tout avant de me rencontrer, et il connaît mon avenir. »

Les douleurs fantômes, le coucou de l’horloge, Katie, les voleurs de pain, le froid, « avoir faim et avoir du pain, mais ne pas le manger », le sable jaune, Karli, les sapins, les roubles, le dépouillement des morts, le mâchefer, des sacs d’os asexués les uns pour les autres, l’humanité dépouillée de son humanité, la force de la lumière du jour, les tranches de travail, les substances chimiques, le pays et la nostalgie, là-bas où « j’ai mangé à ma faim »…

Ce rêve de soi à califourchon sur un cochon.

Les patates, 273, Béa, Tur, le fer-blanc, des silhouettes déformées et pelées, « nous avions l’air d’être du bétail de rebut », la pelle en cœur, le bonheur soudain, au cœur du vide, le froid, le zéro indicible, un jour…

Et longtemps après, les insomnies, « je ne sais toujours pas si j’ai des insomnies parce que j’essaye de me rappeler des objets ou si, à l’inverse, je me bagarre avec eux, ne pouvant fermer l’oeil de la nuit », la nourriture comme grande excitation, le cahier, l’écriture…

Sobre et dense, une écriture pour la nuit. Des mots et le silence pour ce « nous du camp », une œuvre de notre temps…

Parmi les autres livres de l’auteure :

Animal du cœur, meme-la-serrure-de-la-valise-setait-transformee-en-mensonge/

Herta Müller : La bascule du souffle

Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira

Gallimard, Paris 2010, 310 pages, 19,90 euros, réédition Folio

Didier Epsztajn

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