Les socialistes et la question nationale, pourquoi le détour irlandais ?

arton24761-b0b84Prologue du livre de Pierre Beaudet : Les socialistes et la question nationale, pourquoi le détour irlandais ?, publié chez l’Harmattan.

Prologue : Pourquoi le « détour irlandais » ?

Ce titre vient d’un questionnement de Marx. Le philosophe, économiste et militant constate au tournant de sa vie que l’utopie socialiste, celle de l’émancipation sociale dont il documente le trajet, est appelée à bifurquer. En effet, en Angleterre où le capitalisme est le plus avancé à l’époque, la lutte prolétarienne est bloquée alors que pour Marx, le mouvement social dans ce pays est celui qui a le plus de possibilités pour développer un projet de transformation socialiste. Parallèlement, Marx constate que l’Irlande, alors une colonie de l’Empire britannique, est un maillon central du système capitaliste anglais. Dans ce pays, la population, surexploitée et condamnée à la misère, constitue un contingent important des masses prolétariennes qui affluent vers les manufactures d’Angleterre. Les Irlandais, les « opprimés des opprimés », sont utilisés par la bourgeoisie pour diviser les classes laborieuses qui jouent sur des discriminations ethniques et religieuses. À plusieurs reprises, ouvriers Anglais et Irlandais s’affrontent entre eux au lieu de se battre contre la bourgeoisie. Par ailleurs, les Irlandais aspirent à l’indépendance. Les insurrections se succèdent, mais les dominants réussissent à réprimer et à contenir ce mouvement, tout en consolidant leur domination sur les classes populaires anglaises.

Il y a là un grand blocage, d’où une nouvelle réflexion de Marx. Le socialisme reste toujours l’objectif, mais le chemin pour y arriver n’est plus le même. Pour vaincre la bourgeoisie, le prolétariat anglais doit lutter avec le peuple irlandais pour son émancipation nationale, afin de briser le pouvoir capitaliste.

Autrement dit, le mouvement socialiste doit faire un « détour ».

Après quelque temps, cette réflexion s’infiltre dans le mouvement socialiste. Ce problème national n’est pas unique à l’Angleterre. Dans plusieurs pays d’Europe, des peuples se révoltent contre des États et des empires qui les oppriment. Les divisions nationales jouent un rôle fondamental dans l’articulation des luttes des classes. Après Marx, ces débats se poursuivent au début du vingtième siècle, d’autant plus que le capitalisme devient impérialiste et réorganise le vaste monde colonial qui ne s’appelle pas encore le « tiers-monde ». Le « détour irlandais » devient un des débats stratégiques les plus importants : comment faire converger l’émancipation sociale et les aspirations nationales dans un grand mouvement anticapitaliste ? Dans quelle mesure le mouvement socialiste peut-il intégrer la lutte des peuples dominés dans une perspective de transformation socialiste et démocratique ? Cent cinquante ans plus tard, ces questions sont encore à l’ordre du jour.

Le but de cet ouvrage est de présenter un éventail significatif des réflexions et débats qui ont traversé le mouvement socialiste. Cette compilation fait suite à d’autres publications importantes, dont celle de George Haupt, Michael Löwy et Claudie Weill1. Certes, on ne trouvera pas dans les textes présentés plus loin des « recettes » ou des « formules » ! Toutefois, si on lit attentivement, on pourra développer des capacités critiques à partir de méthodologies, explorations théoriques et élaborations stratégiques qui ont parcouru cette histoire.

Le texte comprend trois parties qui suivent en gros un ordre chronologique  :

• La première partie, Nations et prolétaires (1843-1912) présente les premières réflexions de Marx et des penseurs de l’époque regroupés autour de la Première et de la Deuxième Internationale. On y aborde évidemment les débats autour de l’Irlande et de la Pologne qui sont alors stratégiques pour le socialisme européen, de même que les premiers questionnements sur l’impérialisme et l’anti-impérialisme.

• Révolutions et résistances (1913-1933), la deuxième partie de l’ouvrage, expose les discussions et les recherches impulsées par la vague révolutionnaire, à travers notamment la révolution soviétique et l’avènement de la Troisième Internationale, et où se produisent les premières convergences entre socialistes européens et luttes d’émancipation nationale dans le monde non européen.

• Enfin, la troisième partie, L’heure des brasiers (1927-1978), se concentre sur l’essor des grandes révolutions anti-impérialistes du tiers-monde, desquelles s’inspirent plusieurs mouvements d’émancipation contemporains.

Chaque partie est introduite, ce qui permet de saisir le contexte derrière des textes venant de divers auteurs selon différentes perspectives. Enfin, à la fin de chaque partie, des éléments de réflexion permettent de situer ces débats à la lumière des recherches et des luttes contemporaines.

Pierre Beaudet

http://www.pressegauche.org/spip.php?article24761

1 George Haupt, Michael Löwy et Claudie Weill : Les marxistes et la question nationale 1848-1914, réédition Editions L’Harmattan,

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=10847

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