Et si c’était la guerre ?

Les événements du Nouvel An en Allemagne et les suites qui en sont données présentent des indices sérieux. Presque un mois après les agressions sexuelles de Cologne, voilà ce qu’on nous donne à savoir : ces violences ont touché plus de 1 000 femmes ; elles ont été préparées, préméditées, via les réseaux sociaux numériques ; leurs auteurs forment une poignée d’individus, jeunes, masculins, « presque exclusivement d’origine immigrée […] originaires d’Afrique du Nord et du monde arabe », pour la plupart ivres au moment des faits ; le terrain de ces crimes ne s’est pas circonscrit à la capitale de Rhénanie et à Hambourg et s’est étendu à tout le pays : seize Länder (régions) allemands ont été touchés ; des violences xénophobes et racistes, organisées en amont par des groupes d’extrême-droite sur les mêmes réseaux sociaux, ont immédiatement suivi ; de nombreux faits ont été dissimulés par les autorités et la presse.

Voyage dans le temps. En juillet 1936, au début de la Guerre civile espagnole, Franco ordonne des viols massifs pour mettre les Républicains à terre. Il confie la tâche aux Moros (armée d’Afrique espagnole composée de Marocains) et aux tercios (Légion étrangère) – qui vont semer la terreur en Andalousie et à Badajoz – et aux phalangistes. Sur la radio de Séville, le général Queipo de Llano incitera publiquement les milices franquistes au viol « pour la procréation des républicaines et des femmes soupçonnées de soutenir les communistes ». On pourra lire sur les murs des villages que fuient les Républicains : « Le village sera perdu mais vos femmes accoucheront de petits fascistes ».

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, sur tout le territoire du Reich, les SA (Sections d’assaut – Sturmabteilung), organisation paramilitaire du parti nazi uniquement composée de jeunes hommes « aryens », violent massivement des femmes juives. C’est la Nuit de Cristal (Kristallnacht) et le début des pogroms antisémites, ordonnés par le chancelier Adolf Hitler et organisés par Joseph Goebbels. Objectif : accélérer l’émigration des Juifs. La mention de ces viols apparaît rarement dans l’historiographie de cette nuit noire et, lors du procès de Nuremberg, ces faits précis n’ont pas été mentionnés.

À partir du 21 octobre 1944, les soldats russes de l’Armée rouge violent environ deux millions de femmes allemandes de 8 à 80 ans, principalement dans la zone occupée par l’Union soviétique. Des témoignages concordent : ces femmes ont été victimes de viols répétés, entre 60 et 70 fois. 240 000 en seraient mortes. Les troupes soviétiques ont également violé des filles et des femmes soviétiques et polonaises libérées des camps de concentration nazis ainsi que celles forcées de travailler dans les fermes et les usines. Staline justifiera : « essayez de comprendre pourquoi un soldat, qui a traversé des milliers de kilomètres à travers sang, feu et mort, ait envie de s’amuser avec une femme ou d’avoir accès à quelque bagatelle ». Il sera également dit que ces viols représentent une façon d’écrire l’histoire de la victoire « contre un ennemi encore plus cruel ».

Les autres « libérateurs » ne sont pas en reste. On estime à environ 11 000 les viols commis par les soldats américains en Allemagne en 1945. Par ailleurs, à titre d’exemple, en une seule journée à la mi-avril 1945, trois femmes allemandes ont été violées à Neustadt par des soldats britanniques. L’armée française a commis quant à elle 385 viols dans la région de Constance, 600 à Bruchsal et 500 à Freudenstadt. Des soldats français se sont livrés à une « orgie de viols » dans le district de Höfingen près de Leonberg. Mais là ne s’arrête pas l’horreur. Entre octobre 1943 et mai 1944, le Corps d’Expédition Français, commandé par le général Juin, livre bataille à l’armée allemande à Cassino, sur la ligne Gustav, entre Naples et Rome. Majoritairement composé de goumiers marocains, cette armée a violé massivement des femmes et petites filles, peut-être 6 000. Leur nombre est peu connu faute d’archives et en raison de la faiblesse des témoignages et plaintes des victimes, terrorisées par la honte. Certains des auteurs de ces crimes ont été condamnés mais l’État-major français n’a jamais reconnu sa responsabilité des faits. La diplomatie italienne quant à elle a choisi de taire ces violences en échange de l’oubli des crimes de guerre perpétrés par les troupes italiennes dans les Balkans.

Il ne s’agit ici malheureusement que d’exemples, volontairement choisis en Europe de l’Ouest, et dans l’histoire contemporaine. La guerre – je ne cite volontairement pas ici les cas de la RDC, du Rwanda ou de l’ex-Yougoslavie –, a drainé son lot de viols massifs, en toute impunité ou presque, et dans le mépris quasi général des historiens, et bien évidemment des autorités. Un fil conducteur explique ces atrocités : le corps des femmes sert de défouloir au soldat masculin anobli par sa tache de libérateur ou de purificateur et incarne l’objet par lequel l’humiliation de l’ennemi s’opère. Le crime est d’autant plus dangereux ou violent si le viol s’effectue sur des femmes considérées « racialement supérieures » par des soldats « racialement inférieurs » – les cas des Moros et tercios, des troupes soviétiques, ou des soldats marocains sous ordre français sont à ce sujet particulièrement explicites. Le crime est « normal », banalisé par les autorités qui l’ordonnent. Il sert de marqueur de domination sexuelle et raciale.

Alors, qu’est-ce que cela a à voir avec les événements de janvier en Allemagne, me direz-vous ? On pourrait imaginer que les individus violeurs « d’origine immigrée » aient passablement été manipulés par quelques groupes fascistes. Ces groupes pourraient au choix être européens – leur but : attiser la haine raciale et en particulier l’islamophobie dans leurs contrées – ou arabo-orientaux (Moyen-Orient, Maghreb) – leur ambition : prôner une idéologie anti-occidentale, basée sur les valeurs « pures » d’un islam traditionnaliste, intégriste et ségrégationniste. Dans les deux cas, la volonté de nuire à l’Autre, de le réduire à la terreur, voire de le détruire, par corps des femmes interposé, est évidente. L’idée n’est pas nouvelle, quoiqu’il en soit dit. Elle instaure, avec l’assentiment de l’État, le mépris, en tant que mode de relation sociale. On se doit de combattre au plus vite cette dérive avant que nous n’en ayons plus les moyens.

Joelle Palmieri, 29 janvier 2016

https://joellepalmieri.wordpress.com/2016/01/29/et-si-cetait-la-guerre/

Une réponse à “Et si c’était la guerre ?

  1. Le viol est depuis la nuit des temps la plus puissante des armes de guerre. A-t-il d’ailleurs jamais existé une seule guerre où l’atteinte des civils en général n’était pas un but primordial ?

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