Recherche et syndicalisme

Avec l’aimable autorisation de l’auteure

9782296128309rC’est grâce à Danièle que j’ai compris qu’ouvrier n’égalait pas ouvrière et que de cette observation avait des conséquences très importante dans notre pratique syndicale.

Il en faut du temps et du travail intellectuel pour arriver à démonter tout ce système qui paraît si naturel, si normal ! Les travaux de Danièle m’ont amené à comprendre que les revendications dites secondaires ou considérées comme peu importantes, pouvaient être essentielles pour les femmes et entraîner des luttes pas si secondaires que ça. La question des horaires était considérée comme mineure dans la structure syndicale où j’étais à l’époque, la fédération CFDT des PTT .Un secrétaire général a traité dans la presse, une grève des filles des chèques1 sur le samedi libre « de grève la plus inutile de l’année »

Pourtant aux Chèques, temps de travail et horaires, nous le voyons tous les jours, c’était vital. Dans notre section nous avons élaboré des revendications d’horaires au plus près des préoccupations des filles. C’est ainsi que lors d’un reclassement/délocalisation nous avons réussi a faire élaborer collectivement,e par un service entier, les horaires qu’elles voulaient voir maintenus dans leur nouveau service. Par des systèmes de coordination, d’échanges incessants, de harcèlement des responsables des deux centres, toutes les participantes à cette action ont réussi à avoir les horaires qu’elles voulaient et elles ont ouvert des possibilités qui n’existaient pas jusqu’alors.

Un exemple : la direction du service reclassé promettait de maintenir l’horaire de matinée. Quand les filles sont arrivées, alerte, coups de fils, remue ménage jusqu’à ce que l’engagement soit tenu. Pendant deux mois chacune s’est sentie responsable des horaires de toutes. Comme quoi les revendications n’ont pas la même valeur, la même importance selon que l’on est homme ou femme. L’air de rien, comprendre ça, c’est refuser une hiérarchisation arbitraire qui renforce l’oppression.

Grâce aux travaux de Danièle, en particulier sur la coordination infirmière, j’ai appris ce que les mots veulent dire, qu’ils ne sont pas neutres et encore moins innocents. Depuis plusieurs années sévit à La Poste tout un discours sur la compétence, l’évaluation des compétences et même des « potentiels ». J’étais très mal à l’aise face à ces propos, sentant bien qu’il y avait un mensonge, une embrouille quelque part. La lecture d’une petite brochure de Danièle où elle parle de ce qu’est la qualification, et le sens différent qu’elle prend quand on l’applique aux femmes, a mis un mot sur mon malaise.

Mais oui, bien sûr ! Elle est là, l’arnaque : la compétence c’est quelque chose entre la conscience professionnelle et le dévouement, et puis on est compétent ou pas, comme par nature. Alors que la qualification ça s’acquiert, cela se mesure et, surtout, cela se rémunère. Dans les métiers masculins, on trouve cette notion de qualification alors qu’elle apparaît très peu dans les professions féminisées. Dans la section syndicale, on a eu tout un débat sur cette notion et on a refusé de se laisser entrainer sur le terrain de la « compétence » par nos directeurs si friands de ce vocabulaire. C’est ainsi que, au moment des reclassifications, on a réussi à faire reconnaître la qualification de celles qui avaient une formation sur plusieurs postes de travail.

Dommage qu’il n’y ait pas d’échanges plus fréquents entre sociologues et syndicalistes, on aurait à y gagner de part et d’autre. Par exemple actuellement, sur la souffrance au travail, c’est terrible : les collègues que je rencontre n’ont qu’une aspiration, la retraite, tellement la pression est grande avec la compétition, tellement aussi l’ambiance au travail s’est dégradée. Parce que ce qui rend les choses possibles, ce sont de bons moments entre collègues où l’on parle ensemble, où l’on rit, où l’on s’entraide. Mais, quand il n’y a plus ça, c’est dur.

Quand on vit cela tous les jours, on a du mal à en parler, on a du mal à en tirer une revendication, ou alors c’est à côté de la plaque. Il faut quelqu’un avec un regard extérieur, qui arrive à décrire, qui en tire des notions abstraites, sur lesquelles on pourra travailler, dégagées de l’émotionnel. Moi, c’est parce que je connaissais personnellement Danièle, que j’ai lu ses écrits ; sinon je serais passée à côté. Quand on est militante, après une journée passée au boulot, on a du mal à se plonger dans la lecture de textes sur ce qui est déjà si pénible, le travail. Et pourtant c’est indispensable.

Je pense aussi que les sociologues ne peuvent pas rester dans la neutralité, demeurer des observateurs impartiaux devant l’offensive des « manageurs en ressources humaines ». Ceux-ci prétendent n’être pour rien dans la souffrance au travail ! Ils utilisent à leur profit la sociologie et la psychanalyse et ils ont réussi à fait passer l’idée que ce qui était en cause, ce n’était pas le travail du salarié, mais sa personne même, son comportement, sa façon d’être, son caractère. C’est peut-être ce qu’il y a de plus destructeur pour les collectifs de travail, pour les êtres humains qui, à un moment ou l’autre de leur vie, se trouvent jugés personnellement et du coup se trouvent en difficulté dans leur travail.

Je ne sais pas quelle forme pourraient prendre ces échanges, peut-être en utilisant les quelques droits d’expression dans l’entreprise telle que l’heure mensuelle d’information syndicale. Mais pas forcément, car il faut une phase d’observation et d’élaboration qui prend du temps. Je n’ai pas de réponse immédiate ni de solution toute faite mais, pour rendre hommage à Danièle c’est vouloir travailler dans ce sens.

Gisèle Moulié (Gigi)

Gisèle Moulié – Gigi a été militante à la CFDT, puis responsable SUD-PTT au centre de Chèques postaux de Paris.

Coordonné par Xavier Dunezat, Jacqueline Heinen, Helena Hirata et Roland Pfefferkorn : Travail et rapports sociaux de sexe

Rencontres autour de Danièle Kergoat

Editions L’Harmattan, Paris 2010, 278 pages, 25 euros

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=32150

Pour rappel :

Note de lecture : un-rapport-social-ne-peut-pas-etre-un-peu-plus-vivant-quun-autre-il-est-ou-il-nest-pas/ 

Jacqueline Heinen : Passage de témoin : passage-de-temoin/

Josette Trat : Sur les mouvements sociaux : sur-les-mouvements-sociaux/

1 Elles travaillent dans les centres de Chèques postaux

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