Compte rendu du colloque consacré aux Emotions populaires

(Université de Cergy-Pontoise – 33, boulevard du Port – Val-d’Oise, 2 Février 2116)

Nous avons prolongé de quelques jours nos vacances à Cergy-Pontoise, en cette année 2116. Souvenez-vous, nous vous rendions compte il y a une semaine, ici même, des travaux d’un jeune l’historien de cette université, Florian Kersaudy. Ceux ci avaient permis de révéler la teneur, longtemps restée secrète, de la dernière lettre, elle était d’amour, écrite par la Reine Marie Françoise de Hollande à son chevalier de cœur, le Capitaine Gattaz. Nous vous renvoyons à la lecture de ce tendre poulet dans notre billet Une lettre d’amour. Lettre écrite au lendemain de la condamnation de la reine, le 24 Octobre 2016, par la Convention révolutionnaire.

Condamnation ? Oui, prononcée pour trahison du peuple, après l’échec de sa tentative de fuite à Davos. La sentence était terrible : déchéance de nationalité et bannissement. Bien que française de par son mariage, Marie-Françoise de Hollande était ainsi renvoyée à ses origines néerlandaises et bannie, exilée à Londres, où elle mourut 50 ans plus tard, en 2066, ayant attendu jusqu’au bout une Restauration qui ne vint jamais.

Nous vous redisons tout ceci pour vous expliquer les raisons de notre séjour prolongé à Cergy-Pontoise, année 2116, année du centenaire de la Deuxième Révolution Française, celle de 2016, année bien entendu de commémorations, un centenaire, ce n’est pas tous les jours, mais aussi de nombreux colloques internationaux consacrés à cet événement fondateur des temps modernes, celui qui inaugura tout au long du XXIe siècle la chute successive de tous les Anciens Régimes de la planète. Quand une chose advient dans notre beau pays, elle ne manque jamais de susciter d’autres bouleversements de par le monde.

Mais revenons à nos moutons et aux raisons de notre toujours présence à Cergy-Pontoise : le colloque animé ces derniers jours au grand auditorium de l’Université par l’équipe de Florian Kersaudy, colloque consacré aux Emotions populaires sous l’Ancien Régime.

Les chroniqueurs emploient souvent dans leurs travaux les mots évocateurs d’effrois, d’émois, d’émotions, de tumultes, toutes manifestations  pouvant aller de la rixe de taverne à la commune insurrectionnelle. Et ceci, avec point de départ les choses les plus variées, querelles de village,  paniques frumentaires dans les villes, épidémies, cabales de théâtre et autres causes d’émeutes, de révoltes fiscales ou de séditions assaillant les agents royaux ou la maréchaussée.

Le terme d’émotion populaire ne renvoie pas d’ailleurs directement à émeute, mais plutôt au verbe émouvoir, signifiant que le peuple s’est ému…

Et c’est à cette question : « De quoi le peuple s’est-il ému au printemps 2016 ? » à l’avant-veille des journées révolutionnaires du printemps 2016, que Florian Kersaudy s’est attaché dans sa lumineuse communication.

Dans sa grande compassion, peut-être à son acmé en cette époque de grande injustice, le peuple semble s’être tout particulièrement ému de deux affaires que l’historien voulut bien nous relater.

Il y eut grand tapage à Paris et dans tout le pays, nous dit Florian Kersaudy, à propos de la dame battue et violentée en ménage depuis de longues années et qui s’était faite justice elle-même par un tir de mousquet sur la personne alcoolique et irascible d’un époux persécuteur. Pour cela, condamnée à 10 ans de séjour forcé au bagne de Toulon.

Grande émotion aussi et grand tapage populaire, certes moins bruyant que le premier dans les gazettes, à propos de 8 anciens ouvriers que la justice de la sénéchaussée d’Amiens en Picardie avait décidé d’embastiller pour 9 mois, sanction du grave délit d’avoir deux ans plus tôt, en 2014, « séquestré » (terme utilisé à l’époque pour désigner l’empêchement à entrer et à sortir, sauf pour aller faire pipi, mais alors dûment accompagné), séquestré deux contremaîtres-régisseurs de leur usine de production de pneus agricoles, usine prénommée Bonne Année et justement promise à la fermeture à la fin de l’année. D’où la révolte ouvrière et la séquestration. C’était une « retenue pour négocier », avaient en vain plaidé les contrevenants.

Les contremaîtres n’étaient plus plaignants, pour des raisons qui leur font probablement honneur, mais la Justice de la reine Marie Françoise avait décidé de poursuivre et de condamner. Ce qui fut fait, et ce malgré une Garde des Sceaux caribéenne volontiers qualifiée de laxiste.

Avec le recul de l’historien, Florian Kersaudy a pu élucider les raisons, non pas de ces grandes émotions, traduites à l’époque par des rassemblements aux quatre coins du pays, des manifestations, des pétitions et signatures récoltées dans les rues, les foires et sur la Toile, jusqu’à des livres de doléances portés directement au Palais, ces raisons là sont facilement compréhensibles et n’ont pas besoin de l’élucidation de l’historien, mais celles du traitement différent apporté à ces deux affaires par la reine Marie-Françoise.

A l’assemblée d’historiens participants au colloque, il soumettait l’hypothèse suivante : grande mansuétude compassionnelle et libération immédiate de la meurtrière dont les avocats avaient plaidé la longueur du calvaire, bien que la légitime défense n’ait jamais été clairement démontrée ; ignorance et grand dédain pour les ouvriers des pneus Bonne Année et leur embastillement.

Pourquoi ? A l’issue du débat, l’ensemble des participants semble s’être rangé derrière une hypothèse simple. Dans le contexte de ces années précédant la grande convulsion révolutionnaire de l’été 2016, la question centrale de la classe au pouvoir et de sa camarilla n’était plus celle du respect de la morale (« tu ne tueras point »), mais celle de l’ordre social (« tu ne le troubleras pas et ne séquestreras »).

Dans un pays épuisé par de longues années d’austérité, de famine et de chômage, par près de 40 ans d’abandons industriels, en dehors de ce qui touchait à la florissante production d’armes et de matériel de guerre, à une époque où tout ce qui servait à rémunérer le travail était en baisse, alors que florissaient la rente et le dividende, montrer la moindre clémence envers la moindre révolte, séquestration, détention, consignation ou encagement de sous-fifre chargé d’autorité aurait été pour la Cour et le petit cercle du chevalier de cœur de la Reine, le Capitaine Gattaz, un impardonnable aveu de faiblesse.

Sans oublier, avait renchéri le grand chambellan catalan de la reine, la déchirure de plastron, qu’il soit de linon, de batiste ou de percale, allusion à une dangereuse affaire de chemise déchirée sur l’aire d’une station de montgolfières. Renchérissement immédiatement suivi de la recommandation avec accent évryen et scansion toute poétique : « La mémé, tu peux laisser pisser, mais le syndicalos il faut qu’il l’ait dans l’os ! » 

« La sanction, l’embastillement des ouvriers, tu ne l’adouciras point ; et si nécessaire, l’aggraveras. Il y va de notre idylle ! », aurait chuchoté dans l’alcôve le Capitaine Gattaz à la Reine Marie Françoise.

Jean Casanova

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