A propos de la prétention de la mairie de Barcelone à réguler « le travail du sexe volontaire »

L’Espagne est un pays semi-réglementariste, considéré par certains comme « le plus grand bordel d’Europe » (p.18). (…) D’anciens hôtels routiers (motels) sont devenus des bordels : en 2008, on dénombrait 11.000 places hôtelières dédiées à la prostitution et entre 300.000 et 600.000 femmes prostituées en Espagne (Brufao, 2008). Le proxénétisme y a été partialement dépénalisé avec la réforme du Code Pénal de 1995. La prostitution est donc partout, à commencer par les grands médias espagnols, dont elle alimente substantiellement les revenus publicitaires. Des associations offrent des cours de « professionnalisation à la prostitution » avec la promesse d’embauche immédiate (par exemple le « cours basique de prostitution professionnelle », en mai 2012 à Valence, ou le cours de l’association Aprosex en février 2014 dans le cadre de l’augmentation de la demande de prostituées à l’occasion du Mobile World Congress à Barcelone). Les proxénètes – ou « entrepreneurs de maisons closes » – ont leur propre syndicat, l’ANELA (Asociación Nacional de Empresarios de Locales de Alterne), qui lutte pour la réglementation et qui entretient des liens forts avec l’extrême droite (Cantarero, 2007)1.

Depuis la création de la Plateforme Catalane pour le Droit à ne pas être Prostituées, dont je suis membre et que j’ai aidé à fonder, nous nous sommes toujours opposées à toutes sortes de politiques prohibitionnistes qui criminalisent les personnes prostituées. Et c’est pour cela que je suis contente de voir que la Mairie de Barcelone a pris l’initiative (enfin!) d’arrêter de pénaliser et mettre des amendes aux femmes en situation de prostitution, comme le prévoyait l’Ordonnance du Civisme2 en vigueur à Barcelone depuis 2006. Cette ordonnance, ainsi que la Loi 10/2011 qui pénalise les femmes prostituées sur les routes, sont des mesures prohibitionnistes que nous avons toujours énergiquement dénoncé. Depuis une perspective féministe, c’est une honte que des personnes en situation de précarité extrême soient, en plus, punies par l’administration publique. Nous disons NON face à la criminalisation de la pauvreté (qui, comme nous le savons, touche davantage les femmes).

D’un autre côté, nous sommes aussi farouchement opposées à l’illusion de pouvoir réguler, à n’importe quel niveau (municipal, communauté autonome, État), le « travail sexuel volontaire », puisque nous nous opposons à la réglementation de la prostitution. C’est précisément l’esprit de la lutte abolitionniste féministe, une lutte que la majorité des gens ne connaît pas ou confond avec le prohibitionnisme. L’abolitionnisme féministe revendique l’abolition de la réglementation de la prostitution. Parce que la réglementation, qui au fil de l’Histoire a été pratiquée via des contrôles sanitaires et policiers humiliants sur les personnes prostituées (et jamais sur ceux appelés à tort « clients »), NE CREE PAS d’amélioration concrète dans la vie de ces dernières. Et nous avons des centaines d’exemples, parce qu’autant au XIXème siècle qu’au XXème et au XXIème la prostitution a fait l’objet de diverses réglementations. L’abolitionnisme et les critiques de la prostitution en tant qu’institution patriarcale et capitaliste ont été formulées par des femmes en lutte aussi diverses que Joséphine Butler (Angleterre), Louise Michel (France), Alexandra Kollontaï (Russie), « Mujeres libres » (Femmes Libres) dans notre pays l’Espagne, etc.

L’idée de « réguler le travail sexuel volontaire » n’est pas une nouveauté.

L’idée de « réguler le travail sexuel volontaire » n’est pas une nouveauté. En Allemagne, en 2002, le parti des Verts (que les féministes allemandes considèrent comme les « proxénètes verts ») avait déjà essayé de « réguler le travail sexuel volontaire » au travers d’une loi (la Loi ProstG) qui s’est révélée être un fiasco reconnu par le Gouvernement lui-même (un Gouvernement proxénète, soit dit en passant). La première évaluation de cette loi a été faite en 20073, voici ses résultats :

  • Augmentation considérable de la traite d’êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle et des réseaux mafieux qui l’organisent. L’Allemagne est un centre d’exploitation sexuelle, de jeunes femmes d’Europe de l’Est en particulier.

  • Augmentation du nombre de femmes prostituées, qui avoisine maintenant les 400.000.

  • Le nombre de femmes ayant eu recours aux droits que la loi leur donnait et qui ont obtenu un contrat de travail prostitutionnel représente 1% du total. Impact presque nul de la loi par rapport aux droits des femmes.

  • 80% des femmes prostituées sont étrangères, elles viennent principalement de Roumanie et de Bulgarie.

  • Presque 1,5 million de clients utilisent les services de prostitution.

  • Plus d’un tiers des procureurs allemands ont dénoncé que la réglementation a rendu plus difficile leur travail de démantèlement des réseaux de traite et de répression de la prostitution forcée et de la prostitution de mineures.

Dépénaliser le proxénétisme ?

On confond souvent la « légalisation » avec la « réglementation » de la prostitution. Il n’y a pas de « légalisation » de la prostitution là où elle n’est pas illégale et, dans les pays abolitionnistes (c’est-à-dire, ceux qui ont signé la Convention de l’ONU de 1949 pour la répression de la traite d’êtres humains et l’exploitation de la prostitution d’autrui), exercer la prostitution n’est pas illégal. Ce qui différencie les pays abolitionnistes (France, Suède, Norvège, Islande, Irlande du Nord, Canada, etc.) des pays pro-réglementation (Allemagne, Hollande, Autriche, Suisse, Nouvelle-Zélande, quelques États de l’Australie, Grèce), c’est que ces derniers ont dépénalisé le proxénétisme et considèrent que la prostitution est un travail « comme un autre » (voir le documentaire « Sexe made in Germany » pour mieux comprendre ce que signifie qu’un proxénète soit un « entrepreneur quelconque »).

2sans-titre

(Légende image 1 : Publicité d’un célèbre bordel suisse, à Genève. La Suisse est un pays très conservateur, néolibéral et patriarcal (dans certains cantons les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’à partir des années 1990). Jusqu’en 2013, la Suisse était le seul pays d’Europe où la prostitution des mineurs était légale.)

L’exemple allemand nous a démontré que le fait de « réguler le travail sexuel volontaire » et dépénaliser le proxénétisme N’AMELIORE PAS les droits des personnes prostituées, bien au contraire. Quelle est la régulation à laquelle pense le gouvernement d’Ada Colau ? Le délit de proxénétisme n’est pas de sa compétence, puisque le Code Pénal est une prérogative de l’État. Sachant que la plupart des femmes prostituées dans notre ville sont victimes de la traite, et qu’en grande majorité elles sont contrôlées par des proxénètes, je me demande si c’est une priorité de réguler « le travail sexuel volontaire », comme le demande une extrême minorité (mesure qui, cependant, a des conséquences pour toutes les femmes, au sein et en dehors de la prostitution). Qu’est-ce-qui nous garantit que la proposition politique du gouvernement d’Ada Colau soit meilleure que l’expérience allemande ? En Allemagne aussi cela a été fait « avec toute la bonne volonté d’aider les femmes », et nous en avons déjà vu les résultats.

Banaliser l’expression « travail sexuel » depuis les institutions publiques est alarmant.

Contribuer à banaliser l’expression « travail sexuel » depuis les institutions publiques est alarmant. La construction idéologique du concept « travail sexuel » est très polémique pour de nombreuses raisons. Parmi elles, le fait que beaucoup de femmes prostituées NE SE RECONNAISSENT PAS dans cette expression. Comme Trisha Baptie, qui a été prostituée pendant 15 ans et qui écrit :

« [J]e n’ai jamais connu de ‘travailleuse sexuelle’ de toute ma vie. Pour moi, cette expression vient du film Pretty Woman et de la bouche des personnes qui endossent et exploitent la chosification des femmes. Je connais des femmes prostituées – j’ai été l’une d’entre elles – et nos raisons de l’être sont claires : pauvreté, racisme, oppression de classe, sexisme et violences subies pendant l’enfance. »4

Comme Sarah Ditum l’indique, lorsque nous disons « travail sexuel », nous acceptons l’idée que le sexe est un travail pour les femmes et un loisir pour les hommes5. Et c’est cette éducation sexuelle, mesdames conseillères et messieurs conseillers municipaux, que vous donnez à vos filles et à vos fils ? Est-ce que cela veut dire que c’est acceptable, pour les hommes, « d’aller aux putes » ? Ou alors la prostitution est une réalité si éloignée de vos vies que vous ne songez pas à la penser pour vous et votre entourage ? Nous, nous disons NON à ce privilège masculin, comme le font nos camarades de Zéromacho.

1sans-titre

(Légende image 2 : A gauche, Maria, femme prostituée en Ukraine. Photographie de Brent Stirton récompensée au World Press Photo. A droite, l’idée romantique et glamour, totalement déformée, de la prostitution, incarnée par Julia Roberts dans Pretty Woman.)

Il semble que le gouvernement municipal de la ville ne sait pas qu’il y a peu de temps le Parlement Européen a adopté une Résolution sur l’exploitation sexuelle et la prostitution et son impact sur l’égalité de genre (connue sous le nom de « Résolution Honeyball », du nom de l’euro-députée Mary Honeyball, elle a été adoptée en février 2014). La résolution considère que la meilleure façon de lutter contre la traite des femmes et des petites filles pour l’exploitation sexuelle et d’améliorer l’égalité entre femmes et hommes réside dans le modèle suédois (mis en place avec la loi de 1999 Kvinnofrid « pour la paix des femmes », connue pour pénaliser les proxénètes, les mafias, les prostitueurs, et non les femmes prostituées). Cette résolution, réellement progressiste pour une société qui veut l’égalité effective entre femmes et hommes (égalité au travail, à la maison et au lit !), souligne que toutes les données et études confirment l’effet dissuasif du modèle nordique (composé par la Suède, la Norvège et l’Islande) sur la traite d’êtres humains, et qu’en Suède – contrairement à l’Allemagne –, la prostitution et la traite n’ont pas augmenté. La majorité de la population est aujourd’hui favorable à une loi de ce genre, ce qui démontre que la législation a entraîné une modification des comportements : avant la loi, 1 homme sur 8 était un prostitueur en Suède ; aujourd’hui, c’est 1 sur 13 (en Espagne, les prostitueurs représentent 39% de la population masculine…).

La prostitution sûre n’existe pas car la violence machiste sûre n’existe pas

La prostitution n’est pas une liberté féminine, c’est une création masculine : c’est imposer à quelqu’un qui ne le veut pas une relation sexuelle ; c’est, par conséquent, acheter du consentement avec de l’argent. L’absence de désir de la personne prostituée envers le prostitueur ainsi que l’absence de plaisir réciproque sont les bases de la relation prostitutionnelle, comme l’explique Kajsa Ekis Ekman. C’est pour cette raison que la prostitution, loin d’être une liberté sexuelle et un « droit des femmes » (!!), est un privilège masculin et une violence machiste qu’en tant que féministes nous ne pouvons tolérer. Ce ne sont pas les conditions de pratique de la prostitution qui la rendent moins sûre ou violente, c’est la prostitution en elle-même qui est violente. La prostitution est une violence machiste parce que la mortalité des femmes y est 40 fois plus élevée que dans n’importe quel autre « métier » ; les femmes prostituées sont 18 fois plus susceptibles d’être assassinées ; plus de 71% des femmes prostituées subissent des abus physiques ; 63% ont été violées ; 68% souffrent du syndrome de stress post-traumatique, selon les résultats de l’étude transnationale la plus importante sur le sujet6. Les bordels sûrs sont un mythe.

La prostitution « sûre, sympathique et avec de bonnes conditions d’hygiène » N’EXISTE PAS. Arrêtez de vous faire des illusions, et faites des politiques municipales qui soient réellement en faveur des droits des femmes : en faveur de celles qui sont dans la prostitution, celles qui veulent en sortir7 et celles qui ne voudront jamais y entrer, en dépit de la grande précarité du travail et de la banalisation de la prostitution que notre gouvernement municipal (de gauche et féministe disent-ils ??) contribue à maintenir, malheureusement.

Glòria Casas Vila, sociologue et activiste féministe

Original : https://acciofeminista26n.wordpress.com/2016/01/28/sobre-la-pretension-del-ayuntamiento-de-barcelona-de-regular-el-trabajo-sexual-voluntario/

Traduction : TRADFEM

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2016/02/05/a-propos-de-la-pretention-de-la-mairie-de-barcelone-a-reguler-le-travail-du-sexe-volontaire/

1 Préface sur le contexte espagnol, tiré du compte-rendu du livre de Beatriz Gimeno (2012) La prostitución. Aportaciones para un debate abierto [« La prostitution. Apports pour un débat ouvert »], publié dans la revue Recherches Féministes, 28/2, 2015: 273.

2 Connue comme « ordonnance du cynisme » car elle se base à limiter des droits et des libertés dans l’espace publique et à pénaliser avant tout les personnes en situation de précarité, comme les prostitué·e·s, les mendiant·e·s, etc.

3 Rapport du Gouvernement Fédéral sur les effets de la Loi pour la Réglementation des conditions légales des prostituées (en espagnol),

http://www.empleo.gob.es/es/mundo/Revista/Revista101/80.pdf

4 Trisha Baptie (2009), « “Travailleuse du sexe” ? Connais pas ! »,

http://sisyphe.org/spip.php?article3289

5 Sarah Ditum (2014), « Why we shouldn’t rebrand prostitution as “sex work” »,

http://www.newstatesman.com/politics/2014/12/why-we-shouldnt-rebrand-prostitution-sex-work

6 Farley, Melissa (dir.) (2003), « Prostitution, Trafficking and Traumatic Stress ». Et « Prostitution and trafficking in nine countries : Update on violence and posttraumatic stress disorder » (2004), http://www.prostitutionresearch.com/pdf/Prostitutionin9Countries.pdf

7 Toutes les études démontrent que s’il existait des alternatives d’emploi, l’immense majorité des femmes prostituées voudraient quitter la prostitution. Aucune d’entre elle ne veut que leurs filles se prostituent. Combien y-a-t’il de plans municipaux pour les femmes qui veulent abandonner la prostitution à Barcelone ? Madame la Mairesse, ils sont très insuffisants ! Ces jours-ci, nous essayons de rassembler des soutiens pour une femme espagnole prostituée dans un autre pays et qui veut revenir à Barcelone. Dans cette même ville, nous ne trouvons aucun service spécialisé avec une perspective de genre pour lui venir en aide.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s