Auto-organisation et non subordination des actions indépendantes des groupes sociaux dominés

james-la-découverte-209x300Il me semble important, non seulement de lire C.L.R. James mais surtout d’intégrer ses propositions, toujours actuelles, en terme d’auto-organisation des « minorités », de non-subordination et d’indépendance de leurs luttes, etc.

A partir d’une lecture exhaustive des écrits de l’auteur, Matthieu Renault parle, entre autres, de l’enfance à Trinidad, de l’histoire de l’esclavage, des études, de l’invisibilisation de la « race », « Autrement dit, la « race » fonctionnait comme norme et c’est précisément cette normalisation qui transformait son hypervisibilité en invisibilité, la rendant imperceptible et donc impensable, d’où la color blindness de James lui-même », de la découverte du « peuple antillais », des fictions écrites par C. L. R. James, du « devenir marxiste », de l’Angleterre, de l’idée de révolution, des groupes se réclamant de Léon Trotski, des rencontres et des influences, une conception « polycentrée » de la révolution…

Le biographe aborde les mouvements panafricains londoniens, l’union des luttes comme « composition de mouvements aux revendications hétérogènes », Toussaint Louverture et le livre Les Jacobins noirs, la lutte des esclaves, l’économie esclavagiste, l’histoire des « peuples noirs », la rupture avec « le temps linéaire et homogène des chronologies ordinaires », les liens entre la révolution haïtienne et la révolution française, la place des « dirigeants », la stratégie révolutionnaire « en contexte de luttes anticoloniales », « la portée mondiale de la question de la libération de l’Afrique ».

Le chapitre sur la « question noire » aux Etats-Unis me semble particulièrement important. Matthieu Renault présente les positions de C. L. R. James sur l’autodétermination et la nécessité d’une organisation noire de masse. Il revient sur la discussion autour du caractère ou non de « minorité nationale », insiste sur le profond enracinement du « préjugé racial » dans la culture américaine, le rôle de l’autodéfense, le point de vue des Noirs américains sur les conditions et les formes de leur propre émancipation, la nécessité de « leur donner voix », l’histoire de la guerre de Sécession, les esclaves acteurs de leur propre émancipation, « Les Noirs furent les sujets non seulement de leur histoire mais de l’histoire américaine tout entière »…

« Ni l’Amérique blanche ni l’Amérique noire n’ont affronté la question noire pour la chose proprement fondamentale qu’elle représente dans la vie de la nation entière » (C. L. R. James)

Un chapitre est consacré au débat entre groupes « trotskistes » sur la « nature » de l’URSS, « état ouvrier bureaucratiquement dégénéré », « capitalisme d’Etat » et leurs scissions, le rôle de Raya Dunayevskaya, l’importance de saisir « l’historicité de la connaissance elle-même », les liens entre organisation et spontanéité…

Matthieu Renault ne néglige pas les dimensions plus personnelles ou intimes, les relations avec Constance Webb. Il aborde aussi les positions de C. R. L. James sur le travail invisible des femmes et leurs luttes, les arts populaires dont la figure de Charlie Chaplin, les conditions d’un universalisme effectif, Herman Melville, le « futur antérieur », Hollywood et William Shakespeare, la révolution hongroise et la réémergence des conseils ouvriers, la Logique de Hegel, Platon et la Grèce antique…

Sont aussi traités les rapports de C. R. L. James avec le Ghana et Kwane Nkrumah, des analyses du Black Power, de W. E. B. Dubois, le retour à Trinidad, les questions antillaises, la pratique du cricket, le « décentrement-recentrement de l’histoire », le marxisme de l’auteur, le panafricanisme…

Matthieu Renault conclut sur un « héritage en partage ».

Les analyses et les propositions politiques de C. R. L. James restent indispensables, tant pour comprendre le hier que pour construire le possible aujourd’hui et au futur.

Et les critiques qui vont suivre, en particulier sur la méthodologie et les positions du biographe, sont aussi une façon de suivre les leçons du révolutionnaire antillais-internationaliste et d’inviter au dialogue et à réflexion, par delà les différences d’appréciation.

Je trouve que bien des analyses proposées dans ce livre sont inadéquates en termes de positionnement « politique ». Je passe sur de nombreux désaccords, entre formules impressionnistes et « non-compréhension » ou caricatures des positions marxisantes (alors que de nombreuses positions réellement existantes de marxistes relèvent bien d’un eurocentrisme, d’illusion dans le progrès, de mécaniques économistes, de sous-estimation des effets des colonisations et des processus de racialisation, sans oublier les questions liées à la division sexuelle du travail et au système de genre peu abordées dans le livre). J’indique aussi que je trouve peu critique les paragraphes sur la « démocratie athénienne » et étrange le sous-titre (sur la prétention à faire de la Grèce le berceau de la « civilisation européenne », voir Shlomo Sand : Crépuscule de l’histoire, les-faits-ne-detiennent-pas-de-significations-en-eux-memes-et-constituent-des-series-chronologiques-vides/)

Que l’auteur semble préférer des références nommées « post-coloniales », non définies, à d’autres, relevant à ses yeux du marxisme, non défini non plus, c’est son droit. Encore eut-il mieux valu qu’il explique, même brièvement, ce choix assumé.

Cette « orientation » entraine des critiques très partiales et très discutables envers CLR James et ses analyses marxistes. Il n’y a ici, ni critique de l’économie politique, ni rapports sociaux, qu’ils soient de classe, de sexe, de « race »… ni imbrication de ces rapports (ni consubstantialité et coextensivité pour utiliser les notions développées par Danielle Kergoat), rien sur les fonctionnements réels du système capitaliste et les conséquences sur l’existence même des groupes sociaux, peu de chose sur l’impérialisme, sur l’exploitation, les dominations… bref aucun des éléments sur lesquels se fondent les analyses « marxistes ».

Sans oublier, derrière les énoncés sur l’Europe et le monde dit occidental, l’invention d’un monde lisse sans contradiction où l’« Europe » semble un tout a-historique où il n’y a ni luttes, ni classes, ni système de genre, ni processus de racialisation et les pays dominés comme espaces, eux aussi sans luttes internes, sans classes, sans sytème de genre, etc…

Comme je l’ai écrit dans ma note de lecture sur le livre de Kevin Anderson (voir plus bas), il ne s’agit pas de faire croire que les apports des luttes des dominé-e-s, et leurs théorisations, au vingtième siècle sont inscrites dans l’oeuvre de Karl Marx. De ce point de vue, les contributions des féministes et des luttes anti-coloniales sont incontournables, dont la critique de l’eurocentrisme, de la négation de « la couleur » ou du « sexe », les questions d’autonomie, d’organisations non-mixtes, de non-subordination des luttes, etc…

Donc la critique d’analyses marxisantes reste plus que jamais nécessaire, mais elle doit être faite et explicitée non « extrapolée » comme le fait Matthieu Renault.

De ce point de vue la préface d’Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Tréhondat, Richard Poulin, Patrick Silberstein (preface-sur-la-question-noire-aux-etats-unis-de-c-l-r-james/) au livre de C. L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967 me semble plus pertinente et surtout plus utile pour mesurer l’apport de cet auteur à l’auto-organisation et aux luttes des populations Afro-américaines (voir aussi, ma note de lecture de l’ouvrage : qui-sommes-nous-ici-pour-nous-lever-ou-plutot-rester-assis-et-leur-dire-ce-quils-doivent-faire-ou-ne-doivent-pas-faire/). Les préfaciers indiquaient, entre autres, que C. L. R. James « nous livre le cœur de son approche de la « question nègre », laquelle tranche nettement avec celle de l’essentiel de la gauche révolutionnaire de son temps : 1) la lutte indépendante des Afro-Américains a sa propre légitimité ; 2) un mouvement noir indépendant aura une force incommensurable pour transformer la vie sociale et politique des États-Unis, même s’il se développe « sous la bannière des droits démocratiques » et qu’il n’est pas « dirigé par le mouvement ouvrier » ; 3) la simple existence de ce mouvement exerce une influence positive sur le mouvement ouvrier ; 4) de ce fait, la combinaison des deux est un élément essentiel de la lutte pour le socialisme ; 5) il faut donc s’opposer à toute tentative de subordonner la lutte indépendante des Afro-Américains pour les droits démocratiques à tout autre objectif. On peut synthétiser cette problématique ainsi : la minorité doit dans un « mouvement dialectique » se séparer des organisations majoritaires pour former ses propres organisations et ainsi pouvoir s’unir avec elles et participer au mouvement général ».

En complément possible :

Pour une autre approche de Karl Marx : Kevin B. Anderson : Marx aux antipodes. Nations, ethnicité et sociétés non occidentales : contre-le-determinisme-prendre-en-compte-les-contradictions-presentes-au-sein-de-chaque-structure-sociale/ et un Entretien avec Kevin B. Anderson : entretien-avec-kevin-b-anderson/

Pour une critique « marxiste » du « post-colonialisme » : Avant-propos de Thierry Labica à Vasant Kaiwar : L’Orient postcolonial. Sur la « provincialisation » de l’Europe et la théorie postcoloniale : avant-propos-a-vasant-kaiwar-lorient-postcolonial-sur-la-provincialisation-de-leurope-et-la-theorie-postcoloniale/

Discussions entre C.R.L. James et Léon Trotski : Léon Trotski : Question juive, question noire, Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, Rétablir le riche passé, nié, rejeté ou dénigré, du radicalisme états-unien

et bien sûr de C.R.L. James : Les Jacobins noirs, réédition récente chez Amsterdam

Matthieu Renault : C. L. R. James : La vie révolutionnaire d’un « Platon noir »

La Découverte, Paris 2016, 228 pages, 19, 50 euros

Didier Epsztajn

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