Présentation de l’ouvrage dirigé par Michel Roche : Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

rusie_mvt_socbLa Russie des années 2000 présente un bilan contrasté. Après les dures années de la thérapie de choc, elle a renoué avec la croissance. Le niveau de vie de la majorité s’est apparemment amélioré. Le pays a réussi à maintenir son unité. Le régime s’est stabilisé, après les batailles politiques parfois violentes de la période Eltsine. Quels sont donc les fondements de la société russe postsoviétique ? La croissance et la stabilité reposent-elles sur des bases solides ? La population russe accepte-t-elle l’ordre établi ? Les organisations citoyennes et ouvrières réussissent-elles à faire l’apprentissage de la lutte dans une société capitaliste ?

Cet ouvrage s’intéresse aux caractères spécifiques de la Russie. Quels sont les traits de son régime politique ? Quels rapports sociaux la définissent ? Comment se porte son économie, vingt ans après la thérapie de choc ? La nécessité de présenter des points de vue critiques apparentés à la gauche est à l’origine de ce projet. La plus grande partie des textes provient d’universitaires russes impliqués dans la lutte pour le changement social et politique dans leur pays. Tous les auteurs ont en commun le rejet de l’ancien régime soviétique à la suite de la contre-révolution stalinienne – expression et instrument de la bureaucratisation suivant la Révolution d’octobre de 1917. Ils s’intéressent ici à l’incapacité du régime actuel de satisfaire les idéaux de justice sociale, de démocratie, de même qu’à la prétention des recettes capitalistes d’assurer une croissance harmonieuse et de résoudre les problèmes structurels du pays. Ce recueil se concentre donc particulièrement sur le régime politique, l’économie et les mouvements sociaux, notamment le mouvement ouvrier. 

La premier partie comporte deux textes. Le premier, rédigé par l’auteur de ces lignes, fait l’analyse des fondements sociaux de la dynamique politique. Il tente d’apporter un éclairage sur l’évolution du régime dans un sens de plus en plus autoritaire, en partant de la structure sociale spécifique de la Russie. L’inexistence d’une bourgeoisie, au départ, à mené l’État à s’y substituer pour forcer la transformation des rapports sociaux. Près d’un quart de siècle plus tard, on peut mesurer, à l’aide des différents sondages, que la légitimité du capitalisme russe et de la classe dominante demeure très faible, ce qui n’est pas sans conséquence sur la méfiance du régime envers sa propre population. Le second texte, de Boris Kagarlitsky, constitue un essai sur les conséquences politiques de la crise de 2008. Il entrevoit une conjoncture caractérisée par la simultanéité d’une crise au sommet et d’une crise de la base susceptible de déboucher sur une situation révolutionnaire.

La deuxième partie porte sur l’économie et rassemble cinq contributions. La première, celle de Rouslan Dzarassov, cherche à présenter un portrait d’ensemble du capitalisme russe émergent sur la base de la méthodologie marxiste de « l’élévation de l’abstrait au concret ». La rente d’initié, revenu approprié par l’entremise du contrôle exercé sur les flux financiers des entreprises, est considérée comme une forme concrète de la plus-value propre à la société russe moderne. L’auteur y voit un héritage du stalinisme dans une forme contemporaine façonnée par le capitalisme mondial. Il cherche à démontrer l’importance de cette rente d’initié pour comprendre les processus majeurs qui prennent place dans l’économie russe et la société dans son ensemble : inégalité de la distribution des revenus et conflits sociaux, stratégies d’investissement inadéquates des sociétés, disparité des prix, arriération technologique, croissance économique déséquilibrée. Par conséquent, l’auteur offre un portrait de la société russe en tant que système social particulier et cohérent, mais dont la logique interne de développement dévoile les faiblesses fondamentales de ce capitalisme de type périphérique. 

La deuxième contribution, celle d’Alexandre Bouzgaline, s’intéresse au caractère particulier du capitalisme russe, plus précisément à la forme de la propriété et du contrôle sur l’économie. L’économie russe apparaît comme une synthèse contradictoire d’éléments du féodalisme, du régime bureaucratique soviétique et de corporations claniques. 

La troisième contribution décrit le caractère parasitaire du capital russe. Andreï Kolganov démontre qu’en dépit de la croissance, le capital fixe continue de vieillir et les ressources font l’objet de gaspillage et d’une consommation inefficace. Enfin, il met en exergue l’importance du milieu institutionnel comme obstacle à l’innovation et au développement. En dernière analyse, la dépendance de l’économie russe s’accroît. 

La quatrième, œuvre de Vassili Koltachov, revient sur la crise économique mondiale de 2008 et son impact sur la Russie. Il explique les raisons pour lesquelles les politiques néolibérales ne sauront empêcher une détérioration de la situation dans un proche avenir, en fondant son analyse, entre autres, sur les cycles de Kondratiev. 

Enfin, cette partie se clôt par une analyse d’Anna Otchkina sur l’influence néfaste des méthodes du néolibéralisme sur les politiques sociales. Considérées comme un fardeau pour l’économie, elles deviennent de plus en plus inefficaces en dépit d’une augmentation de leur financement.

La troisième et dernière partie s’intéresse aux mouvements sociaux. Carine Clément fait l’analyse de deux cas de pratiques militantes, à partir de ses observations sur le terrain. Le premier cas concerne le militantisme dans le domaine du logement. L’auteure démontre comment des locataires se sont organisés pour assurer la gestion de leur immeuble. Le second porte sur le syndicat des travailleurs de Ford à Saint-Pétersbourg. À partir de ses deux analyses comparées, elle tire des conclusions et formule quelques remarques sur les mouvements sociaux russes dans le contexte actuel. 

Le deuxième texte concerne également le syndicat de Ford, mais dans la perspective du développement de la conscience de classe. Son auteur, David Mandel, livre une histoire détaillée de ce syndicat et des batailles qu’il a menées. À partir d’interviews qu’il a lui-même réalisées auprès des dirigeants et des membres du syndicat, il dresse un portrait de l’évolution d’un syndicalisme, au départ caractérisé par le paternalisme traditionnel des rapports entre patrons et ouvriers, vers une certaine indépendance de classe.

Michel Roche (dir.) : Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie

Co-édition Editions Syllepse,

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_69_iprod_661-capitalisme-neoliberalisme-et-mouvements-sociaux-en-russie.html#

Russie RocheM éditeur (Quebec), 296 pages, 20 euros

Note de lecture : une-diete-de-cannibale/

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