À Bogota, des femmes prostituées témoignent : « Aucune d’entre nous ne veut être prostituée »

Août 2015, dans le centre-ville de Bogota. Depuis sa déclaration comme zone de tolérance en 2001, le quartier des environs de la rue N° 22, en centre-ville, est investi par les bordels, motels, hôtels de passe et bars à spectacle pour hommes : les femmes en petite tenue y côtoient « clients », dealers et consommateurs de drogues, vendeurs d’armes…

Dans la journée, la vie presque normale (enfants en route pour l’école, femmes allant au marché, vendeurs ambulants) cache la grande violence qui sévit dans le quartier. Avec un taux d’homicides d’environ 170 pour 100 mille habitants1  cette zone est sur-représentée dans les meurtres commis à Bogota.

Buen Pastor

Le Bon pasteur congrégation catholique d’origine française vient en aide aux femmes prostituées.

En Colombie, les associations féministes, celles de lutte pour les droits humains ou pour les droits sociaux se sont peu saisies du sujet de la prostitution. Depuis une dizaine d’années, suite à la progression vertigineuse du nombre de prostituées et aux nombreux problèmes auxquelles elles sont confrontées, la congrégation a entrepris d’ajouter à ses activités l’intervention dans le débat public afin de peser sur l’évolution des lois.

Autre changement récent : Le Secrétariat pour la Femme, bureau de la Mairie de Bogota2, s’est emparé petit à petit du sujet, lequel était traditionnellement géré par les bureaux d’aide sociale. Les personnes prostituées étaient assimilées à la population sans domicile fixe et ne bénéficiaient d’aucune instance spécifique.

En octobre 2014, le Secrétariat a rendu possible l’ouverture de la Casa de todas [Maison pour toutes], une structure d’accueil pour les femmes prostituées.

Depuis son ouverture, cette Maison pour toutes sert de point de rencontre et propose de nombreuses activités : ateliers artistiques, repas conviviaux, réunions d’information… Mais un sujet y fait l’objet de toutes les attentions : le projet de loi numéro 79, en discussion au Parlement, lequel, tout en proposant une réglementation plus stricte, donnerait de plus larges prérogatives aux propriétaires des maisons closes.

Une offre pléthorique de bordels

A l’heure actuelle, il est facile pour les hommes d’affaires d’ouvrir un bordel. Il reste cependant difficile de connaître leur nombre. Il est largement admis que cette branche de l’économie a traditionnellement été dans les mains de la Police et des mafias3.

Si elle est adoptée, la nouvelle loi donnera un cadre juridique plus abouti aux exploitants du corps des femmes. En effet, dans le contexte actuel « post-conflit » avec les Farc4, il s’agit d’attirer des investisseurs étrangers pouvant concurrencer les locaux5, de moderniser l’offre et de proposer une variété plus large de femmes aux touristes. Un des bordels les plus en vue dans les quartiers huppés de la capitale, La Piscina, 70 femmes prêtes à satisfaire tous types de désirs et fantaisies érotiques, appartient actuellement à un Italien et sa clientèle est essentiellement composée d’hommes étrangers.

Les organisations comme le Buen Pastor expriment leurs réserves quant à ce projet de loi. Là, comme à la Casa de todas, les femmes elles-mêmes ne se privent pas d’exprimer ouvertement leur opposition.

Catalina6, qui raconte une histoire douloureuse de viols, de fugues et d’abandon, a son avis sur l’extension des garanties prévue pour les propriétaires de maisons closes : « Ce serait envoyer tout le monde faire la pute !» s’exclame-t-elle « Si dans l’état actuel des choses ; on est si nombreuses à se prostituer, combien y en aura-t-il de plus avec cette loi ? »

Le projet de loi n°79

Ce projet de loi fut proposé en 2013 par le député Armando Benedetti (droite), à l’issue du scandale Dania. Dania Londoño, « escort » devenue une célébrité en Colombie lorsqu’elle réclama une grosse somme d’argent à un garde du corps d’Obama lors de son voyage diplomatique dans ce pays, que celui-ci refusa de lui payer.

L’objectif déclaré du projet de loi était de protéger les femmes prostituées, via une réglementation stricte de l’activité. Ainsi, les prostituées devaient : respecter les zones d’exercice, avoir une pièce d’identité, utiliser le préservatif, réaliser des examens médicaux régulièrement, ne pas exercer la prostitution en cas d’IST, ne pas s’exhiber, ne pas abuser de leur état de vulnérabilité évidente (sic).

Les tenanciers d’établissements devaient : avoir les licences et permis, respecter les horaires et les zones, assister à une formation de 24 heures par an en DH et santé, veiller à ce qu’il n’y ait pas de mineur-e-s (« clients » ou prostituées), avoir un service de sécurité privée, ne pas faire de la publicité, établir des contrats écrits avec les personnes qui exercent la prostitution et respecter les obligations relatives au code du travail.

Par la suite, le sénateur Benedetti abandonna ce projet de loi. Trois députées (deux d’extrême droite, une de gauche) le prirent alors en main et le proposèrent à nouveau (seules modifications importantes : l’interdiction d’exercer la prostitution en cas d’avoir une IST fut supprimée ; l’interdiction, pour les établissements, de faire de la publicité fut également supprimée).

En 2014, suite à l’éviction de la députée Gloria Inés Ramirez du Congrès (gauche), ce projet de loi a pour le moment été laissé de côté.

Cependant, dans le contexte politique colombien, il pourrait refaire surface à n’importe quel moment. Au niveau de Bogota, par ailleurs, le Plan de gouvernance (Plan de Ordenamiento Territorial) de la ville entend lui aussi arrêter la prostitution de rue et donner de larges prérogatives aux tenanciers d’établissements.

Maria Fernanda, paysanne métisse, victime d’un déplacement forcé causé par les Farc, n’a d’autre solution que la prostitution. Sans contacts, sans travail, mais d’un naturel combatif, elle est élue au Conseil Consultatif de la ville7. A l’issue de ses maraudes dans la zone, elle fait un constat : 90% des femmes qui s’y prostituent sont mères et exercent cette activité par nécessité.

Les lieux de prostitution pullulent. Outre les bars, bordels et maisons closes, nombreuses sont les femmes qui exercent individuellement dans des hôtels ou des maisons. La location de la chambre et le préservatif leur coûtent 20% du prix payé par le client.

La concurrence est de mise : celles qui exercent à l’extérieur des établissements sont accusées par celles « de l’intérieur » de casser les prix. Les Vénézuéliennes sont accusées elles aussi de casser les prix parce que le taux de change leur est favorable.

Les plus « chanceuses » peuvent avoir une chambre dans un bordel. Elles sont logées et nourries et doivent être présentes tous les soirs. Mais pour faire partie des élues, il faut être une travailleuse indépendante inscrite comme telle dans le système. « De cette manière, tout le monde sait que tu es une prostituée » dit Catalina, « ce qui nous rend la vie encore plus difficile ».

Depuis l’avis de justice de la Cour Constitutionnelle colombienne en 20108, les tenanciers doivent assurer un contrat de travail à leurs employées. Mais dans le système libéral en vigueur, ce sont elles qui ont toutes les charges associées au privilège du travail, notamment la sécurité sociale via les EPS, Entidades Promotoras de Salud (Entités Promotrices de Santé), toutes privées.

Conséquence : l’avis de la Cour Constitutionnelle ne tient pas compte du fait que les femmes qui exercent la prostitution proviennent de milieux pauvres. Elles devraient avoir droit au système de subsides pour les personnes à très faibles ressources, ainsi qu’à l’assistance sociale à l’hôpital. Il n’en est rien : avec le système en vigueur, elles s’endettent afin de pouvoir payer un premier mois d’assurance sociale privée et obtenir un contrat qui leur donne une sécurité monétaire avant… d’être virée de l’établissement, car elles ne réussissent pas à payer la totalité de leur contrat d’assurance.

Le système ne profite qu’aux propriétaires des bars. En dehors des quelques femmes hébergées et payées par les bordels, vues comme des privilégiées (elles reçoivent 300 mille pesos par mois, soit 85 €), la somme versée aux femmes présentes tout le long de l’année est maigre. Maria Fernanda explique : « On te paye 10 mille pesos [moins de 3€] pour le « turno » de nuit, entre 17h et 3h. Au delà de 3h, pour le « turno » du jour, on ne te paye rien. Si par ailleurs tu fais le show, c’est à dire que tu chantes 3 chansons et te mets à poil, tu gagnes dix mille pesos supplémentaires. » Le même prix qu’il y a dix ans. Les revenus supplémentaires sont ceux que chacune obtient avec les clients. Mona9, qui a exercé la prostitution jusqu’en 2005, explique : « souvent on n’a rien dans le « turno » de nuit, alors on reste pour celui du jour.» Les propriétaires, eux, s’engraissent avec la vente d’alcool.

« La prostitution n’est pas une alternative pour les femmes » clame Maria Fernanda. Dans le système très inégalitaire de la Colombie, elle est hélas la seule issue possible pour nombre de femmes issues de milieux défavorisés qui ont un accès très difficile à l’emploi.

Ces femmes souhaitent ardemment quitter la prostitution. Les fonctionnaires de la Mairie le savent, mais ne proposent pas d’alternatives réalistes. Mona témoigne : « Dans le passé, la Mairie nous a payé des cours d’informatique. Et puis, après ça ? Rien du tout. Nous n’avons pas obtenu d’aide à l’embauche, ni d’autres formations

Très rares sont celles qui ont réussi à quitter le milieu. Comme Mona, il s’agit de femmes ayant rencontré un homme, souvent un client. Aucune ne pense que la prostitution soit un travail comme un autre. Maria Fernanda est ferme : « En Colombie, la Constitution dit que le travail doit apporter de la dignité à l’être humain. Or dans la prostitution, la dignité humaine est bafouée.»

Catalina a une fille de 19 ans qui a le rêve de devenir médecin mais se heurte à la maladie et au prix exorbitant des études. Si elle continue à se prostituer, c’est en espérant que sa fille échappera à ce destin.

Olga L. Gonzalez, sociologue

http://www.50-50magazine.fr/2016/01/27/a-bogota-des-femmes-prostituees-temoignent-aucune-dentre-nous-ne-veut-etre-prostituee/

1 Le taux d’homicide pour l’ensemble de la ville de Bogota en 2014 était de 17. A titre de comparaison, pour la même année il était de 1,2 à Paris et de 2,2 à New York.

2 Entre 2012 et 2015 la Mairie fut occupée par M. Gustavo Petro, de centre- gauche. De nouveaux thèmes furent introduits dans l’agenda politique local, en particulier relatifs aux droits des minorités (comme la population LGBT).

3 Voir « Los nexos desconocidos de los dos burdeles más famosos de Bogotá », El Tiempo, 23 août 2014.

4 Le gouvernement colombien s’apprête à signer un accord de paix avec la guérilla des Farc en 2016. L’arrêt des confrontations armées est présenté par le gouvernement comme une garantie pour attirer l’investissement international.

5 Les exploitants et propriétaires de bordels Espagnols, bien organisés au sein de leur « syndicat » Anela (lié à l’extrême-droite espagnole et aussi française), pourraient être attirés par les possibilités d’étendre leurs affaires en Amérique latine.

6 Nom d’emprunt.

7 Celle-ci est une instance de consultation sans réel pouvoir, mais qui peut discuter certains thèmes de l’agenda local avec les secrétariats.

8 Sentencia T 629 de 2010.

9 Prénom d’emprunt.

2 réponses à “À Bogota, des femmes prostituées témoignent : « Aucune d’entre nous ne veut être prostituée »

  1. sur ce thème n’hésitez pas à rappeler mon livre (la mondialisation criminelle: frontière espagnole, de La Junquera à Barcelone.- femmes des Balkans, etc – chez Edilivre et en téléchargement gratuit (http.//www.fichier-pdf.fr/2014/03/21/rapport-enquete/). Vous avez déjà commenté ce rapport-livre.

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