Considérant Calais

arton338-d0354
Vu la République, la fraternité en ses fondements, l’hospitalité à l’horizon.

Vu les bouleversements des temps présents, la perspective de mouvements migratoires extraordinaires à venir, la démultiplication annoncée de « jungles » dans les plis et replis de nos métropoles.

Considérant que la « jungle » de Calais est habitée par 5 000 exilés, non pas errants mais héros, rescapés de l’inimaginable, armés d’un espoir infini.

Considérant qu’ici-même vivent effectivement, et non survivent à peine, des rêveurs colossaux, des marcheurs obstinés que nos dispositifs de contrôle, procédures carcérales, containers invivables s’acharnent à casser afin que n’en résulte qu’une humanité-rebut à gérer, placer, déplacer.

Considérant que Mohammed, Ahmid, Zimako, Youssef, et tant d’autres s’avèrent non de pauvres démunis, mais d’invétérés bâtisseurs qui, en dépit de la boue, de tout ce qui bruyamment terrorise ou discrètement infantilise, ont construit en moins d’un an deux églises, deux mosquées, trois écoles, un théâtre, trois bibliothèques, une salle informatique, deux infirmeries, vingt-huit restaurants, quarante quatre épiceries, un hammam, deux salons de coiffure, des histoires d’humanité reléguées au statut d’anecdotes dans l’histoire officielle de la « crise des migrants ».

Considérant qu’ici-même l’on habite, cuisine, danse, fait l’amour, fait de la politique, parle une vingtaine de langues, chante l’espoir et la peine, pleure et rit, contredit ô combien les récits dont indignés comme exaspérés s’enivrent, assoiffés des images du désastre, bourrés de plaintes, écoeurés par ce qui s’invente, s’affirme et déborde.

Considérant que chacun des habitats ici dressé, tendu, planté, porte l’empreinte d’une main soigneuse, d’un geste attentif, d’une parole liturgique peut-être, de l’espoir d’un jour meilleur sans doute, et s’avère une écriture bien trop savante pour tant de témoins dont les yeux n’enregistrent que fatras et cloaques, dont la bouche ne régurgite que les mots « honte » et « indignité ».

Considérant que quotidiennement depuis début septembre 2015 des centaines de britanniques, belges, hollandais, allemands, italiens, français, construisent dans la « jungle », distribuent vivres et vêtements, organisent concerts et pièces de théâtre, créent radios et journaux, dispensent conseils juridiques et soins médicaux, et le soir venu occupent les lits des campings alentours et de l’Auberge de Jeunesse de Calais, haut-lieu d’une solidarité active extraordinaire, centre de l’Europe s’il en est.

Considérant que jamais les associations calaisiennes n’ont enregistré autant de propositions de dons et de bénévolat, et que ne cesse pourtant d’être narré le récit d’une unanime exaspération collective, d’une violence et d’un racisme prétendument généralisés, d’une pourriture surexposée salissant une ville autant que les kilomètres de barbelés la défigurent.

Considérant que Calais est, de facto, une ville-monde, avant-garde d’une urbanité du 21e siècle dont le déni, à la force de politiques publiques brutales, témoigne d’un aveuglement criminel à l’endroit de ce qui vient, d’un mépris mortifère de ce qui s’affirme.

Considérant que la « jungle » ne disparaîtra pas, ni à la force d’une violence légale déployée comme si s’organisait là une bande de criminels, ni par la grâce des « solutions » abstraites de « l’hébergement pour tous », dont les containers du « Centre d’Accueil Provisoire » à 20 millions d’euros exposent, sidérante, l’absurdité.

Considérant que la faillite des acteurs publics et l’incurie de leurs solutions sont si vastes, que dans une semaine, un mois, un an, la « jungle » de Calais apparaîtra au centuple, et que demeurera comme seul trésor public le fruit de ce que calaisiens et exilés auront cultivé malgré tout, à savoir ce qui nous rapproche.

Déclare :

– 1 : Que la destruction annoncée par la Préfète du Pas-de-Calais de la partie sud de la « jungle » de Calais, comprenant notamment une école resplendissante, s’avère une infamie, un acte de guerre irresponsable conduit non seulement contre des constructions, mais aussi contre des hommes, des femmes, des enfants, des rêves, des solidarités, des amitiés, des histoires, une opération militaire écervelée conduite non seulement contre le bidonville, mais contre ce qui fait ville à Calais.

– 2 : Que résister nécessite de riposter enfin au déni de réalité généralisé, de contredire les professionnels de la plainte comme les promoteurs de l’exaspération, de rendre célèbre ce qui s’affirme aujourd’hui à Calais, de faire retentir le souffle européen qui s’y manifeste, de s’avérer autrement attentifs aux promesses d’avenir qui s’y dessinent, à la beauté des bâtisseurs, à la vie qui toujours invente.

– 3 : Que penser et agir de nouveau à Calais, au devant d’une situation-monde nous concernant tous, c’est s’inspirer des gestes de celles et ceux qui construisent inlassablement en dépit de la haine qui porte le nom de « politique publique », c’est poursuivre l’édification d’une cité-oasis du 21 siècle où trouver abris de droits, de culture, de joie et de fraternité, c’est risquer d’autres formes d’écritures politiques de l’hospitalité, de ce que nous avons en commun, de notre République.

PEROU 

Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines  

https://blogs.mediapart.fr/sebastien-thiery/blog/140216/considerant-calais

contact@perou-paris.org

Le texte est « complété » par des images issues d’un travail conduit par le PEROU à Calais associant, outre des photographes, huit équipes de chercheurs et étudiants d’universités et d’écoles d’enseignement supérieur. Intitulé « New Jungle Delire » (voir sur le site du PEROU : http://www.perou-paris.org), ce travail est présenté chemin faisant au Pavillon de l’Arsenal (21 boulevard Morland, 75004 Paris) dans le cadre d’Ateliers Publics bi-mensuels. Le troisième Atelier Public du PEROU aura lieu le mardi 23 février à 18h30. 

En complément possible :

Collectif : Considérant qu’il est plausible que de tels événements puissent à nouveau survenir, note de lecture : il-y-a-un-hors-texte-contre-la-ville-tout-contre-il-suffit-daller-voir/

Considérant qu’il est plausible que de tels événements puissent à nouveau survenir, considerant-quil-est-plausible-que-de-tels-evenements-puissent-a-nouveau-survenir/

*****

Nous avons retrouvé « La lettre que la Maire de Calais n’a pas écrite », grâce à Juliette Binoche qui nous en propose une lecture ici

Advertisements

Une réponse à “Considérant Calais

  1. Merci pour cette belle et puissante analyse et ceci en partage…
    Une idée simple …

    Pour en finir avec la République des énarques, des polytechniciens et des commis d’office, osons la rupture…
    Puisque nous continuons à naviguer dans le brouillard sans savoir comment nous sortir de la crise d’un système à bout de souffle…
    Puisque nous voyons se multiplier les manœuvres et combines politiciennes entrainant des trahisons déclarées et d’autres à venir de consciences faibles prêtes à tout pour avoir leur place en vue de l’échéance obsédante de 2017…
    Et puisqu’aucune alternative crédible ne se dessine pour que le peuple puisse retrouver son pouvoir – avec des représentants révocables s’ils s’avèrent malhonnêtes ou incompétents – et sa souveraineté en décidant librement par lui-même et pour lui-même sans ingérence extérieure…UE-OTAN et lobbies.
    Pourquoi ne pas oser la rupture en proposant une équipe autour de Mickael Wamen, ex-Goodyear qui a non seulement fait bonne impression et fût convaincant lors de l’émission Le Grand Journal du 13/01 mais parce que c’est une personne du peuple -un sans dent- digne de confiance et de respect qui se bat et ne cesse de rappeler qu’au-delà de leur cas, la crise -voulue et entretenue par les profiteurs du système- ne peut être résolue dans le cadre politique actuel avec lequel il faut rompre radicalement…
    Nous n’avons pas besoin d’un président… Et encore moins d’un président/monarque commis d’office et donc totalement soumis.
    Il faut rompre avec ce système en préparant parallèlement les conditions pour la mise en place d’un projet valorisant l’humain et cela passe par d’adoption d’un programme crédible qui montre que nous prenons le bon chemin…
    Ceci est une idée simple que je propose pour opérer un réel changement autour du programme qui suit:
    • Pas de retraite supérieure à 8000 euros ni inférieure à 2000 euros/mois. L’actuel président va partir avec une retraite de 35800 euros (info donnée par I télé). VGE nous coûte 2 500 000 et Sarkozy 2 200 000/an, pendant que beaucoup d’autres citoyens survivent avec 600 euros/mois ; est-ce bien raisonnable ?
    • Pas de revenu mensuel supérieur à 15 000 euros ni inférieur à 2500 euros. Aujourd’hui Jean-Bernard Lévy PDG d’EDF touche 450 000 euros/an plus une retraite chapeau de 200 000 et qui sera augmentée de 60 000 euros pour chaque trimestre travaillé… D’après une enquête de l’Insee, les 2.167 millions d’agents actifs dans les ministères et les établissements publics ont perçu en moyenne un salaire de 2.469 euros nets en 2013… L’enquête a montré une baisse de pouvoir d’achat de 0,7%. Cette moyenne cache la réalité des enseignants -par exemple- qui sont rémunérés à peine à 2000 euros/mois malgré leur niveau de qualification…Leurs collègues allemands touchent le double… et les luxembourgeois plus du double de leur revenu!
    • Un revenu universel d’existence de 1200/mois. La Suisse envisage d’instaurer un revenu universel de 2300 euros, la Finlande… les Pays Bas et même le Brésil ont établi un R U E; en Alaska chaque citoyen perçoit l’équivalent de 1700 euros/mois.
    • Une activité utile et le minimum vital pour chacun(e). Se nourrir, se loger, se soigner, s’instruire, avoir accès à la culture et aux loisirs n’est pas un luxe dans un Etat dit démocratique qui parle de justice sociale et affiche l’EGALITE…
    • Une garantie de financements fiables et durables en se réappropriant les banques, les assurances, les autoroutes, l’industrie pharmaceutique, l’eau et les sources d’énergie pour s’assurer des fonds propres… N’est-il pas plus juste de « sacrifier » les profits des actionnaires que de léser les salariés, les employés et les fonctionnaires ?
    • Des médias libres et libérés des pouvoirs patronaux notamment… A contre-courant des médias actuels qui se livrent à une véritable propagande pour nous faire avaler -sous couvert de la lutte contre le terrorisme – les guerres… Guerres néocoloniales à l’extérieur avec tous les « dégâts collatéraux » touchant des populations par centaines de milliers qui rencontrent la mort, les mutilations à vie ou l’exil forcé et guerres économiques et sociales à l’intérieur contre les syndicalistes, les travailleurs, les résistants et les libres penseurs…avec ici aussi des « dégâts collatéraux » touchant les proches lorsque le salarié est licencié et jeté comme un kleenex.
    • La laïcité vraie… La laïcité qui garantit la liberté de croire ou ne pas croire avec strict séparation des pouvoirs. Les religieux doivent s’abstenir de se mêler de la politique… Pas un sou des fonds publics ne doit alimenter les caisses des groupements religieux comme le Conseil Français du Culte Musulman ou le CRIF…
    • La fin des privilèges… Est-il raisonnable de continuer à débourser des sommes indécentes pour entretenir des personnages qui nous coûtent cher, trop cher et ne servent à rien : Présidents, anciens Présidents, Sénateurs, Députés européens… ?
    « Le terrorisme téléguidé, la déchéance de la nationalité … » ne sont que des épiphénomènes pour faire passer des projets antisociaux et liberticides voulus par les capitalistes et exécutés par leurs chiens de garde de droite, sociaux-démocrates et « socialistes » !

    Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer.
    Le devoir du citoyen est de le dire. Aucune morale professionnelle, aucune solidarité de classe, aucun désir de laver le linge en famille ne prévalent ici. Nulle mystification pseudo-nationale ne trouve grâce devant l’exigence de la pensée.
    Frantz Fanon

    Hamid Benzekri le 13/02/2016

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s