Les félins de Marko93, exposition « Oxymores », Paris, avril 2015.

Dans mon précédent billet consacré à Thom Thom, j’évoquais l’exposition « Oxymores ». La comparaison des œuvres montre à l’évidence la variété des styles et des matériaux utilisés. Cette extrême diversité n’est qu’un exemple d’une diversité encore plus grande du street art français. Un exemple, car il serait illusoire de recenser toutes les voies empruntées par les street artists pour au moins deux raisons : les théoriciens ont toutes les peines du monde à définir le « concept » de street art (on peut d’ailleurs s’interroger sur la pertinence de la recherche d’une définition qui aurait pour ambition d’englober toutes les formes de cet art), la seconde raison, qui me paraît rédhibitoire, est l’évolution rapide des formes de cet art qui est devenu, en quelques décennies, quasiment universel (rappelons à ce propos que tous les régimes autoritaires punissent de peines très lourdes les auteurs de graffitis). Pour ma part, je refuse de perdre, pour l’instant, mon temps, à figer d’un mot un art qui s’enrichit constamment de formes nouvelles, de nouveaux supports, de nouveaux matériaux, de nouveaux sujets etc.

Dans les œuvres « exposées » lors de l’exposition « Oxymores », ce sont les animaux de Marko qui retiennent l’attention des chalands. Sans nier l’intérêt des autres productions, les fresques de Marko 93 sont intéressantes à plus d’un titre. Pas seulement parce que ces peintures attirent l’œil, mais aussi pour d’autres raisons. Je suis son travail depuis presque 20 ans et il est passionnant d’observer quels chemins sont explorés par un  artiste, quelles sont les impasses, les recherches porteuses d’avancées.

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Marko a peint un chat, un guépard et un tigre. On pourrait s’étonner qu’un artiste contemporain prenne comme sujets des animaux comme les peintres, les dessinateurs, les sculpteurs des années 1920. Marko prend un thème, à vrai dire, vieux comme le monde. Je crois comprendre le fil rouge qui a amené Marko, le peintre de la lumière, au thème archi-classique des fauves. Le point de départ est un  chat noir qu’il a peint à droite d’un portrait de Frida Kalho dont je proposerai une analyse dans un prochain billet. Marko, dans un premier temps, en réalisant cette fresque, rue de l’Ourcq, dans le 19ème arrondissement de Paris, n’avait pas pensé à peindre un chat noir. Il avait ménagé une « réserve » à droite du portrait et c’est cette réserve qu’il a utilisée pour peindre le chat noir. Pourquoi pas un chat ? Frida Kalho, dans ses centaines d’autoportraits, s’était souvent représentée avec des animaux familiers, dont des chats. Mais comme le démontre le commentaire de Marko sur sa page FaceBook, le chat l’intéresse comme « être mystérieux » et ce sont surtout ses yeux qui esthétiquement concentrent son intérêt. Dans le portrait de F. Kalho, ils éblouissent, peints avec un jaune éclatant qui rayonne. Dans d’autres œuvres postérieures, Marko ira plus loin dans sa démarche de création en collant à la place des yeux des chats des matériaux phosphorescents. Dans le commentaire qu’il fait de ces trois fauves, Marko proposait  aux spectateurs de photographier au flash les yeux des félins. Nous y voilà !, les félins sont effectivement des animaux dont les yeux éclairés brillent la nuit. Encore la lumière, toujours la lumière au centre des essais de Marko, artiste qui s’est lui-même baptisé Dark Vapor, le French lighter et qui s’est donnée la devise : « In light we trust ».

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Les fauves attirent l’œil, il est vrai, parce qu’ils sont peints de couleurs vives, fluorescentes et phosphorescentes. Ils ont aussi un autre intérêt plastique, c’est la fusion du « calligraffisme » et du « vitrograffisme ». Ces termes sont des néologismes inventés par Marko. Le détail montre l’enchevêtrement de ces deux techniques qui, ici, se mêlent. De plus, nous retrouvons le dropping, déjà largement utilisé par Marko (et d’autres). Ce qui me semble, d’un point de vue technique, le plus original, ce sont les coulures. Les taches et les coulures ont été, de tout temps, des « défauts » de la peinture de chevalet. Dans ces trois œuvres, encore davantage que dans les autres, les coulures sont recherchées pour leur apport plastique. Regardant avec attention les trois fresques, je me suis interrogé pour mon intérêt soudain pour les coulures. Réflexion faite, je crois en avoir compris la raison. Les entrelacs des « calligraffs » et des « vitrograffs » représentent l’animal, son aspect, son volume, le dynamisme de son mouvement. Nos sens et notre cerveau réunissent des traits « abstraits » différents pour convoquer notre imaginaire des félins. La longue coulure, les gouttes, nous rappellent que ce que nous voyons n’est pas un chat, un guépard ou un tigre mais des peintures. Ces œuvres n’ont que bien peu à voir avec le naturalisme du 19ème siècle. Les peintures ne sont pas des aquarelles d’Audubon. Nous ne sommes pas dans le réel de la science dite « naturelle » mais dans une œuvre graphique qui coule et qui bave. Cela me renvoie à d’illustres prédécesseurs dans d’autres arts, je pense à Rodin, regardez son Balzac de 1891-1897 et à Giacometti et sa tête monumentale de 1960.

Marko sur la page de son site Internet représente la tête de son tigre et une formule « Light up the world ». Marko tel « L’homme qui marche » avance, par essais et erreurs, et, chemin faisant, invente des formes nouvelles qui seront, par ailleurs, reprises par d’autres artistes. Ces félins d’« Oxymores » nous interrogent sur les relations que nous entretenons avec le monde des représentations et c’est certainement cela leur principal intérêt.

Richard Tassart

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