Sans grâce

Le 31 janvier 2016, François Hollande accorde la « grâce » à Jacqueline Sauvage, auteure le 10 septembre 2012, au lendemain du suicide de son fils, du meurtre par balles de son mari violent, incestueux et pervers. 47 ans pour murir une riposte, une défense, que la cour d’assises du Loir-et-Cher n’a pas retenue et qui a condamné le 28 octobre 2014 cette femme alors âgée de 67 ans à dix ans de réclusion criminelle. Cette peine sera confirmée le 3 décembre 2015 par le tribunal de Blois. D’où le tollé féministe général, les pétitions, etc.

Cette « grâce », qui n’est que partielle, a permis à l’intéressée de présenter une demande de libération conditionnelle. Cette procédure juridique se traduit par un transfert ce lundi 8 février 2016 de la prison de Saran (Loiret) à celle de Réau (Seine-et-Marne), qui abrite l’un des trois Centre National d’Évaluation. Qu’est-ce donc ? Un lieu, où vont se succéder à ses côtés, psychologues, médecins et autres experts pendant au moins six semaines durant lesquelles sa « dangerosité » et les risques qu’elle récidive vont être évalués. Quelles que soient leurs conclusions et si elle obtient la libération conditionnelle – possiblement en avril –, elle portera un bracelet électronique ou restera en semi-liberté.

En quelque sorte, Jacqueline Sauvage n’aura jamais rien connu d’autre. La semi-liberté. Une liberté bradée. Une liberté de seconde main. Un assujettissement. Une captivité. Une dépendance. Une domination. Cette femme aurait-elle troqué la domination de son mâle de mari contre celle de l’État ? Sans aucun doute. La « grâce » dont elle a bénéficié, de tradition monarchique, en atteste. Elle confirme la hiérarchie des personnages et de leurs rôles assignés : un président de la République, d’un côté, une condamnée, de l’autre, non reconnue comme victime de violences et auteure de justice.

Le premier fait œuvre de gratia – en latin –, « bienveillance, faveur ». Sa place est suffisamment haute, pour qu’il se montre complaisant. Il se fait briller, se réjouit de son acte, démontre son désir de plaire, organise sa récompense, celle du peuple, qui reconnaît, en sa personne, le roi ou la divinité (épistémologie grecque charis (χ́αρις)).

La deuxième connaîtra-t-elle la grâce d’état, celle qui permet au comédien de sublimer le texte ? D’exprimer sa passion ? Ou l’état de grâce ? À savoir la paix intérieure, le bonheur, le bien-être ? Va-t-elle conquérir les bonnes grâces d’inconnu-es ? Leurs faveurs, leurs bonnes dispositions ? Va-t-elle être en grâce auprès d’une nouvelle rencontre ? Jouir de sa considération ? Va-t-elle rentrer en grâce ? Regagner la bienveillance d’autrui ? Trouver grâce aux yeux de ses nouveaux interlocuteurs ? Obtenir leur indulgence, leur plaire ? Ou au contraire va-t-elle recevoir le coup de grâce ?

Pour l’instant, beaucoup rendent grâce au président, éprouvent de la reconnaissance pour le bienfaiteur de la condamnée, lui témoignent leur gratitude, le remercient. Pourtant aucun excès de grâce n’a traversé ce personnage. Aucun charme, élégance ou volupté. Uniquement des artifices. D’ailleurs quand on constate la mauvaise grâce avec laquelle l’État français et plus généralement la société française mettent à faire connaître la situation de violences faites aux femmes, on peut exprimer quelque inquiétude. Grâce aux antiféministes, on sait également que la lutte continue. Alors, faites-moi grâce de vos états d’âme et admettez que le patriarcat structure la pièce, la domination en étant le personnage principal.

Joelle Palmieri, 11 février 2016

https://joellepalmieri.wordpress.com/2016/02/11/sans-grace/

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