Une diète de cannibale

rusie_mvt_socbDans sa présentation de l’ouvrage, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, presentation-de-louvrage-dirige-par-michel-roche-capitalisme-neoliberalisme-et-mouvements-sociaux-en-russie/, Michel Roche indique, entre autres, que « Cet ouvrage s’intéresse aux caractères spécifiques de la Russie. Quels sont les traits de son régime politique ? Quels rapports sociaux la définissent ? Comment se porte son économie, vingt ans après la thérapie de choc ? La nécessité de présenter des points de vue critiques apparentés à la gauche est à l’origine de ce projet » et que les auteur-e-s « s’intéressent ici à l’incapacité du régime actuel de satisfaire les idéaux de justice sociale, de démocratie, de même qu’à la prétention des recettes capitalistes d’assurer une croissance harmonieuse et de résoudre les problèmes structurels du pays. Ce recueil se concentre donc particulièrement sur le régime politique, l’économie et les mouvements sociaux, notamment le mouvement ouvrier. »

L’ouvrage est divisé en trois parties : « Le régime politique », « Économie politique », « Les mouvements sociaux : Etudes de cas ».

Je n’aborde que certains sujets traités. Le titre de cette note est « emprunté » à Anna Otchkina.

Dans un premier article, Michel Roche présente le cadre général de la « transition » au capitalisme. Contre les visions unilatérales et monolithiques de l’URSS, je rappelle la récente publication, Moshe Lewin : Les sentiers du passé, des-petites-etincelles-dans-les-tenebres/.

Un certain capitalisme, résultant d’une thérapie du choc des années 1990, se distingue par « son caractère périphérique, sa très forte dépendance à l’exportation des ressources pétrolières et gazières et le déclin de son industrie ». L’importation, avec une certaine violence, des conditions du marché et de la marchandisation à généraliser, souligne une nouvelle fois que ni le capitalisme, ni le marché concurrentiel, ni la démocratie libérale ne sont « naturelles ». Sans oublier, que contrairement aux contes et légendes des néolibéraux, le capitalisme et la démocratie ne forment pas un « couple » vertueux…

Michel Roche met l’accent, entre autres, sur les dérives autoritaires, le maintien du « contrôle exercé par la bureaucratie d’Etat et une oligarchie sur les ressources du pays ». Il revient sur l’histoire du capitalisme, la substitution de l’Etat à la bourgeoise « faible » (voir sur ce sujet, le cas de l’Amérique du Sud dans Antoine Artous, Tran Hai Hac, José Luis Solis Gonzalez, Pierre Salama : Nature de l’Etat capitaliste. Analyses marxistes contemporaines, une-contradiction-politique-fondamentale-inscrite-au-sein-meme-des-rapports-capitalistes-de-production/), les conditions de l’accumulation, la différence entre le caractère social de l’Etat et les régimes politiques « forme concrète d’existence de l’Etat »…

Il souligne particulièrement les « causes » de la thérapie de choc prônée et appliquée, « volonté de rendre la transition au capitalisme irréversible », les privatisations des « joyaux de l’économie » et la « dé-sécurisation » des salarié-e-s, la concentration des pouvoirs « entre les mains du Président », les continuités sous Poutine et Medvedev, les fragments de « l’opposition de gauche », les rapports entre « structure sociale et pénétration des idées liées au libéralisme économique » (je regrette l’absence de référence au « fétichisme de la marchandise »), les réalités de l’extension de la propriété privée…

Les autres articles abordent, entre autres, les effets de la crise à partir de 2008, les actions de « nature non-financières », les blocages assurés par « l’oligarchie financière, gazière et pétrolière », l’idéologie nationale-conservatrice, les dynamiques sociales et démographiques, les processus de désintégration, l’appropriation de la plus-value, dont la « rente d’initié », le « caractère criminel prédominant de la privatisation russe », les institutions formelles et informelles, les modalités de contrôle des entreprises dont le « non-économique de contrainte », le niveau faible d’investissement et le vieillissement des installations, les variations de PIB et d’IDH, les « intérêts prédateurs », la complexité des moyens coordination, les mécanismes de recherche de rentes, le clientélisme ou la corruption, les pénuries de marchandises, la « régulation publique de l’ombre », les « propriétés mixtes », les « détenteurs formels » et les « propriétaires réels », les systèmes « claniques entrepreneuriaux », la consommation importante d’énergie, les évolutions de qualification des salarié-e-s, les effets de la crise, la faiblesse des salaires, etc.

Dans la dernière partie, sur les mouvements sociaux, Carine Clément analyse « l’apprentissage » de pratiques militantes à travers deux études. « Ce que nous tentons dans cet article, c’est de percer une partie du mystère de l’engagement dans une action collective dans une société où les mobilisations collectives et le militantisme font sans doute partie des manières de dire, de faire et de penser les moins populaires (jusqu’à la dernière vague de mobilisation citoyenne de fin 2011-2012…) ». Elle analyse le mouvement des habitant-e-s d’Astrakhan pour la gestion collective et directe de leurs immeubles et les mouvements de grève à l’usine automobile Ford. Dans les deux cas, il s’agit d’indignation contre ce qui est ressenti comme une injustice, de construction d’intérêts communs, d’action collective enthousiasmante, de cours habituel du quotidien bousculé… L’auteure souligne particulièrement comment « les anciennes références » se fissurent.

Les luttes sur l’habitat font ressortir les dimensions d’autogestion permises en absence d’appropriation privée des appartements.

La construction d’une organisation syndicale indépendante chez Ford participe à rendre visibles et publiques, des aspirations diffuses. « Il est important de noter que le syndicat est à la fois l’instrument de la constitution de ce sujet collectif et l’une de ses composantes essentielles ». L’auteure détaille aussi les stratégies déployées dont « l’aspect médiatique et l’appel à l’opinion publique ».

David Mandel propose une analyse très détaillée des luttes à l’usine Ford de Vsevolzhsket et de la construction d’un syndicat indépendant. Cet article est passionnant. L’auteur parle des conditions socio-politiques, du code du travail, du syndicalisme « officiel », du « sentiment de dignité », de la renaissance syndicale, « La renaissance du syndicat a donc été possible grâce à la présence d’un noyau de travailleurs actifs qui partageaient une même vision du rôle du syndicat, mais aussi par le mécontentement accumulé d’une main d’oeuvre jeune, relativement bien éduquée et dont la dignité était blessée »… Il analyse les « premières batailles », les premiers actions collectives qui « ont fortement contribué à libérer les travailleurs de la peur d’affronter l’employeur », la lutte pour une première convention collective, le temps libre « pour se parler tranquillement et se sentir non plus comme des esclaves salariés, mais comme des citoyens qui se sont organisés librement », la gestion de la grève, la question des briseurs de grève, des salariés « free-rideurs » (ou resquilleurs), du renouveau des luttes offensives… En conclusion, David Mandel revient sur les orientations stratégiques du syndicat, la place des rapports de force, la démocratie interne, l’aspiration à l’indépendance, « L’aspiration à l’indépendance par rapport à l’employeur implique que le pouvoir de celui-ci n’est pas perçu comme légitime, que c’est en effet une usurpation du pouvoir de la société, de l’ensemble des travailleurs dont le travail associé est à la base de la richesse de la société »

Russie RocheMichel Roche (dir.) : Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie

Co-édition Editions Syllepse,

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_69_iprod_661-capitalisme-neoliberalisme-et-mouvements-sociaux-en-russie.html#

M éditeur (Quebec), 296 pages, 20 euros

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