A propos de La Moisson rouge (Folio, 2011) et La clé de verre (Folio, 1998) de Dashiell Hammet

Cette note de lecture, signée « Jean Luc », a été publié en 1933 dans le numéro 2 de la revue Masses. Les deux romans dont il est question sont parus aux États-Unis en 1929 et 1931 (en 1932 en France chez Gallimard). On pourrait lire dans le premier une sorte de parabole sur le fascisme dont Jean Luc restitue avec force la dynamique. Ancien combattant de la Première Guerre mondiale, antifasciste ardent, membre du Parti communiste des États-Unis, engagé volontaire pour combattre l’Allemagne nazie, militant des droits civiques, Dashiell Hammet sera condamné, embastillé et mis sur la liste noire par la Commission des activités anti-américaines. Masses est une revue culturelle et politique marxiste fondée en 1933 par René Lefeuvre. Le dernier numéro paraîtra en 1948.

*

product_9782070443529_195x320« Pendant quarante ans, le vieil Elihu Willson avait possédé Personville et, comme on dit, jusqu’au trognon. Président et propriétaire de la majorité des actions de la Personville Mining Corporation ainsi que de la First National Bank, des Morning et Evening Heralds, les seuls journaux de la ville, il était également propriétaire – ou, au moins, commanditaire – de presque toutes les autres entreprises présentant quelque importance. En même temps que ces différentes possessions, il tenait en son pouvoir un sénateur de l’Union, une paire de représentants du peuple, le gouverneur, le maire et la plus grande partie de la Législature locale. Elihu Willsson était Personville et il n’était pas loin d’être l’Etat entier.

Pendant la guerre, les IWW (International Workers of the World) – alors en pleine ascension dans l’Ouest – avaient réussi à syndiquer le personnel de la Personville Mining’ Corporation. Le personnel n’avait pas été exactement gâté par la Société. Une fois syndiqués, les ouvriers utilisèrent leur force toute neuve pour exiger les choses qu’ils voulaient. Le vieil Elihu leur accorda ce qu’il ne pouvait leur refuser et attendit son heure.

Elle arriva en 1921 : Les affaires allaient mal. Le vieil Elihu ne demandait pas mieux que fermer boutique pour un bout de temps. Il dénonça l’arrangement conclu avec ses hommes et commença à les ramener à leurs gages d’avant-guerre, à coups de pied dans les reins.

Naturellement, le personnel se mit à hurler à l’aide. L’Internationale ouvrière de Chicago délégua Bill Quint pour les organiser un peu. Il était opposé à une grève ouverte et préférait le vieux truc de sabotage ; continuer le travail, mais tout bousiller de l’intérieur. Mais l’énergie des gars de Personville réclamait autre chose. Ce qu’ils voulaient, c’était se mettre en vedette et écrire une page d’histoire ouvrière.

Ils firent·grève. La grève dura huit mois. Des deux côtés, il y eut du sang. Les « purs » furent obligés de faire leur travail eux-mêmes, mais le vieil Elihu embaucha des gunmen, briseurs de grèves et autres gardes nationaux et jusqu’à des hommes de l’armée régulière. Le dernier crâne fendu, la dernière côte enfoncée, le prolétariat conscient de Personville ne fut plus qu’une fusée éteinte.

Mais, disait Bill Quint, le vieil Elihu ne connaissait pas son histoire italienne. Il avait brisé la grève mais il avait perdu sa prise sur la ville et sur l’Etat. Pour mater les mineurs, il avait été obligé de lâcher la bride à ses tueurs. Et, la bataille finie, il s’était découvert incapable de s’en débarrasser. Il leur avait donné sa ville et il n’était pas assez fort pour la leur reprendre. Personville ne leur avait pas semblé un mauvais morceau et ils s’en étaient saisis. Ils avaient gagné sa grève mais sa ville constituait leur butin. Il ne pouvait rompre ouvertement avec eux. Ils en savaient trop long. C’était lui qui était responsable de tout ce qu’ils avaient fait pendant la grève. »

Et le fils d’Elihu, un pauvre bougre d’honnête homme, est tué : « Dan Willsson est monté s’asseoir à la droite du Père […] si une peau trouée de balles, ne lui offusque pas trop la vue. » Recherche du criminel. La Moisson rouge, de Dashiell Hammett, peut être rangée dans le genre policier, mais ce livre étonnant, par sa vérité, sa force, sa tristesse, dépasse de beaucoup la plupart des histoires sanglantes. Je ne crois pas qu’il ait obtenu l’attention et le succès qu’il mérite.

La Moisson rouge est, d’abord, un document ; une foule de journalistes et de conteurs ont trouvé dans le gang un inépuisable trésor d’anecdotes. La célébrité d’Al Capone n’est comparable qu’à celle des vedettes Paramount.

Enfin, l’écran a montré ce que le journal et le livre avaient suggéré. Rappelez-vous Scarface, chef-d’œuvre du genre. Scarface, comme La Moisson rouge, allait au fond du sujet ; le spectateur était pris aux entrailles ; ce film faisait peur, vous donnait envie de mordre, puis envie de vomir, vous mettait sous les yeux, sous le nez, à portée de la main, la pourriture américaine. Il ne s’agissait, plus des machines infernales, de bandits masqués, du bric-à-brac romantique et délicieux des Mystères de New-York. La fiction cédait la place à la réalité ; un personnage qui, jusque-là, dans les ballets de l’alcool et de l’amour, n’avait eu qu’un rôle assez effacé, un personnage disgracieux devant lequel on avait déployé des rideaux, des lumières, des musiques, la Mort s’avançait tout contre la rampe, en pleine clarté, et se montrait telle qu’elle est, affreuse.

Un cadavre, deux cadavres, trois, quatre, cinq, ainsi de suite, à l’infini, une interminable exposition de cadavres, de charognes assommées, découpées, perforées ; et dans ce tableau, pas la plus petite lueur. Les gangsters n’enrichissent pas toujours leurs maîtresses ; la plupart du temps, ils en font du bétail de maison close. Les gangsters ne soutiennent pas toujours leurs amis ; lorsque ceux-ci deviennent compromettants, ils sont livrés à la bande rivale, ils restent tout simplement on the spot, sur la place (cf. On the spot, d’Edgar Wallace).

La Moisson rouge conte l’épuration de Personville, la lutte d’un détective privé contre les bandes organisées – et la police doit être comptée au nombre de ces bandes – et les fripouilles solitaires qui règnent sur la ville. Le meurtre de Dan Willsson dresse Elihu contre ses anciens complices ; le détective profite de l’occasion pour, demander au vieillard un chèque et la permission de nettoyer Personville. Le meurtrier est découvert. Crime passionnel. Elihu Willsson veut revenir en arrière. Il est trop tard, la guerre est allumée. Le meneur du jeu fabrique des crimes : il exhume des cadavres, il dresse les uns contre les autres les chefs de bande ; il obtient par la ruse ce que la force n’avait pu obtenir. Écoutez ce qu’il dit de sa méthode :

« Il était plus facile de les faire s’entre-tuer, plus facile et plus sûr en même temps et, maintenant que je m’y suis habitué, plus agréable aussi. Je ne sais pas comment je pourrai arranger ça aux yeux de l’agence. Si le vieux découvre ce que j’ai fait, il me fera mourir à petit feu. C’est cette saleté de ville. On a raison de l’appeler Poisonville, elle m’a empoisonné… Je ne me reconnais plus. Ce qui me reste d’âme a la peau plutôt dure, depuis vingt-cinq ans que je m’occupe de crimes, je peux regarder n’importe quel assassinat sans y voir autre chose que le pain de tous les jours. Mais que ça me fasse plaisir n’est pas naturel. C’est l’endroit qui est cause de ça. »

A la guerre comme à la guerre. La vie devient un abominable mélodrame, les acteurs oscillent entre l’abrutissement et l’excitation. Pour échapper un peu plus vite à ses pensées, le héros de La Moisson rouge mêle du laudanum au gin ; les événements galopent si vite, si vite, qu’on a le temps de les enregistrer mais pas de les comprendre, de les apprécier :

« Nous attendîmes un instant et Pete le Finn apparut dans l’encadrement de la porte démantelée, les mains croisées sur son crâne chauve. A la lueur de la cabane en planches qui brûlait toujours, nous pûmes voir son visage saignant et ses vêtements presque en lambeaux. Enjambant les débris, le bootlegger descendit lentement les marches jusqu’à la chaussée. Reno le traita de pouilleux, de mangeur de poisson et lui logea quatre balles dans la tête et le corps. Pete s’effondre. Derrière moi, quelqu’un éclata de rire. »

Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une vie ? « Et brave avec ça, le diable soit de lui ! Il était mort ou tout comme, mais il ne voulait pas flancher. Ça ne l’empêcha pas de n’être plus que de la viande et pas bien lourd de viande encore. » Dashiell Hammett, merveilleux photographe, nous livre un recueil d’images où les hommes tiennent plus de place que les choses, bien entendu. Des paysages ? Les héros de Hammett n’ont pas le temps de regarder les paysages. Les objets, au contraire, attirent leur attention, singulièrement tout ce qui peut servir à l’attaque ou à la protection, tout ce qui peut devenir, le cas échéant, arme ou bouclier.

« Pourquoi rapportez-vous le pic à glace par ici, maintenant ? Pour vous montrer les idées que j’ai dans la tête, il y a deux jours, si je l’avais seulement remarqué, ce n’aurait été que pour y voir un bon outil à casser la glace. Aujourd’hui… (je fis glisser un doigt le long des quinze centimètres d’acier jusqu’à l’extrémité aiguë). Une jolie épingle pour clouer un homme à sa cravate ! Voilà comment je suis devenu, parole ! Je ne peux même pas voir un briquet automatique sans penser que ça serait une bonne farce à faire à quelqu’un qu’on n’aime pas de remplir le sien de dynamite… »

La Moisson rouge peint le gang proprement dit, La Clé de verre touche aux affaires politiques

Nous ne sortons pas de la ménagerie, toutes les espèces « dangereuses » sont représentées, du lion à l’hyène.

product_9782070447107_195x320Mais de cette masse hurlante des figures se détachent ; au vrai, il n’y a pas, de figures confuses dans ces livres. Bien souvent d’ailleurs le casier judiciaire remplace avantageusement les soigneuses investigations à la Balzac. En ouvrant La Clé de verre, le lecteur s’attend à trouver des marionnettes, comme on en trouve dans presque, tous les romans policiers, même ceux de Van Dine : j’y a trouvé des hommes et des femmes. L’intrigue est construite autour d’un secret, elle est donc, plus que celle de La Moisson rouge, fidèle à la tradition.

Le sénateur Ralph Bancroft Henry a tué son fils. Un conteur sans génie aurait en 250 pages fait et défait assez de nœuds pour que les lecteurs ne se posent même pas la question décisive : « Est-ce que ça ressemble à de la vie ? » La fantaisie et la logique auraient remplacé avec plus ou moins de bonheur la vérité. A la fin, le coupable eût été démasqué, les innocents seraient retournés à leurs amours et les lecteurs à leurs affaires, Mais les héros de Hammett sont d’une pâte plus ferme. Voyez Dinah Brand, la vamp de Personville, dans La Moisson rouge. Voyez surtout le personnage central de La Clé de verre, cet extraordinaire Ned Beaumont, « joueur professionnel », homme à tout faire du puissant Paul Madvig.

A côté de Ned Beaumont, tous les Holmes et tous les Lupin de la littérature policière ont des airs de fantômes. Un aventurier possède toutes les qualités compatibles avec le métier, qu’Il fait. Il est, avant tout, courageux, dur au mal, comme dit le peuple ; et dur au malheur ; les tortures (on trouve dans le chapitre 4 des scènes de brutalités tout à fait déconcertantes), l’argent, l’amour ne triomphent pas de sa résistance. Il a cet esprit calculateur et cette audace qui faisaient, au temps des guerres tactiques et stratégiques, les grands généraux. Un homme maigre, contracté, dissimulateur et autoritaire, un de ces hommes dont la présence seule est gênante parce qu’on sait qu’on ne peut attendre d’eux ni faiblesse, ni erreur.

Tant de talent au service de causes généralement mauvaises ? Toutes ces vies sont écrasées par un absurde et terrible système ; à ce poids les personnages de Dashiell Hammett résistent tant bien que mal. Ils ont des moments d’amertume et même des moments de colère.

« Bon Dieu, dit à Elihu Willsson, “tzar de Personville”, l’humble délégué de l’Agence continentale, ça me ferait plaisir de finir mon travail en vous envoyant à la chaise électrique ! » Sur la pourriture engendrée par le capitalisme, Red Beaumont lutte pour vivre, comme un rat sur des ordures.

De Dashiell Hammett, je ne connais, que deux livres ; je ne peux donc pas tenir compte des intentions de l’auteur, mais je puis affirmer qu’il n’est pas très difficile de tirer de La Clé de verre et de La Moisson rouge les éléments d’un réquisitoire. Dashiell Hammett constate l’existence de l’abcès. Il faut le percer. Je crois que les deux livres en question ont un sens large. Ce n’est pas le retour au régime « humide » qui guérira l’Amérique de la furonculose dont elle souffre. L’infection est générale, et ce sont des remèdes généraux qu’il faut envisager.

Jean Luc

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En complément possible, deux notes de Nicolas Béniès :

Dashiell Hammett, le retour définitif : dashiell-hammett-le-retour-definitif/

Polars, jazz… Splendeurs et misères du 20e siècle : polars-jazz-splendeurs-et-miseres-du-20e-siecle/

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