Mon père l’Oedipe

Mon père Œdipe

avait peur d’avoir été pendu

par le panard

de la jeunesse

*

Il a vécu en juste, est devenu un sage

fidèle à son héritage

il ne savait pas s’il se payait la douleur

ou si c’est elle qui le bouffait

*

Et maintenant moi

héritier d’un royaume désert

je surveille de nouveau

les frontières de mon existence

*

Le train blindé de la parole

transfert l’énigme :

avoir tout perdu

et reprendre au commencement

*

Le parcours, le passage, le chemin constituent le discours d’Œdipe. Les oracles, le Sphinx, la mesure, le souffle de la danse, la sueur et la respiration de Jocaste, le sang du vagin et l’excitation de la reine mère, l’œil du corbeau dans la fraîcheur de la poussière, les carrefours et les paysages arides, la couronne de la souffrance définissent les hauts plateaux de l’histoire. Quand on se rend à Thèbes, l’esprit se lamente à Vienne. Dans le brouillard de la forêt, où les rails s’effacent, chez les sylphides aux délicieux tétons, dans les nus lugubres de Paul Delvaux, dans le sommeil de la lionne, dans le drame de la métonymie, dans la malédiction du cadavre sans sépulture, dans le sang de Beyrouth, dans la cendre du déchirement l’oracle dresse le chemin, fixe le parcours. Le roi au pied gonflé recherche les limites de son royaume. Le sens de l’amour, le train du regard, l’oracle et le cri de la cité.

Fondement de la civilisation le mythe d’Œdipe continue d’émouvoir par l’intensité et la force de son discours tragique, par sa vérité existentielle qui traverse avec affliction le sujet, tout sujet qui se heurte à la parole, qui bâtit la ville, qui construit la civilisation. Et ce récit œcuménique, comment sonne-t-il aujourd’hui? Qui est le Sphinx, qui est l’oracle? Quelle maladie ronge la ville? Quels chemins fixent notre destin et quelles vérités cachées trompent nos yeux comme des paillettes? Quel attrait du sang asperge le pas noir de la danse? Comment sonne le discours de la tragédie dans la Grèce actuelle? Quel est le sens et quel est le discours de la tragédie?

Ici, permettez-moi de partager avec vous la pensée de l’une des jeunes voix de la poésie greque contemporaine : « Œdipe est l’homme éternel. Fruit d’un destin inéluctable. Mais cela n’atténue rien. C’est là justement que repose son humanité : il ne secoue pas la culpabilité qui pèse sur lui, il secoue les alibis. La culpabilité il la prend dans les mains, il l’enfouit en lui : même si tout cela devait arriver ainsi avant moi, le poids de mes actes ne diminue pas. Parce que dois garder sur moi toute la souffrance de l’Humanité. Parce que mes mains et mon corps tout entier ont agi et le corps n’oublie pas. Parce que le corps a la mémoire d’un géant et imprègne dix générations. Le malheur ne s’abat pas sur une personne, il s’abat sur la ville. La ville démultiplie les possibilités de mon châtiment. La ville me donne l’océan de mes âmes. C’est pour elle que je marche, c’est pour elle que je me désagrège. Mon mal doit m’emmener dans son royaume. Mon mal, je dois le voir dans mille morts.

Thèbes c’est les débris d’un bonheur destitué. La démythification prend des siècles. On fabrique une fausse sérénité sur des tas de sang, les blessures s’ouvrent encore et encore. Nous savons que ce n’est pas tout de notre faute. Cela, à certains, donne de la sérénité. D’autres ça les lancine encore plus: ce grand feu, le chacal en toi qui veut aspirer la douleur intemporelle. Le chacal sera toujours la justice et ses crocs sont insassiables. Tant qu’on ne lui donne pas à manger, il mange sa propre chair. Son cannibalisme n’est pas terrifiant, ce qui est toujours terrifiant c’est la condamnation à une faim éternelle. Rien finalement n’est comme il paraît ».

Rien finalement n’est ce qu’il paraît. Cette vérité du théâtre, de la représentation, de l’ambiguïté de la parole, du déchirement érotique de la mort survenant sont le chemin et la manière d’Œdipe. Le chemin c’est le passage des limites du discours. Et pourtant tout parle, tout déclare. Que nous dit l’oracle aujourd’hui?

Quels sont les mots du Sphinx, là-bas au bout de la ville, à la porte d’à côté, sur les marches du Musée Africa, aux racines de la fôrêt de Tervuren?

Le Sphinx nous parle du corps morcelé de Patrice Lumuba, du sang à Sabra Chatila et dans les ruelles de Beyrouth, du peu du corps de Jean Genet, de la chair des Hommes. Le Sphinx parle de la grande maladie qui ronge la ville. Des camions qui débordent à nouveau de cadavres sur la route de Vienne, de cadavres d’enfants rejetés par la mer, comme les méduses au mois d’Aoȗt. Le Malheur règne sur la ville.

Le courage d’Œdipe, c’est le passage, sa décision d’arriver à accomplir les oracles, d’assumer le poids de son désir, de payer le discours de la tragédie. Le mythe veut que le héros tragique devienne la représentation du tragique.

Avec Œdipe l’oracle devient tragédie, la vérité ouverture sur le monde, le destin la dialectique du discours, l’enchevêtrement des signifiants. C’est dans les mythes que chaque époque lit son destin. Sa poésie esquisse l’histoire. La poésie, écrit Benjamin Peret, demeure omnipotente, bouillonne dans le récit mythique de l’Esquimau, éclate dans la lettre d’amour, mitraille le peloton d’exécution qui fusille l’ouvrier exalant un dernier soupir de révolution sociale… Le mythe veut qu’en Mars 1942 face au peloton d’exécution des soldats italiens en proie à la mȇme peur que les otages politiques condamnés à mort, Pandelis Pouliopoulos leur parle dans la langue des Hommes. Originaire de Thèbes la cité aux sept portes de la malédiction et du drame œdipien, né en 1900, année où le médecin viennois Sigmund Freud publiera son livre sur l’interprétation des rêves et où est mentionné le mythe d’Œdipe, avocat, combattant et intellectuel il cartografiera les limites de la langue néo-hellénique, découvrira d’une façon prophétique la tragédie néo-hellénique. Polyglotte, traducteur, internationaliste et chef de file du mouvement ouvrier, sa personnalité politique est comparable à celle d’Antonio Gramsci ou de Rosa Luxembourg, Pandelis Pouliopoulos par sa vie et son œuvre fixe pour toujours le destin de la société grecque. Sa vie devient un discours tragique, inclusion de la vérité. Et la vérité a un caractère prophétique. Le peloton baissera les armes. Il refusera d’exécuter l’homme, le condamné à mort qu’il a face à lui et qui leur parle la langue des Hommes. Pouliopoulos résoud l’énigme du Sphinx. L’Homme est au centre de l’histoire et l’histoire est le vécu tragique des grondements des fusils. Pouliopoulos tout comme le héros tragique de Thèbes dévoile les limites du discours. La mort, c’est-à-dire la violence des classes fixe le destin des Hommes. Pouliopoulos fixe le destin et la perspective de la langue néo-hellénique, de la culture néo-hellénique : une langue brisée, fragmentaire, hantée par un passé qui vit et la fixe mais qu’elle-même ignore peut trouver son sens lorsque son action la mène à l’ancienne vérité, à l’œuvre et au labeur de l’Homme. La culture néo-hellénique, la langue néo-hellénique ont un sens lorsqu’elles conversent avec l’histoire, lorsqu’elles influent sur l’histoire mondiale, lorsqu’elles contribuent à son évolution tragique. La poète écrit encore : « Sais-tu ce que je pense être le plus important dans l’histoire de Pouliopoulos? Que la fin n’a jamais justifié les moyens. Le machiavélisme qui a mangé les chairs et l’humanité de notre civilisation tout entière – et même des communistes – n’avait pas trouvé de quoi écraser cet homme. Par égard pour le pragmatisme, Zachariadis et les autres ont fait ce qu’ils ont fait, car soi-disant ce n’était pas possible autrement. L’internationalisme était le rêve des derniers romantiques et non une tactique politique. Et pourtant Pouliopoulos leur prouve que les derniers romantiques avaient raison et il le leur montre à deux reprises : une première fois lorsque les soldats baissent leur arme et une deuxième lorsqu’il est lui-même un fantôme errant au-dessus des débris de son pays, quand l’histoire prend sa revanche sur les compromis et les “tactiques”. Les erreurs ont été payées avec les morts de la guerre civile et les sombres années qui ont suivi.

Non, la fin ne justifie jamais les moyens. Et un petit contournement vaut pour tout le chemin. C’est ce qui s’est passé ».

La tragédie va s’achever. Le cadavre de Pouliopoulos et de ses camarades resteront sans sépulture. La malédiction d’Œdipe va s’achever. Le jour d’après, c’est-à-dire le temps, la violence et la mesure de l’Homme, la poésie, nous assignent. Les énigmes de l’amour et de la mort retentissent.

Georges Giannopoulos, fondateur et directeur de la revue litteraire/politique/poetique “ENEKEN” de Salonique

Notices rédigées par Giorgos Mitralias

Pantelis Pouliopoulos (1900-1943): Secrétaire General du jeune Parti Communiste grec (KKE) et fondateur et dirigeant de l’opposition de gauche grecque en 1927, Pouliopoulos a eu le temps d’échapper, à cause de l’effondrement de l’armée grecque en 1922, au peloton d’exécution qui l’attendait pour avoir été l’organisateur des comités de soldats durant l’invasion de la Turquie par la Grèce. Revenu au pays, il a fondé et dirigé le puissant mouvement des « vétérans ». Parlant neuf langues, et traducteur en grec de Marx (Le Capital), de Lénine, de Trotski, de Kautsky et de Boukharine, Pouliopoulos a brillé par la perspicacité de ses analyses sur la nature de l’URSS, les « Fronts Populaires », la révolution permanente en Grèce, ou la bureaucratie stalinienne et aussi par l’audace et le talent de sa défense des opprimés et de ouvriers devant les tribunaux (il était avocat). Sa courte vie ponctuée par plusieurs condamnations d’emprisonnement, s’est terminée devant un peloton d’exécution de soldats italiens en 1943.

Georges Yannopoulos : Ecrivain, poète, et militant de la gauche révolutionnaire, Yannopoulos est aussi fondateur et éditeur de l’importante revue politique/littéraire de Thessalonique « ENEKEN ». Son texte publié ci-dessus a été écrit pour le numéro spécial de ENEKEN a l’occasion de son 20eme anniversaire, et a été traduit en français par l’auteur.  

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s