Le sens dessus dessous du racisme européen

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

une
J’ai rédigé cette étude sur le racisme et l’antiracisme en deux temps, pour répondre à deux exigences différentes et complémentaires.

Il y a quelques années, alors que la dispute sur le « nouveau racisme » différentialiste battait son plein, il m’avait semblé utile de brosser un aperçu de la genèse historique et des caractéristiques propres de la doctrine raciste. Pour montrer à quel point l’opposition entre anciens et nouveaux racismes était forcée. Et, surtout, pour mettre en lumière le cœur, qui malheureusement bat encore fort, du racisme doctrinaire et ses rapports avec le néocolonialisme, l’exploitation de classe, le sexisme.

Aujourd’hui, alors que le racisme institutionnel redouble de virulence dans toute l’Europe, en particulier contre les immigrés musulmans, les Rroms, les sans-papiers et les demandeurs d’asile, il me semble urgent d’ébaucher, tout du moins, les fondements de sa critique. Pour révéler les faussetés et mensonges dont il se nourrit. Pour montrer la manière dont il s’évertue à exciter le racisme populaire au beau milieu d’une crise économique et sociale de proportions cyclopéennes. Et pour lancer un cri d’alarme : il n’y a pas de temps à perdre, il faut renforcer la lutte contre le racisme d’État, pour rapprocher et unir les travailleurs autochtones et immigrés, les populations autochtones et les populations immigrées.

Dans la représentation dominante, le racisme est quelque chose qui part du bas et va vers le haut, une impulsion, un sentiment irrationnel qui naît de l’ignorance des incultes, de la peur qu’ils ont des « autres » ; bref, un produit des classes subalternes, du « peuple », que les institutions et les intellectuels s’efforcent tant qu’ils peuvent de freiner, de mitiger, de surveiller. La thèse que je soutiens ici est une critique des fondements et des instruments de cette représentation inversée de la réalité. Dans ce livre, le racisme est présenté comme quelque chose qui, au contraire, part du haut et va vers le bas, du « haut » des États, des gouvernements, des parlements, des pouvoirs forts de l’industrie et de la finance qui dominent la vie de la société, et donc aussi du haut des classes sociales cultivées – celles qui ont produit la doctrine raciste multiforme – vers les couches sociales subalternes et moins instruites. Et il s’agit d’une arme rationnelle, utilisée avec sapience par la classe capitaliste dominante pour diviser profondément la classe des salariés et maintenir de cette façon l’ordre établi. Une arme qui est d’autant plus efficace si elle réussit à attirer une partie des couches sociales populaires et à leur faire entonner le refrain de la xénophobie et du racisme, ce que les pouvoirs constitués s’évertuent à obtenir depuis plusieurs années sans lésiner sur les moyens.

L’entrelacement explosif du racisme d’État, du racisme doctrinaire et du racisme populaire représente un défi extrêmement ardu, à la hauteur duquel n’ont été jusqu’ici ni le mouvement antiraciste, ni celui des travailleurs. Un bookmaker des conflits sociaux prendrait aujourd’hui à 1 contre 2, 1 contre 3 les paris pour l’affrontement interracial, et à 1 contre 20, ou peut-être 1 contre 50, ceux pour la reprise de la solidarité internationale entre les travailleurs. Pourtant, les jeux sont encore ouverts. Rien n’est perdu. À condition de se décider à bien affiler nos armes avant la nuit.

Ce livre a une double ambition : fournir les traits essentiels d’une critique de classe du racisme doctrinaire et d’État en Europe, ainsi que quelques idées utiles pour la lutte contre le racisme montant de nos jours. Au lecteur de juger s’il s’agit d’une ambition sensée ou insensée. Je ne veux que lui annoncer, à elle, à lui, ce qui distingue, je le crois, les pages qu’elle, qu’il s’apprête à lire, de tant et tant d’autres sur le même sujet.

Je commencerai par dire ce que ce livre n’est pas.

Ce n’est pas le énième livre centré sur la contradiction entre l’universalisme des immortels principes de 1789 et les pratiques concrètes de discrimination raciale appartenant à toutes les démocraties européennes qui se réclament de ces principes. De fait, je ne considère pas cet universalisme comme effectivement universel. Dès le départ, il a été bancal, illusoire. Parce qu’il séparait le citoyen de l’homme. Et par homme, de plus, il entendait non pas l’individu dans la société, l’individu social, le membre individuel de l’espèce humaine, mais l’individu isolé, l’individu-monade, « l’individu limité, limité à lui-même » (Marx), par opposition à l’autre individu, l’individu propriétaire qui justement, et seulement en tant que citoyen bourgeois, pouvait se reconnaître dans la séquence « égalité, liberté, sûreté, propriété ». Ainsi, l’on excluait des droits (soi-disant) universels les paysans, les ouvriers, les femmes, les colonisés, les esclaves, c’est-à-dire l’immense majorité de la société. Il s’agissait donc, en France et en dehors de ses frontières, d’un universalisme qui n’était pas réellement universaliste. Un universalisme qui se faisait le héraut d’intérêts particuliers et particularistes, privés au sens qu’ils correspondaient à une seule partie de la société, celle que formaient les propriétaires bourgeois modernes. Lesquels, ce n’est certainement pas un hasard, ostracisèrent Dessalines, Toussaint Louverture et les jacobins noirs de Saint-Domingue, qui se réclamaient des mêmes principes, et leur réservèrent une sérieuse rasade de coups de fusil. De même qu’ils sentirent qu’ils ne pouvaient déroger à leur devoir de placer sous la guillotine les têtes des Enragés et des babeuvistes, qui avaient déjà deviné, dénoncé et en quelque sorte tenté de dépasser les limites de ces proclamations.

Tout mon raisonnement se développe en dehors de la grise prison des normes et des constitutions formelles, et s’efforce de toujours tenir compte de l’histoire sociale, même lorsqu’il affronte les théories racistes. Ici, le racisme est vu de façon inséparable à la fois comme un rapport matériel d’oppression physique et économique d’une race sur une autre, ou sur d’autres races, et comme l’expression intellectuelle, psychologique, culturelle, symbolique et politique de ce rapport, avec un renvoi continu d’une dimension, ou d’une relation à l’autre. C’est évident, je n’exclus pas le droit et les constitutions de mon champ d’observation. Je refuse seulement d’en faire l’alpha et l’oméga de la vie sociale, car ils ne le sont pas. Pas même pendant les périodes révolutionnaires.

De plus, dans cet essai, l’oppression raciale à l’intérieur et à l’extérieur de l’Europe est examinée non comme un fait abstrait, à part, sans connexions avec l’ensemble des rapports sociaux, mais dans le cadre de ses rapports très étroits avec l’oppression de classe, de nation, de sexe. Des liens dont l’antiracisme fait très souvent abstraction, se réduisant, bon gré mal gré, à n’être plus qu’une suite de vagues pétitions humanitaires. Trop d’antiracistes restent encore prisonniers de la fausse idée selon laquelle le racisme ne serait qu’une forme spécifique et indépendante de préjugé, une altération émotive irrationnelle, une maladie de l’esprit (et peut-être, hélas, propre aux pauvres d’esprit, aux « ignorants »), que l’on peut surmonter en éclairant opportunément a giorno les esprits ou grâce à une thérapie contre la peur. Mais le racisme est immensément plus solide qu’une simple mythomanie, qu’un simple fait mental ou culturel. Et, pour le déraciner de nos sociétés, il faudra bien plus qu’une pédagogie constitutionnelle et interculturelle bien intentionnée. L’inégalité entre les races, l’exploitation différentielle des travailleurs de couleur et des immigrés et le racisme qui l’accompagne sont de véritables piliers de l’ordre social capitaliste, de la division du monde du travail, de la division internationale du travail, de la domination impérialiste sur les peuples de couleur. Et ils sont d’autant plus fondamentaux pour le maintien de cet ordre social pendant une crise globale de portée incalculable comme celle qui est en cours. Nous ne pourrons véritablement en venir à bout qu’en prenant au sérieux ce caractère essentiel qui est le leur.

Je suis (instinctivement) antiraciste depuis l’époque des culottes courtes. Mais j’ai appris avec le temps, avec l’expérience et de bons maîtres que la critique authentique ne peut s’accommoder de l’instinct, qu’elle n’est jamais contente d’elle-même, et qu’elle essaie toujours d’approfondir pour se rapprocher le plus possible de la racine. Je n’ai pas l’illusion d’y être parvenu. Ce que je souhaite, c’est avoir donné des idées et des suggestions qui ne soient pas banales à des lecteurs encore capables de s’indigner des campagnes quotidiennes de dénigrement et de criminalisation que subissent les gens « de couleur ». À des lecteurs qui lisent non seulement pour comprendre, mais aussi pour changer ce monde très civil qui est le nôtre et qui, au quotidien, est tressé de mille et une discriminations et imbibé de violence raciste.

Une précision préalable concernant le terme de race : dans ce livre, le terme de race est très souvent employé sans guillemets. Je n’ai certes pas fait ce choix pour confirmer la valeur scientifique de ce terme, mais dans un but de polémique : pour souligner, contre l’hypocrisie dominante, à quel point l’appartenance à la « race blanche » ou aux « races de couleur » est importante, aujourd’hui encore, sur le plan social.

Pietro Basso

Venise, le 20  janvier 2015

Pietro Basso : Le racisme européen

Critique de la rationalité institutionnelle de l’oppression

Editions Syllepse

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_96_iprod_653-le-racisme-europeen.html

Paris 2016, 316 pages, 22 euros

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