Des Françaises VRP

Je n’étais pas à Dubaï ces mardi et mercredi. Pourtant se tenait une grande rencontre internationale sur le thème de « l’innovation et le rôle que peuvent jouer les femmes ». Son objectif : créer un puissant réseau mondial capable de renforcer l’influence des femmes dans le monde entier, concevoir des actions innovantes et concrètes afin d’encourager la contribution des femmes à la société, et… promouvoir la diversité dans le monde des affaires. L’économie. Le commerce. Loin devant le lien social, la réduction des écarts de richesse, des inégalités… Le nom de cette rencontre ? Le Global Women’s Forum, conjointement organisé par le Women’s Forum for the Economy & Society (du Groupe Publicis) – dont la PDG est Jacqueline Franjou, connue pour ses postes à haute responsabilité à la Cegos, à Air France et Vivendi, à l’Office du tourisme de Ramatuelle, et comme conseillère technique au ministère de l’Industrie et du Commerce extérieur en 1991, sous Dominique Strauss-Kahn, dont elle est amie –, et le Dubai Women Establishment – une « organisation basée à Dubaï visant à promouvoir l’autonomisation des femmes » dont la présidente est la femme de  Sheikh Mansour Bin Zayed al Nahyan, vice-Premier Ministre et ministre des Affaires étrangères des Emirats arabes unis (EAU).

Deux jours, les 23 et 24 février 2016, un titre « Let’s Innovate ! », un ticket d’entrée à 2500 €, des sujets de table ronde tels que la gestion de carrière, l’énergie, l’innovation médicale, l’importance des usages du Twitt, la haute couture et le parfum, la conciliation vie familiale/vie professionnelle… mille participants, pour leur grande majorité des dirigeantes de grands groupes économiques et des représentantes gouvernementales et institutionnelles, des intervenantes, très majoritairement des femmes du crû (50%) ou du Moyen-Orient (30%), sinon européennes (8%) et très étonnamment françaises (Christine Lagarde, Valérie Pécresse, Martine Pinville, Sylvaine Delacourte, Christine Borgoltz… 12%).

Dans le communiqué de presse, on peut lire : « Nous nous entretiendrons sur les moyens de renforcer le rôle des femmes et nous examinerons comment elles contribuent à l’économie, et comment elles inspirent les générations futures de femmes qui participent activement à l’édification de la nation ». Alors, de quelles femmes parle-t-on et de quelles nations ? Des EAU, des pays du Moyen-Orient, de la France, de tous les autres ? Des relations entre les uns et les autres ? Des femmes ayant leur identité nationale dans chaque pays ? De toutes les femmes vivant et travaillant sur chacun des territoires ?

Prenons uniquement le cas de l’État où s’est déroulé le défilé de bonnes figures… Seule 11,5% de la population est native du pays. 50% est originaire du sous-continent indien (Inde, Pakistan, Maldives, etc.), et les 38,5% restant proviennent des pays arabes, d’Iran et d’Asie du Sud-Est (Malaisie, Indonésie, etc.). Cette énorme majorité fournit une main d’œuvre pauvre, sans droits (pas de salaire minimum, pas de droit de se syndiquer, de négocier collectivement ses conditions de travail, de grève, etc.) sous peine de sanctions sévères. Human Rights Watch constate des abus : conditions de travail dangereuses, mise sous séquestre des passeports des employés, salaires bas ou non-paiement… Par ailleurs, le code du travail émirien exclut les employées domestiques de son champ d’application. Si bien que les migrantes, jeunes et moins jeunes, font des heures supplémentaires sans compensation de salaire et ne bénéficient pas de congé hebdomadaire. L’ONG de monitoring des droits humains signale de nombreux cas de non-paiement de salaires, de privation de nourriture, d’heures de travail excessivement longues, de confinement sur les lieux de travail et de sévices physiques et sexuels. Pour ce qui concerne les droits de l’élite, les Émiriennes, elles, ne peuvent demander le divorce que dans des circonstances exceptionnelles (ce qui n’est pas le cas de leurs homologues masculins) et ne peuvent hériter que d’un tiers du patrimoine, alors que les hommes ont droit à deux tiers. En outre, la loi donne le droit au mari de « réprimander » sa femme et ses enfants par la force physique. Aussi, les violences conjugales font légion.

Dans ce contexte, on imagine combien la tâche a dû être ardue pour l’ensemble de ces participants afin de faire preuve d’innovation en matière de rôle des femmes dans l’économie. Heureusement, les VRP françaises ont assuré. Elles sont venues soutenir la politique gouvernementale : refondre le partenariat avec l’Iran, voisin des EAU et principal pourvoyeur de main d’œuvre, et relancer les exportations avec les Émirats, doublée que la France est depuis moins de cinq ans par les Etats-Unis et la Chine, sur le terrain de l’armement, à forte plus-value financière. Les chars, les avions Mirage… se vendent moins. Alors que les Guerlain, Cartier, musées et autres affaires culturelles demeurent des valeurs sûres. Au diable les droits du travail, ici et ailleurs, les droits des femmes tout simplement, pourvu qu’on innove, qu’on fasse du neuf avec du vieux : le libéralisme, et le patriarcat en système de fond. On sait toutefois désormais et grâce à ce club très privé, comment « les » femmes vont inspirer les générations futures : l’aliénation, toujours l’aliénation. Et la subalternité. Rien de neuf sous le soleil de la péninsule arabique donc.

Joelle Palmieri, 25 février 2016

https://joellepalmieri.wordpress.com/2016/02/25/des-francaises-vrp/

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